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Collage Par Emile Breton |
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On dit René Vautier et ceux qui le connaissent voient une couronne de cheveux blancs sur un front haut, un sourire de traviole, des yeux bleus rieurs, ceux d'un galopin de soixante ans qui, il y a quelques années, arrivait en voisin et en canoë-kayak au festival de Douarnenez, festival du peuple breton et des peuples en lutte.
Il était là chez lui.
Là: en Bretagne, et dans les luttes, depuis toujours.
Depuis 1949, où, élève de l'Institut des hautes études cinématographiques, il était parti dans le Nord à la demande de la CGT pour participer au tournage de ce qui allait être, sous la direction de Louis Daquin, la Grande Grève des mineurs, court métrage qui aurait dû faire le tour de France des syndicats pour appeler à la solidarité s'il n'avait été, très vite, saisi par la police.
Il avait alors vingt ans tout juste et avait obtenu, deux ans plus tôt, une dispense pour entrer à l'IDHEC, création de la Libération.
Dispense rarement accordée: c'est que, engagé à quinze ans, en 1943, dans la Résistance, avec son groupe des " Eclaireurs de Quimper ", il avait été décoré à seize ans de la Croix de guerre.
Afrique 50, qu'il tourna à sa sortie de l'école, lui valut interdiction, et ses premières poursuites: il avait " procédé à des prises de vues cinématographiques sans l'autorisation du gouverneur de Haute-Volta ".
Et pour cause.
C'était le premier des films militants contre le colonialisme, dans une " carrière " qui allait le mener d'Algérie en Rhodésie, du Vietnam en Amérique latine.
Mais on ne va pas raconter sa vie.
Il n'aime pas trop et il y a des filmographies pour ça.
La sienne est éloquente.
Cinéaste atypique, communiste volontiers à côté des pompes de l'orthodoxie, il a toujours choisi la marge.
D'où son sourire goguenard.
Mais ne s'est jamais laissé marcher sur les pieds.
D'où sa joyeuse assurance.
Ainsi, c'est de son dernier (enfin, pour le moment) combat qu'il sera question ici: revenu dans les années soixante et dix en Bretagne, il fit, pour les ouvriers en lutte dans des usines de la région, ce qu'il avait fait pour d'autres sur d'autres continents: des films.
En 1980, il créa avec deux compagnons d'alors une société " Production 65 " pour exploiter ces films et d'autres qu'il avait réalisés.
A la suite d'obscures magouilles, elle tomba entre les mains de la famille Ceyrac.
Laquelle compte parmi ses membres les plus connus un ancien président du CNPF et un responsable de la secte Moon et du Front national.
Pas vraiment " l'esprit Vautier ".
C'était, pour ces films, l'assurance d'un précautionneux enterrement en silos profonds, voire (c'était arrivé une fois en 1985, après que des documents sur la torture filmés en Algérie par Vautier eussent servi au Canard enchaîné dans un procès contre Le Pen) de leur " malencontreuse " destruction dans un incendie.
Pour rentrer dans ses droits, il engagea un procès, avec l'aide des avocats de la Société civile des auteurs multimédia (SCAM) qui dura deux ans.
Il vient de le gagner.
Cela pourrait faire un film: le Marginal et le bon usage de la loi.
Tourné par René Vautier, peut-être.
