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"L'éthique en politique,pour moi, cela compte " Par Henri Malberg et Michel Laurent |
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Entretien avec Robert Hue |
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Désobéissance civique...".
Un an exactement avant les élections législatives de mars 1998, qui donneront une nouvelle majorité à l'Assemblée nationale, des jeunes intellectuels, au départ cinéastes, jeunes pour la plupart, interrogent la société et la politique.
La force de ce mouvement bâti sur la transgression d'une loi liberticide doit beaucoup à un profond désir de changement." Rêver jusqu'au bout, ancrer nos rêves dans les possibles " ? Pour Robert Hue, secrétaire national du Parti communiste français, l'heure n'est pas à la dérobade mais, au contraire, à l'engagement d'un dialogue franc qui puisse satisfaire les aspirations de changement exprimées par événements sociaux répétés.
Il revient ici avec chaleur, audace, et parfois gravité, sur ses réflexions concernant la jeunesse, les nouveaux rapports du Parti communiste et des intellectuels, sa conception citoyenne et morale de la politique." Ethique de la responsabilité ou de la conviction ", sa réponse est double.
Ni linéaire, ni sectaire, elle implique débat et pluralisme.
Robert Hue s'adressant à la gauche tout entière voit dans ses mises en commun d'idées et d'actions la possible " construction de l'élan nécessaire à la victoire " qui sera, comme il le dit, " commune ou ne sera pas ".
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Il y a dans ce même numéro un entretien avec monseigneur Rouet où il dit: " L'utopie est nécessaire, elle seule porte une espérance inlassable." Dans votre livre (1), à la question: " Est-ce une catastrophe d'être jeune ? ", vous répondez non, et vous parlez du plus bel âge de la vie, de courage.
Vous dites aux jeunes: " Il faut rêver ".
Quelle place peut avoir l'idéal dans un discours politique aujourd'hui ?
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Robert Hue : Dire aux jeunes " il faut rêver " apparaît à contre-courant des discours actuels à la jeunesse.
Mon dernier livre Il faut qu'on se parle est une lettre que j'adresse aux jeunes.
J'y fais l'éloge de la politique.
Une démarche pas évidente pour la jeunesse d'aujourd'hui à laquelle on répète: " faut pas rêver ", et qui a de bonnes raisons de rejeter la politique telle qu'elle se fait.
C'est la politique " autrement " que je leur propose de faire.
La politique qui a besoin d'eux pour se faire autrement.
Le rêve ? Oui, je dis aux jeunes et à tous les autres " il faut rêver ".
Plus encore, j'affirme: " il faut rêver jusqu'au bout ".
Ne pas s'arrêter en chemin.
Ne pas écouter tous ceux qui vous conseillent de ne pas " rêver trop loin ", et vous demandent de vous adapter à la réalité.
Aller au bout de vos rêves parce qu'ils visent à dépasser cette réalité, ce quotidien insupportables, à dépasser la société telle qu'elle est aujourd'hui.
J'y insiste dans mon livre: le rêve d'une société d'hommes, de femmes libres, associés, égaux ne tombe pas du ciel.
Il naît de la vie.
D'une vie à l'envers que le rêve remet à l'endroit.
Alors, oui, partant de la vie, il peut y revenir, devenir réalité.
Pour qu'il le devienne, il faut en faire un point de départ pour l'action.
Il s'agit de donner du concret au rêve.
De construire sa réalisation.
Le rêve réactive l'idéal.
L'idéal humaniste - à propos, savez-vous qu'en 1841 un groupe de communistes, en France, s'appelait " les humanitaires " ? - l'idéal humaniste n'est toujours pas concrétisé.
Faudrait-il pour cette raison ne plus y rêver ? Au contraire, ancrons le rêve dans les possibles, tous les possibles de notre temps.
Ainsi la question du rôle de la personne humaine, d'une société accordée à l'épanouissement des individus se pose aujourd'hui avec insistance à travers des aspirations, des interrogations, des cheminements bien réels.
