Regards Avril 1997 - Les Idées

L'universel revisité
Fiction lénifiante ou réalité stimulante ?

Par Lucien Sève *


Face au déferlement hétéroclite des discours et pratiques de secte et de ségrégation, se référer avec faveur à des valeurs humaines universelles relèverait-il, selon les cas, de la niaiserie moralisante ou du calcul manipulateur ?

Feu sur l'universel ! Dans les domaines les plus divers, et venant parfois de bords inattendus, monte un flot de dénonciations furieuses et d'entreprises assassines contre tout ce qui recèle ou vise quelque universalité: xénophobies légales ou non contre hospitalité philanthrope, racismes à front de boeufs contre indivisibilité du genre humain, intégrismes barbus ou glabres contre droits de l'Homme au féminin, communautarismes jaloux contre citoyenneté républicaine, nationalismes massacreurs contre entente sans frontières, noyaux durs contre entrées libres, hégémonies féroces contre coopérations non prédatrices, dogmatismes prosélytes contre rationalité scientifique, arrogance des pires égoïsmes contre éthique solidaire du tous et chacun... La radicale intransigeance qu'il importe d'opposer à ces attitudes ne dispense en rien de réfléchir au pourquoi de cette marée anti-universaliste. Et pour aller droit à l'essentiel, disons que la frénétique mondialisation capitaliste y est sans nul doute pour beaucoup. Car elle enfonce jour après jour dans les têtes cette insupportable image de l'universel contemporain: le dénuement sans nom des individus et des peuples comme envers fatal de la modernité technologique, le déni de leurs identités au nom d'une valeur unique: le taux de profit. Cette image recouvrant bien plutôt qu'elle ne révèle l'essence du capital, l'anti-universalisme a souvent quelque chose d'un anticapitalisme qui s'ignore jusqu'à l'aberration. Ce caricatural rapport au vrai n'est-il pas ce qui le rend à la fois si vivace et si redoutable ?

Mais il faut bien convenir que la responsabilité du communisme historique est elle-même très engagée. Car il s'est conçu, voulu et présenté comme un universalisme - mieux: comme le seul universalisme authentique face à celui, ravageusement fallacieux, du capital. De " Prolétaires de tous les pays, unissez-vous " à " L'Internationale sera le genre humain", de la société sans classes à l'individu intégral, l'idée communiste a été synonyme d'émancipation universelle. Or, à cet égard, la perte de sens du communisme a commencé bien longtemps avant l'écroulement du " camp socialiste ". Ce que la Révolution d'Octobre portait d'universel s'étant renfermé dans un Etat proclamé patrie du socialisme, un régime érigé en modèle, une doctrine canonisée en orthodoxie, tandis que s'enflait l'omnipotence du parti soumis lui-même à l'omnipotence du Secrétaire général, on a vu sa dynamique universalisante s'altérer de plus en plus jusqu'à se convertir en son contraire (1). Aussi l'implosion finale n'a-t-elle fait que donner sauvagement libre cours à tout ce qu'un universalisme en trompe-l'oeil couvait de plus opposé. Dans un récent article sur l'actuelle crise albanaise, Ismaïl Kadaré écrit que la débâcle des anciens principes a conduit au pire déchaînement des " mobiles subjectifs, privés et claniques " (2). La remarque n'est-elle pas applicable à bien d'autres pays et partis qui se réclamaient naguère encore du communisme ?

 
L'universalité, une catégorie fondamentale tant en politique qu'en philosophie

On peut donc bien comprendre que l'universel ait doublement mauvaise presse dans le monde d'aujourd'hui. Mais si l'on mesure à quel point la catégorie d'universalité est fondamentale tant en politique qu'en philosophie, ne doit-on pas réinterroger avec grande attention son contenu théorique et ses implications pratiques avant de faire chorus avec ses inquiétants détracteurs ? Car, en somme, qu'appelle-t-on l'universel ? Est-ce, en un sens tout quantitatif - en " extension " -, l'abstraction la plus générale mais par là même la plus pauvre, à quoi l'on arrive en éliminant tout ce qui caractérise en particulier les réalités singulières dont on est parti pour ne retenir que leurs traits communs ? Ou bien en un sens qualitatif - en " compréhension " -, est-ce surtout, comme pour Hegel ou pour Marx (3), le concret le plus achevé et par là même le plus riche, c'est-à-dire l'être singulier emplissant son concept grâce au plein développement de toutes ses déterminations particulières ? Abstraction passe-partout - un passe universel étant comme on sait une fausse clef - ou summum de la concrétude - tel l'homme universel, c'est-à-dire développé en toutes dimensions d'humanité ?

C'est peu de dire qu'il y a de la différence entre ces deux acceptions de l'universel, l'une logique au sens classique, l'autre dialectique. D'usage banal, la première se prête à bien des mystifications appelant la plus vigilante des critiques. Car, à manier sans précautions l'universel entendu comme généralité abstraite, on risque à chaque pas de faire de l'idéalisme sans le savoir, en accordant réalité ou vérité à de pures fictions - l'Homme de l'humanisme spéculatif, le Juste du juridisme, le Bien du moralisme...-, entités derrière lesquelles se trouve dissimulée, par naïveté ou par ruse, la concrète réalité des antagonismes de classe, du conflit des droits, de l'antinomie des politiques. Il a fallu du temps au jeune Marx pour traverser toute l'épaisseur des illusions idéologiques relevant en tant de domaines de l'universalisme abstrait. Mais c'est de cette lucidité sans prix que sont nés le matérialisme historique et le Manifeste du parti communiste - lucidité dont chaque génération doit faire de nouveau acte à son tour dans les conditions qui sont les siennes, par exemple pour démonétiser cette inflation de prétendue " éthique consensuelle " dont se couvrent si volontiers aujourd'hui les plus vieux discours de briseurs de grève.

