Regards Avril 1997 - La Création

Des ministres contre la culture

Par Pierre Courcelles


Voir aussi Dix ans de combats

La vie ordinaire de la culture sous un pouvoir négligent et démissionnaire est faite de vigilance et d'engagement qui expriment la volonté de se mêler des affaires de la cité.

Eric Raoult, ministre de l'Intégration, au lendemain de l'appel à la désobéissance civique des 66 cinéastes refusant les dispositions de la loi Pasqua-Debré, avait cru bon de leur adresser un courrier où il les invitaient à vivre un mois dans une cité de banlieue parisienne. Le ministre, une fois de plus, manifestait le mépris, qu'il a chevillé au corps, des intellectuels, des créateurs, de la culture qui s'exprime dans les banlieues, notamment la culture hip hop qu'a si bien su saisir le réalisateur Jean-Pierre Thorn dans son documentaire Faire kifer les anges, diffusé sur Arte le 12 février dernier - une révélation pour le ministre si, improbablement, il était sur la chaîne culturelle franco-allemande ce soir-là. La méprisante invitation faite aux cinéastes n'a suscité que réactions indignées chez les invités et chez les hôtes désignés d'office, et, du même coup, implicitement dénoncés pour leur dangerosité. Au mépris et à l'insulte, les habitants de la cité des Grands-Pêchers à Montreuil ont répondu en retournant l'invitation contre son auteur, invitant, le 6 mars dernier, le cinéaste Bertrand Tavernier là où le ministre l'avait affecté, chez eux. Avec, au terme d'une longue soirée d'échanges, le projet accepté par les habitants d'un documentaire qui donnerait à voir une réalité qui ne mérite pas d'être désignée à l'indignité par un ministre - par ailleurs maire du Raincy où il n'y a pas de " cités difficiles ", selon la terminologie officielle. L'un des intervenants dira: " La haine de Raoult, on n'en veut pas dans nos cités ", pour la simple raison que ces cités vivent dans la solidarité contre l'exclusion, ce qu'ignore Raoult. Dans la lettre qu'il a reçue des habitants des Grands-Pêchers, le ministre a pu lire: " Ce que nous attendons des élus de la nation, ce n'est pas d'être pointés, mais d'être écoutés et considérés comme des citoyens, voulant simplement vivre des valeurs de la République. Veuillez recevoir, monsieur le ministre..." A l'issue de la soirée, Bertrand Tavernier disait: " En décidant de dissoudre leur collectif, les cinéastes avaient affirmé que le combat contre les lois Pasqua-Debré continuait. Qu'il appartenait à chacun de trouver une façon de la prolonger. C'est ce que j'ai fait en venant ici. C'est ma façon, en tant que cinéaste, de protester contre la lettre de Raoult et de poursuivre la lutte contre ces lois. Je suis venu aussi pour apprendre des choses.(...) La banlieue, ce n'est pas seulement la misère: monsieur Raoult, comme la plupart des élites qui nous gouvernent, ne connaît pas ses dossiers " (dans l'Humanité du 8/3).

 
La méprisante invitation adressée aux cinéastes

Il est aussi un autre ministre qui tient la culture dans un mépris militant, c'est celui des Finances, Jean Arthuis. Les services de Bercy qu'il dirige aujourd'hui, par principe, par tradition, ontologiquement pourrait-on dire, sont le plus souvent dans l'idée que l'argent destiné à la culture est de l'argent gâché, de l'argent distribué pour des résultats aléatoires, donc en pure perte. Cette conception rétentrice du rôle de l'Etat dans la culture en conforte une autre: la marchandisation déjà massivement installée au coeur de la création. Aujourd'hui, dans la réalité flagrante de la promesse non tenue par le candidat Chirac du 1% pour le budget de la culture, la logique ultra-libérale est au travail, comme elle l'est dans le financement des retraites, dans les privatisations, dans les licenciements, dans le système de santé. Logique qui remet en cause les acquis dans le domaine de la culture et de la création. Ces acquis appartiennent au patrimoine de la France. Ce patrimoine n'est pas fait seulement de biens immobiliers mais aussi de doctrines et d'ambitions pour la culture et sa place dans la société - lesquelles ont permis que l'on parle d'une " exception culturelle " française. Cette exception est aujourd'hui menacée de disparition.

Cette exception culturelle n'a de réalité que du travail des artistes, leurs oeuvres qui s'inscrivent dans le cadre de dispositions juridiques ou réglementaires par lesquelles l'Etat, au moins depuis François 1er, manifeste sa présence dans les domaines de la culture et de la création. Au nombre de ces réglementations, il y a le statut des intermittents du spectacle en matière d'indemnisation du chômage, une nouvelle fois remis en cause par le patronat, probablement avec l'assentiment tacite des gens de Bercy qui prônent l'égalité des situations fiscales ou d'indemnisations - égalité qui aboutit toujours à favoriser les plus munis et défavoriser les autres. On sait que l'alignement de leur statut sur celui des travailleurs intérimaires aurait des conséquences dramatiques pour les intermittents dont une majorité disparaîtrait du marché du travail, et des conséquences tout autant désastreuses sur la création vivante. Le médiateur nommé dans la négociation actuellement menée, et qui doit aboutir avant le 30 avril, déclarait: " ...si une action de fond déterminée et rapide n'est pas engagée, un secteur économique entier risque de s'effondrer ". Au nombre des dispositions juridiques en usage dans les domaines de la culture et du patrimoine national, il y a aussi la loi célèbre de Malraux sur la " dation ", dispositif fiscal qui permet d'acquitter certains droits de mutation en remettant à l'Etat des oeuvres d'art - une exception fiscale constitutive de l'exception culturelle qui a permis la création du musée Picasso, notamment. Le ministère des Finances n'a jamais été favorable à cette disposition dont la valeur libératoire était en 1995 de 78 MF. Les locataires de Bercy, en 1995 et 1996, ont pris la décision de soustraire du budget de la Culture le montant des dations, détournant ainsi l'esprit et les objectifs de la loi Malraux; c'est dire qu'à Bercy on s'en prend, sans état d'âme, à la constitution du patrimoine français sous prétexte d'économies que ce ministère ne s'applique pas à lui-même puisque les journaux nous apprennent que d'anciens titulaires du poste, de hauts fonctionnaires, des élus continuent d'avoir à disposition voiture, chauffeur, secrétaire, maître d'hôtel.

