Regards Avril 1997 - La Création

Le vagabond des étoiles

Par Guillaume Chérel


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Traité comme un paria sous la dictature stalinienne, Andreï Platonov montre qu'il est l'un des plus grands écrivains russes du siècle. Deux de ses romans sortent enfin des tiroirs de l'oubli.

Ne nous y méprenons pas, en 1921 le voeu le plus cher du jeune poète-ouvrier à la crinière blonde et aux yeux clairs, Andreï Klimentov (ou Klimov, futur Platonov), c'est d'être un bon camarade, un vrai socialiste, un parfait Sovietique sur les chemins radieux du communisme...de guerre. A cette époque, Lénine commence à faiblir (il meurt en 1924), la famine fait rage, tandis que Staline affiche ses ambitions et ordonne la liquidation des " koulaks " (paysans jugés privilégiés). Mais la révolution poursuit résolument sa longue marche vers le bonheur. Ils sont nombreux à y croire. Dont le fier diplômé de l'école polytechnique, fils de cheminot, qui s'est battu avec l'armée Rouge contre les " Blancs ". Il devient ingénieur et fait breveter huit de ses inventions: l'une d'elle visant à développer la fertilisation des sols. Bref, l'apprenti écrivain est enthousiaste et ne doute pas de la puissance émancipatrice des thèses collectivistes: " A l'époque de la construction du socialisme, l'écrivain ne peut être un simple écrivain ", écrit-il dans une revue littéraire, " il doit avoir une formation politique, technique, et embrasser à bras-le-corps la réalité du pays. L'art trouvera naturellement sa place dans ses moments libres."

Trente ans plus tard, en 1951, usé par les persécutions, Platonov meurt de la tuberculose, contractée, volontairement dit-on, au contact de son fils revenu des camps de rééducation... La plupart de ses livres ont été écrits pour le tiroir. Tiroir qui n'a été ouvert qu'en 1988, à la faveur de la perestroïka et de l'exhumation des archives du KGB. Ironie du sort, on raconte qu'à la fin de sa vie, il balayait sous les fenêtres du très officiel Institut littéraire, l'échine courbée par la censure, mais pas brisée. Même écoeuré par le poids impitoyable du totalitarisme, et surtout par la bêtise - cette incommensurable connerie humaine qui ne peut déceler la plus infime parcelle de génie - il a toujours travaillé. Comme s'il pressentait que son jour viendrait enfin... Légende ou pas, l'image est révélatrice des désillusions vécues par un écrivain trop bon pour être lu par des bureaucrates bornés, en quête de pouvoir absolu. Même Gorki, d'abord conquis par le talent singulier de Platonov à la lecture de son premier recueil de nouvelles, les Ecluses d'Epiphane (1927), finit par suivre l'avis des censeurs à propos de son chef-d'oeuvre, Tchevengour, commencé en 1926 et achevé en 1929. Il le lâche, semble-t-il à contrecoeur, et argumente: " Que vous le vouliez ou non, vous avez donné à votre description de la réalité un caractère lyrico-satirique. Malgré toute votre tendresse pour les hommes, vos personnages sont voilés d'ironie, le lecteur voit moins en eux des révolutionnaires que des toqués, des cinglés." Platonov, meurtri, rétorque: " Je ne suis pas un ennemi de classe, la classe ouvrière, c'est ma patrie. Etre rejeté par sa propre classe, cela fait encore plus de mal que de se sentir étranger, de baisser la tête et de passer son chemin." Il en est un qui n'y va pas par quatre chemins, c'est Staline, qui écrit " Salaud " dans la marge d'un texte effectivement critique intitulé A l'avance. Platonov est interdit de publication pour cinq ans.

 
Quand Staline écrit " Salaud " dans la marge d'un texte critique

De quoi il retourne au juste ? Dans Tchevengour, roman parabolique par excellence, un personnage demande à un autre: " D'où viens-tu ? "." Du communisme. Tu as entendu parler de ce point ? ", répond-il, comme si cette notion était abstraite, utopique.