Elle n'est plus un thème pour discours lénifiant sur l'homme en général, mais devient un enjeu concret du combat politique.
Et, pour y répondre, la politique elle-même doit changer: elle doit intégrer la question du respect, de l'écoute, de l'initiative des personnes humaines, des citoyens, pour sortir de la crise de la politique si profonde aujourd'hui.
Moyen et fin, politique et morale doivent s'harmoniser.
Le problème n'est donc pas d'en rabattre sur l'idéal mais de bien se situer au niveau de ces enjeux.
Mon livre est une invitation au dialogue.
Non un appel paternaliste " sermonnant " les jeunes, mais un appel à une manière neuve de faire de la politique, ouverte à leurs apports.
On a toujours à apprendre des autres et donc des jeunes.
Dans les discours des hommes politiques s'adressant aux jeunes, il y a une véritable inflation du mot " avenir ".
Tournée vers l'avenir, la jeunesse ? Bien sûr.
Mais comme jamais, il y a aujourd'hui une jeunesse " au présent ".
Attendre que " jeunesse se passe " est un luxe que les jeunes ne peuvent plus se payer.
Et c'est de ce point de vue que s'engage le dialogue.
Un dialogue en vérité, pas un discours convenu " sur la jeunesse ", sur la " génération ceci " ou la " génération cela ".
Car les jeunes sont divers et refusent d'être ainsi étiquetés.
Dans ce refus, il y a cette idée qui m'intéresse beaucoup: ils considèrent que ce qui leur arrive n'est pas le fait de " leur génération " mais le fait de la société.
Enfin, je me refuse d'emboîter le pas de ceux qui pleurnichent - ou font semblant - en répétant que c'est une catastrophe d'être jeune aujourd'hui.
Car, si les problèmes qui assaillent les jeunes sont nombreux, il y a aussi les progrès fulgurants et les possibilités de donner à la situation un cours plus civilisé, plus humain.
N'est-ce pas enthousiasmant d'être de ce moment où ce combat peut être mené et gagné ?
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Justement, il y a eu comme un manifeste des intellectuels contre la loi Debré.
Les 59 cinéastes, qui ont joué un si grand rôle dans l'embrasement qu'a constitué ce mouvement, ont dissous leur groupe pour un retour délibéré à la politique.
Ils disent: à chacun ses responsabilités, à nous de prendre la nôtre, celle de citoyen.
Quelle est votre opinion sur ce qui s'est passé en février-mars ? Quelle responsabilité vous sentez-vous dans les manques attribués aux formations politiques et envers les attentes qui s'expriment ?
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R.
H.: Il faut, me semble-t-il, bien mesurer toute la portée de ce mouvement; bien entendre tout ce qu'il signifie.
Pas seulement à propos des intellectuels aujourd'hui, mais, inséparablement, à propos de la société, de la politique, des partis politiques.
Parti des intellectuels, il s'est tout de suite élargi, notamment dans la jeunesse.
Avec, selon moi, deux caractéristiques majeures.
D'une part, une condamnation très ferme de la tendance accentuée de la droite à flirter avec les thèmes lepénistes dans l'espoir d'en tirer un bénéfice électoral.
D'autre part, une interpellation très forte de la politique, des politiques.
Non pas pour rejeter la politique, mais pour exiger qu'elle se fasse autrement.
C'est très clair dans le texte de " dissolution " des cinéastes.
Vous le savez, le Parti communiste a non seulement soutenu d'emblée ce vaste mouvement, mais il y a participé, en s'y trouvant à l'aise.
Pour ma part, je me suis réjoui que cet appel résulte d'une initiative d'intellectuels, dans des formes choisies par eux.
Je ne considère pas du tout qu'ils se sont substitués aux politiques.
Ils ont fait ce que leur conscience d'intellectuels leur a dicté face à un projet qu'ils considéraient, à juste titre, comme liberticide, portant atteinte à la personne humaine, à des droits humains fondamentaux.