 
La loi Malraux sur la dation remise en question

Toutefois, l'affaire de la loi Malraux semble avoir suffisamment alerté pour que Jean Arthuis ait été contraint de revenir, lors d'une conférence de presse le 20/2, sur la ponction dans le budget de la Culture. Le ministre a, de même, été obligé de reculer sur un autre coup de force tout aussi symptomatique de la volonté de détruire le cadre juridique et économique des aides à la culture. Au cours de l'année 1996, l'administration fiscale décidait, sans autre forme de procès, de requalifier les associations culturelles en associations ayant une activité à caractère lucratif. Du coup, elles devenaient soumises à l'impôt sur les sociétés, aux taxes professionnelle et d'apprentissage. C'est ainsi que trois grandes associations culturelles de Montpellier, le Festival de Radio France et de Montpellier, l'Orchestre philharmonique de Montpellier-Languedoc-Roussillon et l'Association de gestion des opéras, se trouvaient redevables d'une somme de 46 millions, réclamée à la Ville de Montpellier... Le ministre de la Culture s'était dit déterminé à se " battre contre ceux qui voudraient attenter, par la voie fiscale, aux entreprises culturelle ", ajoutant qu'on ne peut pas en même temps demander la rentabilité à ces entreprises et ensuite les taxer. Simple bon sens. Le premier ministre a tranché en faveur de Philippe Douste-Blazy, pour cette fois. La culture, ainsi, n'est pas seulement menacée, dans ses fondements et ses principes de fonctionnement, par le Front national à Toulon-Châteauvallon, Orange, Martigues et Vitrolles, elle l'est aussi de l'intérieur même du pouvoir actuel qui semble bien n'avoir plus qu'une petite ambition pour elle. Ces menaces exigent une constante vigilance. Les intellectuels et les créateurs qui s'opposent à la loi Pasqua-Debré viennent de montrer qu'ils l'exercent pleinement, sur ces deux fronts, avec réalisme, sans l'angélisme qu'y voyait le président de la République.

 

 


Dix ans de combats


A leur création par Jack Ralite et 247 artistes, les Etats généraux de la culture se sont donné quelques déterminants: être un sursaut éthique contre la marchandisation de la culture et contre l'étatisme; représenter un mouvement d'artistes dépassant les cloisonnements du monde artistique et littéraire et ayant la volonté de rencontrer les publics et, au-delà, la population. Ils se montraient également aptes à construire, comme en a témoigné la rédaction de la " Déclaration des droits de la culture " dont l'esprit peut se résumer en une formule: " responsabilité publique et sociale en matière de culture ". La première assemblée qui se tint au Théâtre de l'Est Parisien le 9 février 1987 était placée sous un mot d'ordre qui était aussi un constat: "

La culture française se porte bien pourvu qu'on la sauve ". Cette devise, par la force des choses telles qu'elles sont aujourd'hui, a du être actualisée, en juin 1996: " La culture est à la croisée des chemins, nous ne nous plaignons pas, nous portons plainte ". C'est le 17 juin 1996, à Paris, dans un Théâtre de l'Odéon comble, que fut lancée l'idée d'un " Tour de France de la culture " en 12 étapes, d'octobre à décembre, au cours desquelles seront débattues quelques-unes des questions qui sont au coeur des luttes actuelles: " Culture, citoyenneté et banlieue " à Saint-Priest; " Cinéma et enfance " à Aubervilliers; " Culture et responsabilité publique " à Toulouse; " Cinéma et publics " à Nancy; " Culture et société " à Brest; " Avant-garde et théâtre populaire " à Lille; " Mémoire et création " au Havre; " Les artistes dans la cité " à Montluçon; " Valeurs et culture " à Marseille; " Les enjeux de la création musicale " à Grenoble; " Artistes, publique et République à Amiens "; " Faut-il encore des poètes ? " à Paris. Ce périple s'est, en quelque sorte, achevé le 1er février dernier par une journée de débats à l'Assemblée nationale et le prochain rendez-vous aura lieu en mai, au Sénat. Les Etats généraux de la culture, au cours de ses dix années d'existence et de dizaines d'assemblées publiques, ont été le forum indispensable où ont été dites et rappelées les affaires de la Cité dont les créateurs entendent bien se mêler.n

* Deux fascicules reprennent l'essentiel des débats et des interventions récoltées au cours des douze étapes du Tour de France de la culture. Il sont disponibles au prix de 50 F auprès des Etats généraux de la culture, tél: 01 48 39 52 47.

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