Regards Avril 1997 - Points de vue

Passion pour l'égalité

Par Roland Pfefferkorn *


A l'occasion du bicentenaire de la mort de Gracchus Babeuf qui risque de passer inaperçu dans le contexte actuel, il convient de saluer la décision courageuse des éditions Paroles d'Aube de rééditer un choix de textes du célèbre révolutionnaire. Le rédacteur du Tribun du peuple est en effet considéré, au moins depuis Marx, comme étant à l'origine de la première forme d'organisation des idées communistes en vue de donner une direction nouvelle aux aspirations démocratiques de la Révolution française." Le but de la société, écrit notamment Babeuf, est le bonheur commun." François Noël Babeuf - qui s'est choisi le prénom de Gracchus pour symboliser son désir d'égalité sociale - propose en effet d'" établir l'administration commune " et de " supprimer la propriété particulière ". Son grand objectif est d'arriver à l'égalité réelle, la seule égalité nominale ne le satisfait pas. L'intérêt de ce petit livre est de nous proposer une relecture d'extraits d'une série de textes roboratifs de Babeuf. N'est-il pas judicieux aujourd'hui, à l'heure du triomphe de la mondialisation capitaliste, de rappeler " qu'on ne parvient à avoir trop qu'en faisant que d'autres n'aient pas assez "?

Les extraits proposés du Manifeste des plébéiens, des articles du Tribun du peuple ou encore de la correspondance de Babeuf sont suivis de deux textes de Sylvain Maréchal dont le célèbre " Manifeste des égaux ". Ces textes sont précédés d'une présentation de 23 pages, passionnée et enflammée, de Lionel Bourg qui n'est pas toujours exempte de lyrisme...mais aussi de partis-pris...parfois discutables. Ainsi, il juge parfois un peu sévèrement les travaux des historiens qui se sont intéressés à Babeuf et à sa conjuration dans les années 1960-1970. Mais son honnête bibliographie (pages 148-150) permet au lecteur intéressé d'aller plus loin et de prolonger la lecture des textes des révolutionnaires. Dans cette optique, nous recommanderons avec l'auteur le livre de Jean-Marc Schiappa, Gracchus Babeuf avec les égaux (Editions Ouvrières, 1991) et les actes du Colloque international Babeuf: Présence de Babeuf: Lumières, Révolution, Communisme (Publications de la Sorbonne, 1995). Par contre, Lionel Bourg se montre beaucoup plus (beaucoup trop !) compréhensif à l'égard de l'attitude misogyne de Sylvain Maréchal qui est tout juste mentionnée au détour d'une note concernant Babeuf (p.81).

Si l'hommage à Sylvain Maréchal, défenseur de la " République des Egaux ", ne peux que recueillir l'assentiment de tous ceux qui ne se résignent pas au triomphe de la loi de la marchandise, il nous semble par contre que le " véritable athée ", " ennemi des Dieux " qui " marcha toujours droit sans regarder les cieux " mériterait aussi d'être stigmatisé pour ses écrits contre les femmes, qui, curieusement, ne sont même pas mentionnés dans cette édition. Rappelons brièvement que c'est en 1801, c'est-à-dire au moment où s'impose définitivement la contre-révolution impériale, que Maréchal publie son opuscule: Il ne faut pas que les femmes sachent lire ou Projet portant défense d'apprendre à lire aux femmes. Il rejoint alors la misogynie de Napoléon Bonaparte qui affirme: " La femme est donnée à l'homme pour avoir des enfants; elle est sa propriété comme l'arbre à fruit est la propriété du jardinier." Il conforte par ses écrits les projets les plus réactionnaires qui aboutiront au Code Civil de 1804. Ce texte infériorise notamment les femmes mariées en les amalgamant aux " mineurs ", aux " criminels " et aux " débiles mentaux ". Le rédacteur du " Manifeste des Egaux " ira jusqu'à écrire cette phrase assassine déniant aux femmes toute participation à la chose publique: " Une femme poète est une petite monstruosité morale et littéraire, de même qu'une femme souverain est une monstruosité politique." n R. P.

 


* Auteur (avec Alain Bihr) de Déchiffrer les inégalités (Paris, Syros, 1995) et de Hommes-femmes, l'introuvable égalité (Paris, éditions de l'Atelier, 1996).

Lionel Bourg, Une passion qui commence, (avec des textes de Babeuf et de Sylvain Maréchal), Vénissieux, Paroles d'Aube, 1997, 156 pages.

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