Il y a là, à mon avis, quelque chose d'extrêmement important, qui touche à la place des intellectuels, à part entière dans le mouvement social, dans le mouvement pour le progrès de la société, de la civilisation.
Ils ne sont ni en dehors de ce mouvement, ni seulement un " aiguillon ".
Ainsi, réagissant au projet de loi Debré, à l'élection de Vitrolles et plus largement à la crise de la société et de la politique, ils ont pris la parole pour dire ce qu'ils ressentaient profondément.
Et cette prise de parole citoyenne s'est immédiatement traduite dans un mouvement bien plus large.
Ce n'est pas la première fois que les choses se passent ainsi.
L'apport, " l'engagement " des intellectuels - pour reprendre le terme consacré - dans des moments importants, et pour des valeurs et des causes essentielles, est sans aucun doute une des originalités, une des spécificités de notre histoire.
Quant à l'interpellation évidente des formations politiques par ce mouvement, elle rejoint l'une de mes préoccupations: tous les partis sont " au pied du mur " face au fossé qui se creuse entre les citoyens et la politique.
Il faut faire du neuf, développer d'autres rapports, une politique citoyenne.
Cela implique - tout au moins est-ce ainsi que nous l'avons compris - de nécessaires remises en cause, une autre conception du rôle d'un parti politique.
C'est ce qui nous a amené à décider de rompre avec la conception d'un prétendu " parti guide ".
Nous poursuivons nos efforts en ce sens.
Nous nous bougeons, et nous voulons contribuer à bouger la politique, à bouger la gauche.
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Le poète Bernard Noël insistait sur la force des actes-symboles, le sociologue Pierre Bourdieu revient, après ce mouvement, sur la fonction symbolique de transgression sociale des intellectuels, qu'en pensez-vous ?
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R.
H.: Je viens précisément de souligner combien à mes yeux l'initiative des intellectuels en février est importante.
Il est bien évident que l'acte symbolique d'appel à la désobéissance, personnalisé par l'engagement, l'implication de chaque signataire, a eu une grande force d'interpellation.
Interpellation du pouvoir en place.
Interpellation des forces politiques.
Interpellation de chacune et de chacun dans la société.
Pour autant - et c'était le sens de mes remarques précédentes - l'apport des intellectuels ne me semble pas devoir être réduit à sa part " symbolique ". Il me semble que, pour bien comprendre ce qui s'est passé en février-mars, il faut le replacer dans le cadre plus général d'une situation marquée par le fait que chaque jour, et à propos de chaque problème - de l'immigration à la fermeture d'une usine Renault en Belgique, en passant par les interrogations sur les manipulations génétiques - c'est la question de la nature même de la société, de ce que doit être aujourd'hui une vie civilisée, qui est posée: une société pour l'argent, ou pour l'être humain ? La politique pour les êtres humains et avec eux, ou la politique " politicienne " ? Je viens de le dire: l'interpellation des partis politiques, et plus particulièrement de la gauche, nous conforte dans notre détermination à poursuivre les efforts que nous avons entrepris sur nous-mêmes. Ils ne sont déjà pas sans effets... A quelques kilomètres de Vitrolles, il y a Gardanne... Face à des réalités sociales et politiques semblables, des réponses différentes apportées - principalement dans les comportements - conduisent à des résultats différents. Cela s'est encore confirmé plus récemment à Morsang-sur-Orge. Ne croyez pas que je m'en satisfasse. Mais j'en suis heureux, et cela m'encourage, encourage le Parti communiste à aller plus loin dans cette voie. Une question me semble posée: est-on prêt partout, à gauche, à répondre à cette exigence de la société, exprimée en février-mars par les intellectuels, et par d'autres - jeunes, femmes, par exemple - dans différents mouvements ? J'ai le sentiment que ceux qui ne sentent pas cet appel d'air frais vont passer à côté de quelque chose de décisif, alors qu'il faut, au contraire, le prendre totalement en compte pour apporter au niveau nécessaire les réponses à la crise de la société. En tout cas, ma conviction est que la gauche doit avancer pour se placer à ce niveau, aussi bien dans le contenu de ses propositions que dans sa manière de concevoir et de faire la politique.
