Regards Avril 1997 - Points de vue

L'honneur perdu de la maison Renault S.A.

Par Jean-Pierre Jouffroy


C'est un roman à épisodes. D'abord,parce que cet honneur, avant qu'il ne se perde, il a bien fallu qu'il se constitue. Retour de son service militaire en 1898, Louis Renault va montrer des qualités de mécanicien et d'inventeur hors pair en fait de mécanique automobile. Il démonte un quadricycle De Dion, récupère son moteur monocylindre, dessine et réalise un châssis tubulaire, adjoint une boîte de vitesses dont la troisième est en prise directe et unidifférentiel. A la Noël, il prend ses premières commandes. Suivront 500 brevets dont celui déjà cité de la prise directe et celui des bougies d'allumage dévissables. Rien moins. Seul ouvrier en 1898, l'usine en comportera vingt deux mille en 1918. Mais le talent personnel de Louis Renault lui montera à la tête. Il se prendra pour seul inventeur capable et rejettera toute solution qui ne sortirait pas de sa tête et de son crayon.

C'est ainsi qu'ayant embauché André Lefebvre, ancien ingénieur chez Gabriel Voisin, il lui renverra à la figure comme ridicule le projet et les dessins de la traction avant qui verra le jour...chez Citroën. Louis Renault est un patron de droit divin. Il s'entichera si bien - et assez vite - pour un autre führer qu'il recevra Adolph Hitler à Billancourt pendant la guerre et fera immortaliser la scène par un photographe. Arrêté en 1944, il meurt en prison. L'honneur de la maison Renault S. A.est une première fois perdu. Par une ordonnance du 16 janvier 1945, Renault est nationalisé; les ingénieurs et les ouvriers de la maison font valoir l'héritage et lui donnent une impulsion sans précédent. Ainsi, successivement, la 4 CV, la Dauphine, la R 8 que nous mettions avec joie en travers dans les virages, le talon sur le frein et la pointe du pied sur l'accélérateur, profitant du moteur arrière et de la nette caractéristique de survirage. Le succès fut moins grand pour la Frigati, très vite surclassée par la DS. Mais à l'invraisemblable 2 CV, la 4 L résistait bien, voiture à tout faire, brouette, mulet, conduite intérieure bien chauffée. J'ai un souvenir d'une traversée de Beauce entre Pithiviers et Orléans, une veille de Noël 1975, le pied dans le coin, en quatrième avec un vent de travers à décorner les quatre malheureux CV qui moulinaient avec leur bravoure coutumière, refroidis déjà par un circuit scellé.

Il y eut les moteurs préparés par Gordini qui leur donnait un coup de sang. Il y eut les Alpine Renault (A 110) à moteur 1 300 dans plusieurs Monte Carlo à la file. Il y eut Terrier. Il y eut Larrousse... Mais Renault, c'était aussi un " laboratoire social ". Billancourt était un lieu de production où les ouvriers organisés obtenaient de façon exemplaire un statut, des garanties sociales... Pierre Dreyfus était p.-d.g.. Après la Libération, la production était à l'honneur en France. Le travail était exploité mais considéré comme une nécessité, pas seulement un " coût ". Pourtant, déjà, se pointait l'automation. Les machines-transfert usinaient directement les moteurs. Mais c'était tout autant une fierté ouvrière que le bien de la maison Renault S. A. On a, depuis, liquidé Billancourt, fait des " plans sociaux " (puisqu'on ose appeler ça ainsi) chaque année, étranglant la production.

De tous les départements, c'est le financier qui gagne des sous. C'est ainsi que se perd une deuxième fois l'honneur de la maison Renault S. A.entre temps privatisée. C'est ainsi qu'on met trois mille ouvriers à la rue en fermant l'usine performante de Vilvorde, en même temps qu'on opère une réduction d'effectifs de 3 000 en France. Voilà l'honneur perdu de la maison Renault S. A. Espérons que, pour le retrouver, les forces de résistance qui se sont manifestées dans le passé saisiront le présent.

 


* Albert rouet est né en 1936 dans une famille paysanne du centre de la France.Ses études le conduisent à Paris, où il est ordonné prêtre en 1963, puis nommé évêque auxiliaire en 1986.Mgr Albert Rouet, évêque de Poitiers depuis 1994, a présidé les travaux de la commission sociale de l'Episcopat français, qui ont abouti à la publication d'un important document, Face au chômage, changer le travail (1).Il est aussi l'auteur de plusieurs ouvrages qui articulent le religieux, l'artistique, le social, le politique et le philosophique.Autant de raisons pour ce dialogue...

1. Publié aux éditions Centurion.

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