Pour autant, abandonner la catégorie d'universalité à la mystification idéaliste serait à mes yeux une tragique erreur. D'autant plus que nous vivons un moment d'universalisation sans pareil de l'histoire humaine, processus violemment contradictoire du fait qu'il est sous la dépendance des logiques mutilantes du capital mais richement porteur néanmoins d'extraordinaires potentialités de développement civilisant. Ce n'est donc pas le moment d'oublier l'acception dialectique de l'universel. Ainsi, que l'aliénation par le capital soit si manifestement en train de s'universaliser, cela a-t-il pour seul sens que le statut de prolétaire s'étend à un nombre sans cesse plus grand d'individus, notamment dans d'autres continents que le nôtre, du Chili à la Corée du Sud - face à quoi pourrait suffire un marxisme d'avant-hier ? Chez nous, ne faut-il pas voir surtout que l'aliénation touche de plus en plus globalement à tout ce qui est constitutif de l'humain, faisant ainsi s'entremêler à l'exploitation du salarié bien d'autres sortes neuves de dessaisissement de la personne, sociales et mentales, publiques et privées, d'où tendent à émerger des forces et des formes très inédites de dépassement du capitalisme qu'il importe de repérer ? (4) On devine les déphasages théoriques et pratiques qu'est susceptible d'induire une répudiation de l'analyse en termes d'universalité ou sa réduction à un simple accroissement quantitatif de processus sans nouveauté.

 
" La personnification des choses et la chosification des personnes ", inversion centrale du capitalisme

Ces mutations sont de celles qui, comme disait Lénine, changent le signe de bien des choses. Ainsi, à la morale kantienne de l'impératif catégorique et de la personne abstraite, Hegel a sévèrement objecté que la moralité subjective de la conscience ne s'accomplit qu'en devenant éthicité objective dans le monde réel, et le jeune Marx que l'invocation de la bonne volonté reflétait l'impuissance historique de la bourgeoisie allemande. Mais Marx n'en est nullement resté à ce procès liminaire du moralisme abstrait. Menée sur le terrain de la science, sa critique du capitalisme n'en est pas moins habitée tout entière par la visée communiste, à manifeste dimension éthique, du libre et intégral développement de tous les individus, seule " fin en soi " de l'histoire (5). Et le souci de la personne lui est si peu étranger que ce qu'il pointe comme inversion centrale du capitalisme est " la personnification des choses et la chosification des personnes " (6). Or, avec l'universalisation des rapports capitalistes, cette inversion en vient à affecter désormais tout homme et tout l'homme. Au royaume de la finance universelle, les êtres humains tendent à être universellement traités non comme des fins mais seulement comme des moyens: la formule même de Kant se charge du plus terriblement concret des contenus. Contre quoi s'élève, omniprésente dans l'action - de l'insurrection contre la loi Debré à la bataille pour la parité femmes-hommes -, la revendication de la dignité pleinement reconnue à chaque personne. Comment ne pas le voir ? L'éthique se charge ici d'une essentielle dimension politique, tandis que la crise de la politique fait monter la volonté qu'elle se pénètre d'éthique. L'universalité morale peut toujours, bien entendu, fonctionner comme alibi.

Mais le fait nouveau, majeur, n'est-il pas qu'elle devienne de plus en plus appel original à une avancée de civilisation ? L'universel n'est pas qu'abstraction ni l'universel concret que billevesée spéculative. Compris en matérialiste, et avec dialectique, c'est l'une des plus fortes réalités en mouvement d'aujourd'hui.

 


* Philosophe.

1. J'ai traité plus longuement cette question de l'universalité du communisme dans ma contribution à Marx après les marxismes, tome 1, sous la direction de M.Vakaloulis et J.-M.Vincent, Futur antérieur/l'Harmattan, 1997, pp.51-58.

2. Ismaïl Kadaré, " Ne laissez pas l'Albanie se suicider ", le Monde, 13 mars 1997.

3. Cf.notamment Hegel, Science de la logique, tome 2, Aubier-Montaigne, 1981, pp.73-76, et Marx, " Introduction de 1857 " dans Manuscrits de 1857-58 (Grundrisse), Editions sociales, 1980, t.1, pp.36-40.

4. Cf.cette analyse par Stéphane Rozès d'un récent sondage indiquant la rupture entre nombre de Français et notre actuel système économique: " La révolution des esprits qu'exprime cette fracture depuis le début des années quatre-vingt-dix est humaniste.Elle traverse les catégories sociales, parcourt les générations, enjambe des clivages idéologiques, sans que personne puisse prévoir son issue politique." L'Humanité, 13 mars 1997.

5. Marx, Manuscrits de 1857-58 (Grundrisse), t.1, p.424.

6. Marx, Un chapitre inédit du Capital, UGE 10/18, 1971, p.250.On trouve des formulations voisines dans plusieurs passages des Grundrisse et du Capital.

retour