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On a vu apparaître aussi l'idée que les " élites " s'intéressaient surtout aux droits de l'Homme et aux valeurs, mais que le " peuple ", tenté par le racisme et Le Pen, s'intéressait surtout au chômage et à l'emploi.
Au fond, les intellectuels n'auraient rien à faire du quotidien, les travailleurs rien à faire des valeurs progressistes.
Que pensez-vous de ce débat ?
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R.
H.: D'abord, qu'entend-on par élite ? Etymologiquement, les " élites " ce sont les meilleurs.
Qui peut avoir la prétention de s'accorder ce rôle ? Qui donc aurait vocation à décerner des " brevets " en ce domaine ? En tout cas, les prétendues élites, bien en cours, bardées de leurs certitudes ne cessent de se " planter "...
Ce ne sont vraiment pas " les meilleurs " ! Avec cette notion d'élite, on ne va pas loin.
D'ailleurs, les intellectuels, à l'origine de ce vaste mouvement, la refusent.
A aucun moment, ils ne se sont posés en donneurs de leçons, ils n'ont voulu imposer une quelconque hégémonie.
Ils ont poussé un cri, ils ont lancé un appel au " tous ensemble " contre l'exclusion, pour la dignité.
Du coup, comment pourrait-on croire à cette répartition des préoccupations que votre question évoque ? Et de quel mépris pour le " peuple " cela témoignerait ! Ce découpage est totalement infondé.
Je le considère comme grave.
Je suis persuadé qu'aller dans cette direction, c'est alimenter le populisme.
Au contraire, je ressens qu'à propos de tous les dossiers la question des valeurs rejoint les préoccupations les plus immédiates.
C'est vrai au sujet des lois Debré, c'est vrai pour Renault où la bataille pour l'emploi accompagne l'exigence de dignité humaine.
C'est vrai pour les intermittents du spectacle qui défendent leur emploi, leur vie quotidienne et la culture comme bien public et non comme marchandise.
Il n'y a pas séparation entre " les valeurs " et le " social ", l'idéal et le réel, l'immédiat mais, au contraire, profonde symbiose.
Tous ceux ou toutes celles qui chercheraient à creuser le fossé entre eux engageraient notre peuple dans une terrible aventure.
Que cela vienne de la droite ne m'étonne pas.
Il serait choquant que cela vienne d'ailleurs...
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Une autre idée est évoquée dans le débat actuel.
Elle concerne le divorce qui existerait entre les intellectuels et les hommes politiques.
Les premiers seraient dominés par " l'éthique de la conviction ", les seconds par " l'éthique de la responsabilité ".
Les intellectuels traiteraient des valeurs dans l'absolu, les hommes politiques géreraient, dans la douleur, le monde réel.
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R.
H.: On l'aura compris: ce n'est pas du tout ma vision des choses.
Cette distinction entre l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité a été reprise par Michel Rocard dans le journal les Inrockuptibles.
Je ne sais au juste ce qu'il voulait y mettre.
Mais n'est-ce pas la reprise avec de nouveaux mots de la différenciation entre " culture d'opposition " et " culture de gouvernement " ? Etre responsable, être réaliste, ce serait alors fatalement en rabattre sur ses convictions ! On le voit: une telle distinction serait dangereuse.
Je la refuse.
Elle ne pourrait que conduire à justifier une prétendue impuissance des " politiques ", qui n'auraient d'autres choix que s'adapter à un mouvement inexorable, par exemple de mondialisation ou de financiarisation.
Et, pour leur part, les intellectuels ne pourraient que rêver dans l'absolu, c'est-à-dire dans le vide.
Les pieds sur terre pour les uns, la tête dans les nuages pour les autres.