Le communisme, dans ce gros roman touffu et truffé d'images poétiques, est donc le point de départ et d'arrivée des compères nomades, Alexandre Dvanov et Kopionkine. Le communisme, comme la lune, paraît à la fois lointain et très présent. Les deux héros chevauchent donc, de puissantes locomotives, puis une monture nommée " Force du prolétariat " (on imagine Gorki avalant de travers...) et parcourent la steppe de la sainte Russie, rougie par le sang de la révolution. Vision donquichottesque au royaume du Père Ubu, à la recherche du Graal: " Le communisme doit être un mouvement ininterrompu de l'homme vers les lointains de la terre. Ils réfléchissent à la possibilité de supprimer la nuit pour augmenter les récoltes, et rendent leur liberté aux animaux en les lâchant dans la nature, car c'est simplement par suite d'une oppression séculaire que les bestiaux ont pris du retard sur l'homme." Le problème, c'est que l'humour ne fait pas bon ménage avec une dialectique dont le but se borne bien souvent à " la chasse à la vermine capitaliste ", dixit le commissaire politique envoyé par le Kremlin." Fais en sorte que vers l'été on reconnaisse le socialisme rien qu'à l'herbe ", dit celui-là." Finalement, qu'est-ce que le communisme, camarade Tchepourny ? " demande cet autre." Kiréi m'a dit que le communisme avait existé sur une certaine île, dans la mer, et Kecha m'a dit que ça avait été inventé par des gens calés..." Réponse: " (...) Attends que Prokofi nous ramène des pauvres: tu verras le communisme se renforcer chez nous.(...) " Enfin, " Un bolchevik doit avoir le coeur vide afin que tout puisse y trouver place ".

Evidemment, le dessein de Platonov n'est pas de faire table rase du communisme, mais d'en caricaturer les excès, d'alerter ses " camarades ", au moyen d'une oeuvre d'art, ludique et grave à la fois. Il entend prévenir des dangers d'un système qui oublie l'homme en son nom... Il prévoit - dès 1929 ! - la débandade générale de l'Etat soviétique, plus absorbé par ses plans quinquennaux qu'inquiet du sort de ses concitoyens. Il développe une farce où l'on oublie les principes mêmes du " dogme " censé libérer l'être humain. En somme, le régime sovietique " humain, trop humain " tombe dans son propre piège en oubliant que " le libre développement de tous dépend du libre développement de chacun ", comme l'affirmait Marx. C'est là que survient l'effroyable paradoxe: en illustrant " l'accablement de l'âme populaire chagrinée ", il annonce (pour mieux l'éviter !) le gigantesque gâchis provoqué par l'imposture d'un clan, voire d'un seul homme, plus tyran que le pire des tsars de toutes les Russies. Il crie sa désillusion. Sa lucidité causera sa perte.

 
Paradoxes d'une recette du bonheur qui oublie l'homme

A Staline, jamais cité, au contraire de Lénine, Platonov préfère Rosa Luxembourg (1)...et un certain Dostoïevski." Ici, c'est le communisme et vice-versa ", annonce Tchepourny, le responsable de la bourgade et apôtre d'une utopie nouvelle, à Dvanov et son compagnon, arrivés au bout de leur errance. Pour résumer sa mise en pratique, il a massacré les bourgeois et interdit le travail...qui provoque l'embourgeoisement. A Tchevengour, seul le soleil travaille. Forcément, la prétendue recette du bonheur amène à un cinglant échec. Et le soleil finit par " se lever sur l'indigence du pays ". Emportant tout sur son passage, même Gorki qui décidément respectait Platonov: " Vous êtes un homme de talent, sans conteste, et vous avez une langue tout à fait originale (...) L'obstacle, c'est votre mentalité anarchiste..." Autant reprocher à un grand écrivain d'être un artiste, ou à un poisson de trop nager. Notons l'excellent travail du traducteur Louis Martinez, et la passionnante préface de Georges Nivat.n G. C.

 


1. Rosa Luxembourg (1870-1919).Militante socialiste allemande qui participa à la révolution russe de 1905; cofondatrice avec Liebknecht du groupe Spartakus et du PC allemand.Morte des coups reçus en prison après l'échec de l'insurrection spartakiste.

Andreï PlatonovTchevengour, 427 p, 159 F.Traduit du russe par Louis Martinez Ed.Robert Laffont, coll." Pavillons "Moscou heureuse, 189 p, 119 F Traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard Ed.Robert Laffont, coll." Pavillons "

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Découvrir Platonov


Andreï Platonov (pseudonyme de Klimentov; Platon était le prénom de son père), né en 1899, mort en 1951, était le fils d'un simple cheminot de Voronej (à quatre cents kilomètres de Moscou). Il devient apprenti serrurier, puis fraiseur dès l'âge de quatorze ans, fait la guerre civile à vingt ans du côté des Rouges, et publie à Voronej un premier recueil de poésie à vingt-trois ans.

Il n'apparaît dans la littérature soviétique qu'en 1927, avec un recueil de nouvelles intitulé les Ecluses d'Epiphane. Il publie alors dans les grandes revues de l'époque: Krasnaïa Nov, Novy Mir, Oktiabr. On peut se procurer Djann, (Edition l'Age d'homme, traduit par Lucile Nivat); Kotlovan, paru sous le titre la Fouille (l'Age d'homme, traduit par Jacqueline de Proyart); les Ecluses d'Epiphane et la Ville de Villegrad (Gallimard, traduits par Lily Denis); la Mer de jouvence (Albin Michel, traduit par Annie Epelboin) . Bientôt chez Robert Laffont: Roman technique et En chantier.n G. C.

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