On dit Sören Kierkegaard et il s'installe comme une gêne dans la conversation. Celui qui a lu le Petit Larousse rappelle que le désespoir de ce philosophe danois nourrit l'amertume des existentialistes, puis la conversation tourne court. On ne sait rien de plus si l'on n'est soi-même philosophe. C'est alors qu'il faut lire Bernard Groethuysen, ses Mythes et portraits que Gallimard vient de rééditer. Il y a là un chapitre qui s'appelle " l'enfant et le métaphysicien " et où il parle d'abord des premières expériences enfantines, de la couleur qu'avait un vitrail dans une chambre par exemple, et des distorsions que fait subir l'adulte sachant ce qu'est un vitrail à ce souvenir qu'il fait remonter en " se servant de ses mots de grande personne ". Groethuysen écrit: " Nous ne demandons pas à l'enfant que nous étions comment lui apparaissait alors le monde, mais, du haut du savoir acquis par nous, nous lui reconstruisons le monde qu'il voyait alors, lorsqu'il commençait à parler, le monde qui alors le faisait souffrir ou le rendait heureux." C'est après qu'il parle d'un petit enfant nommé Sören Kierkegaard et de ce matin où " il se rendit compte qu'à côté de son monde il y avait encore quelque chose d'autre ". Et, bon, on ne va pas tout raconter de ce que dit Groethuysen, on n'est pas là pour dispenser de la lecture de son livre, mais au contraire pour essayer de le faire lire. En tous cas, tout de suite après, on a envie d'ouvrir le Traité du désespoir de Kierkegaard, car on a l'impression d'être tout d'un coup devenu assez intelligent pour le comprendre. C'est toujours comme ça avec ce diable de " Groet " comme l'appelaient ses amis qui n'étaient pas n'importe qui, Malraux, Paulhan, Martin-Chauffier: il rend ses lecteurs intelligents, comme il le faisait autrefois de ses auditeurs. Car ce philosophe, né à Berlin, en 1880, d'une mère allemande et d'un père hollandais, qui démissionna en 1932 de son poste de professeur de philosophie à Berlin pour protester contre les persécutions des juifs, et vécut dès lors en France, fut l'un des hommes les plus écoutés de l'intelligentsia française avant la dernière guerre, et joua un rôle clé à la NRF. Louis Martin-Chauffier a dit de lui, dans son " Journal ", en 1946: " Groet est un disciple de Marx, mais aussi de Saint Augustin. Je ne connais pas d'homme dont l'intelligence soit plus adhérente. Non, pas même Maritain qui a, je crois, plus d'amour mais moins de sympathie. Il veut vous faire partager son meilleur, Groet. Vous faire goûter le vôtre ". On ne le connaît pas assez aujourd'hui. Lire Mythes et portraits, mais aussi Philosophie de la Révolution française et Philosophie et histoire, ce ne serait déjà pas si mal pour avoir idée de l'homme qu'il fut. On dit Jacques Demy et l'on voit danser des marins, des jeunes filles en fleurs dans la corolle de leurs jupes légères, la joie de corps en liberté. On entend une musique douce comme la tristesse. Ainsi de tous ses films, dès Lola, et plus encore sans doute quand ils se mirent à parler " en chanté ": tout un bonheur de vivre, de respirer, dont chaque plan dit, dans ce double langage image-son qui est le sien, qu'il ne durera pas. Et tout cela du même mouvement: la vie, la mort. Voila bien la poignante beauté des films de Jacques Demy. Et ceci encore: il y a des cinéastes qui se servent de lieux, de villes, comme de décors, ou les reconstruisent. Lui, les habite. Il se les approprie, les repeint, les remeuble. Et pas seulement la ville où il naquit, Nantes du passage Pommeraye où l'on ne peut retourner sans y voir glisser le fantôme de Lola, Nantes des chantiers où des métallurgistes chantent leurs revendications face aux CRS pour Une chambre en ville, cet opéra pour des temps nouveaux. Pas seulement Nantes, mais aussi Los Angeles de Model Shop, ville aux couleurs de rêve mais où le rêve se vend, et Marseille de Trois Places pour le 26. Tous ceux qui, un jour, de l'esplanade de la gare Saint-Charles, ont découvert la ville par la trouée du boulevard d'Athènes, voient aujourd'hui autrement les escaliers d'un kitsch PLM fin de siècle, depuis que le vieux Montand à la rencontre de ses jeunes années de la Cabucelle les descendait pour ce film, devant un ballet de journalistes. C'est que ces longues volées de marches, Demy qui, un jour, y plaça ses caméras, veillant au millimètre près sur chaque angle de prise de vue, les habite pour toujours. On aura eu un printemps en avance cette année, et pas seulement à cause du soleil: tous les films de Jacques Demy sont ressortis. Et puis, on aura rencontré, entre un film de lui et une manifestation René Vautier, Bernard Groethuysen.n E. B. |