Aux uns, la puissance très limitée du relatif, aux autres les grands espaces de l'absolu, mais avec le vide politique au bout ! Le fameux fossé entre " je veux " et " je peux "...
Tout cela n'est pas très enthousiasmant.
Doit-on balayer pour autant la question du réalisme ? Pas du tout.
La gauche se doit d'être réaliste, c'est-à-dire, à mes yeux, ne pas promettre n'importe quoi mais, en revanche, vouloir et chercher à mobiliser tous les moyens dont elle dispose pour changer vraiment.
C'est la condition de sa crédibilité pour répondre aux attentes.
Attention à tout programme qui promettrait la lune.
A coup sûr, si les communistes s'y laissaient aller, ils accréditeraient eux-mêmes l'idée qu'ils sont utiles pour résister, agir, pour le bouillonnement d'idées, mais pas pour gouverner.
Eh bien, les communistes ont l'ambition d'être utiles pour gouverner aussi.
Et parce qu'ils veulent réussir, ils ont le réalisme de proposer du neuf, à la hauteur des exigences, des défis à relever.
Chargeons-nous trop la barque ? Nous répondons: discutons de ce qu'il faut mettre dans la barque pour que le changement soit véritable et réfléchissons ensemble aux forces qui peuvent être mobilisées pour que la barque aille loin et que le changement soit durable.
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L'absence de perspective visible, de débouché repérable n'explique-t-elle pas ce manque d'enthousiasme vis à vis de la politique, ce manque de dynamisme, d'énergie analysé par tous les commentateurs ?
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R.
H.: Sans perspective, pas de dynamique.
Il ne peut y avoir aujourd'hui de succès des forces de progrès, de gauche que si une dynamique se crée.
Mais, pour cela, il faut mettre de l'essence dans le moteur.
Décider de ne pas jouer " petit bras ", mais de mobiliser tous les moyens disponibles.
Et il y en a en France, tant humains que matériels, pour répondre aux attentes et faire vraiment du neuf.
La crédibilité n'est pas la seule affaire du Parti communiste.
C'est à toute la gauche que la question est posée.
Pour être crédible, il faut apporter des réponses au niveau des attentes sociales.
La crédibilité, ce n'est pas affirmer son impuissance, plier le genou devant des contraintes imposées par ceux qui veulent conserver les rênes.
Pour être crédible, il convient d'abord d'être en phase avec les attentes sociales.
C'est en n'y répondant pas qu'on va à l'échec.
En y répondant, on peut mobiliser les forces pour réussir.
Alors, éthique de la responsabilité ou éthique de la conviction ? Il s'agit, selon moi, d'avoir le sens de ses responsabilités dans la fidélité à ses convictions.
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Que répondez-vous à tous ceux qui vous disent que le Parti communiste a besoin de réfléchir à nouveau et d'écouter sur la question de ses rapports avec les intellectuels, rapports qui ont été si tumultueux, faits d'adhésions, d'exclusions, de passions, de colères...?
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R.
H.: Je leur répond qu'ils ont raison et que je souhaite que nous réfléchissions ensemble.
Aborder cette question, c'est revenir sur ce qu'a été l'existence d'un parti comme le Parti communiste, sur son histoire.
Le Parti communiste, dès ses origines, et tout au long de son histoire, a eu des rapports exceptionnels avec ce que le mouvement intellectuel, celui des arts ont produit de plus " pointu ", de plus créateur.
Mais, durant une longue période, du fait du stalinisme - qui ne fut pas qu'un élément " importé ", la critique, le " travail du deuil " sur certaines de nos propres pratiques est nécessaire ! - les rapports entre le Parti communiste et les intellectuels se sont taris.
Je l'ai écrit dans mon premier livre Communisme, la mutation: " la cicatrice est encore brûlante ".
Cela dit, j'ai envie ici de parler plutôt de l'avenir.
Qui sont les intellectuels aujourd'hui ? Question complexe.
Remarquons d'abord que le travail, le mouvement des innovations technologiques vont dans le sens d'une intellectualisation des activités.
En ce sens, il y a bien un fameux " bougé " dans ce que l'on a appelé l'opposition entre travail intellectuel et travail manuel.
C'est une première remarque.
Elle a, me semble-t-il, son importance.
Deuxième remarque: pendant des années, nous avons essayé de caractériser par son " élargissement " la notion " d'intellectuels ". En y situant non seulement les artistes, les grandes figures de " l'intelligentsia ", mais aussi les enseignants, les instituteurs, les cadres... Dans le même mouvement, nous tentions d'élargir notre conception de la classe ouvrière. En y intégrant les ingénieurs, les techniciens...bref, une bonne partie des " intellectuels ". Tout cela n'était pas très simple. Et les principaux intéressés avaient du mal à s'y retrouver. Analyses en termes de classe, analyses sociologiques, analyses politiques, je crois qu'il vaut mieux ne pas confondre les genres. Du point de vue strictement politique, les intellectuels m'apparaissent tout simplement comme celles et ceux qui interviennent dans le champ politique en se réclamant de ce mot et des exigences en terme de valeurs, d'éthique, de droits de la personne humaine qu'il implique pour eux. On retrouve là cette spécificité française qui existe depuis longtemps: Voltaire, Hugo, Zola et l'affaire Dreyfus, etc. Après tout, Tocqueville se demandait déjà, dans son livre l'Ancien Régime et la Révolution, " comment vers le milieu du XVIIIe siècle les hommes de lettres devinrent les principaux hommes politiques du pays " ! C'est à cette réalité politique spécifique à notre pays que renvoie communément aujourd'hui ce terme d'intellectuel. Alors, quel peut être l'apport des intellectuels, des spécialistes de telle ou telle question aux réflexions, à la vie du Parti communiste ? Il est essentiel dès lors que nous voulons être un Parti communiste bien en prise sur la société française, faisant vivre ses refus, ses angoisses, ses aspirations. On l'a bien vu dans la préparation de notre dernier congrès, avec ses auditions, ses débats. On l'a bien vu au cours du congrès lui-même lorsque cinq intellectuels de renom se sont adressés aux délégués communistes. Et nous ne voulons pas qu'on en reste là ! Au contraire. Les " Assises pour le changement en 1998 " sont une invitation à continuer en ce sens. Avec les intellectuels comme avec l'ensemble des citoyens. Il est essentiel, à mes yeux, que le Parti communiste soit bien " en phase " avec ce qui " émerge ", ce qui se crée, ce qui grandit, ce qui innove dans la vie sociale, dans le monde de la création et de la recherche, et donc bien en phase avec celles et ceux qui expriment ces réalités. Depuis bien longtemps, notre parti ne prétend plus au monopole des bonnes idées. Comment imaginer qu'un seul parti détiendrait à lui seul les clés de l'avenir ? La libération sociale par l'épanouissement des êtres humains sera pluraliste, et c'est tant mieux. Il ne s'agit pas de prétendre guider les pas de la société - de quel droit ? Et au nom de quelle vérité ? - mais de construire avec elle. Dans l'écoute, le débat. Je considère que la culture du débat est un aspect essentiel et irréversible de notre mutation. Sans elle, l'intervention citoyenne ne peut exister. Nous voulons et faisons un effort pour que cette pratique soit effective et ressentie comme telle. Ce que vous concevez avec Regards et ce que vous réalisez avec la création d'un lieu de rencontres et d'expositions dans vos locaux, participent de cet effort. Puis-je ajouter qu'il s'agit pour nous de sortir une fois pour toutes du cycle infernal de l'affirmation d'une orthodoxie immanquablement suivie de celle de ses dissidences. Nous avons besoin d'espaces où peuvent se rencontrer et débattre les communistes, et avec eux toutes celles et tous ceux qui cherchent à construire du neuf dans la société française. Et la pensée progressiste française a elle aussi besoin du déploiement de sa composante communiste. L'ignorance mutuelle appauvrit. Voilà pourquoi j'appelle à des retrouvailles. Pour inventer de l'inédit en matière de transformation sociale. Dans ce mouvement, il y a la politique. Et il y a tout ce que peut apporter la culture, le mouvement propre de la création en sa riche diversité. Tout cela m'apparaît distinct, mais indissociable. Nous avons là beaucoup à explorer ensemble, avec les artistes, les intellectuels.
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Au meeting de Lille, le 1er mars dernier, vous avez appelé à " un rapport nouveau du peuple au pouvoir ".
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R.
H.: Il faut, je crois, avancer vers un nouvel âge de la démocratie, faire vivre la politique autrement, un nouveau rapport du peuple au pouvoir.
En ce sens, je suis partisan d'une démocratie représentative s'alimentant en permanence au vivier de la démocratie directe.
Pour combler le fossé qui s'est creusé aujourd'hui, avec la crise de la politique, entre société et formations politiques.
Pour que le lien représentant-représenté ne soit plus brisé.
Exercer le pouvoir " au nom de..." ou " à la place de...", ce n'est pas la même chose ! Il faut également inventer un mode d'exercice du pouvoir qui ne dépossède plus les citoyens, mais s'appuie sur leur intervention.
Un pouvoir qui ne traite plus le peuple du haut de ses certitudes ou de celles de ses experts Cela suppose de construire des institutions nouvelles, des droits nouveaux dans l'entreprise, la vie sociale, l'Etat.
Cela suppose aussi d'inventer une conception neuve de la vie politique elle-même qui soit synonyme de transparence, d'écoute, de valorisation de l'initiative.
D'ailleurs, peut-on sérieusement penser exercer le pouvoir pour une politique de gauche, sans rien changer à la façon dont on l'a exercé depuis des décennies ? Comment ne pas sentir les exigences montantes de la société vers plus de citoyenneté ?
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A propos d'exigences montantes, chacun sent très bien que les attentes vis à vis du Parti communiste grandissent de tous horizons et sur beaucoup de terrains.
Trouvez-vous, comme un commentateur de France Inter, que vous êtes " plus mobiles et réactifs " ?
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R.
H.: Je crois que le Parti communiste est en passe de retrouver son rôle dans la vie nationale.
Nous nous efforçons de mieux répondre à l'attente de présence sur " le terrain ", au besoin de proximité, pour résister aux agressions de la droite au pouvoir, relever le défi que constitue la présence à ce niveau de l'extrême droite dans le paysage politique français.
Nous sentons aussi l'attente de dynamisme social, l'attente d'intervention citoyenne pour recomposer le lien social aujourd'hui en lambeaux, l'attente de construction politique neuve pour que du positif sorte de la prochaine échéance législative.
La gauche se doit de porter ces ambitions.
Et je me réjouis que l'on considère que notre parti y contribue utilement.
Cette utilité ne se décrète pas.
Nous avons à la " prouver " tous les jours.
Et c'est ce que nous nous employons à faire.
En même temps, nous voulons inciter à une réflexion sur le fait qu'un Parti communiste disposant de plus de rayonnement et de force dans le pays contribuerait à ce que ces aspirations soient davantage présentes et portées dans la vie politique.
Jusqu'au gouvernement où, pour faire une politique vraiment de gauche, nous concevons la présence de ministres communistes comme de véritables relais-citoyens des exigences populaires.
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Oui, mais, à l'évidence, la question de l'influence électorale du Parti communiste reste posée.
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R.
H.: C'est une grande question.
Elle poursuit la précédente et la précise.
L'opinion publique apprécie mieux nos changements.
Mais se pose la question de l'utilité d'un parti communiste qui ne soit pas seulement un parti de protestation, mais un parti de proposition, de construction, de gouvernement.
L'effort à faire est là.
C'est là qu'on nous attend.
Il nous faut donner la preuve que nous pouvons apporter beaucoup sur ce plan aussi.
Et que notre présence au pouvoir peut changer jusqu'à la façon de l'exercer.
Ne tournons pas autour du pot: cela implique beaucoup d'initiatives pour convaincre de cette utilité.
Utilité du Parti communiste pour les salariés, les citoyens, sur le terrain, face aux problèmes posés... Ils ne manquent pas. Utilité d'une influence plus grande pour lui dans la vie nationale. C'est-à-dire l'influence plus grande d'idées, de propositions pour une meilleure résistance aux choix politiques actuels et pour d'autres choix, pour des pratiques politiques différentes, une vie politique nouvelle. Utilité pour que la gauche soit bien à gauche. A l'unisson des aspirations populaires, donc crédible et capable de susciter l'élan nécessaire à sa victoire. Utilité des élus - et éventuellement des ministres - communistes. C'est un enjeu essentiel du prochain scrutin législatif. Une nouvelle majorité de gauche et un gouvernement de toute la gauche. Un nouveau gouvernement qui soit aussi un gouvernement nouveau.
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Dans votre discours à Lille, vous interpellez le Parti socialiste sur le besoin d'une gauche offensive, vraiment à gauche, vous y revenez dans votre livre.
Lionel Jospin vous répond: il faut savoir ce qu'on veut, l'entente ou la division.
La dispute à gauche va-t-elle prendre le pas sur le combat contre la droite ?
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R.
H.: La dispute, comme vous dites, ce n'est vraiment pas " ma tasse de thé ".
Ce n'est ni ma façon de vivre, ni ma façon d'être.
D'ailleurs certains prétendent que, pour s'affirmer dans la vie politique, il faut avoir un tempérament de " tueur ".
Pour ce qui me concerne, je n'ai pas l'intention d'entrer dans la confrérie des tueurs ! A mes yeux, la fin ne peut justifier tous les moyens.
Je suis un homme de débat.
Je ne cherche à blesser personne, et si mes paroles ont cet effet j'en change.
Je conçois le débat non pour détruire mais pour construire.
Pour faire avancer les choses.
L'éthique en politique, pour moi, cela compte.
Je souhaite que le débat soit utile. Si les problèmes existent, ils doivent être posés du mieux possible. Sans chercher la polémique. Pour que le peuple puisse en tirer profit. Etre unitaire, vouloir tout faire pour que la gauche puisse gagner en 1998 et faire vraiment la politique de changement qu'attend le pays - et c'est ce que nous voulons - cela implique, à mon sens, non le silence sur les points de vue différents - surtout s'ils touchent à l'essentiel - mais bien plutôt un débat au grand jour, loyal et franc. Non seulement pour constater les désaccords et les difficultés, mais surtout pour les surmonter et faire bouger les choses. Dans ce débat, aucune des formations de gauche ne peut parler au nom de la gauche tout entière. Celle-ci est plurielle - bien davantage aujourd'hui qu'en d'autres temps. De plus, il s'agit, en 1998, non d'une élection présidentielle - avec, en découlant, un gouvernement appelé à mettre en oeuvre les propositions du président nouvellement élu - mais d'une élection législative. Non l'élection d'un seul homme mais celle d'une majorité nouvelle. Cette majorité ne peut être victorieuse que si elle exprime non pas le seul point de vue de sa composante la plus forte mais la riche diversité de toutes ses parties-prenantes. C'est cela l'esprit de mon intervention à Lille. Je me suis adressé à la gauche tout entière pour dire qu'à mon avis, il fallait se voir et " nous bouger " à un an de l'échéance. C'est ce souci de crédibilité de la gauche - et donc celui de sa possibilité de gagner - qui m'anime. Et c'est dans cet esprit que le Parti communiste veut contribuer à construire l'élan nécessaire à la victoire, qui, j'en suis convaincu, sera commune ou ne sera pas. |
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1. Il faut qu'on se parle, éditions Stock, 55F |