Regards Avril 1997 - La Création

Littérature
Méditerranée,marins ,Marseille

Par Herve Delouche


Entretien avec Jean-Claude Izzo *
Voir aussi Heureux qui comme Ulysse

Jean-Claude Izzo est phocéen d'origine, donc métissé. Sa ville est dans tous ses romans, personnage premier vivant de l'histoire de ses femmes, de ses hommes, comme l'auteur. Rencontre.

 
Les Marins perdus, votre nouveau roman, c'est l'histoire (voir ci-contre) de navigateurs bloqués dans un port, et c'est une ode passionnée à la mer, comme l'exprime l'un des personnages: " Là, et seulement là, il se sentait libre; il ne s'y sentait ni vivant ni mort, mais ailleurs, un ailleurs où trouver quelques raisons d'être lui-même ". Que représentent la mer en général, et la Méditerranée particulièrement, pour vous ?

 
Jean-Claude Izzo :Je crois que Diamantis le dit bien: la mer est pratiquement le dernier refuge dans la vie. Ce n'est pas pour rien que, dans mes " Série Noire ", Fabio Montale avait une barque près de son cabanon: il partait pêcher, et ainsi se retrouvait entre le ciel et la mer, dans le silence. Je crois, en extrapolant, que, face à toutes les questions de la société, tout ce qui nous angoisse, la mer est ce lieu où l'on peut à la fois se repenser et prendre de la distance sur les choses et sur la vie. C'est vrai qu'aujourd'hui, quand on voit ce qui se passe à Vitrolles, on a besoin d'aller respirer ailleurs. J'aime bien cette idée qui vient de Platon: quand on est en mer, on n'est ni mort ni vivant, on est dans un autre monde. La Méditerranée, en plus, a, pour moi comme pour mes personnages, une valeur symbolique. Ce n'est peut-être pas la plus belle des mers, mais c'est la mer essentielle, la mer des origines, celle dont nous tirons notre culture. Je ne suis pas latin, je ne suis pas arabe, je suis de cette mer. J'essaie, dans les Marins perdus, d'expliquer qu'elle est comme notre corps, qu'elle est nôtre. Historiquement, c'est le lieu de toutes les routes, celui où, dans l'Antiquité, on n'arrêtait pas de circuler, d'Orient vers l'Occident et vice-versa. Qu'on soit d'un bord ou de l'autre de la Méditerranée, on appartient à ce même pays. Ce n'est même pas une question de voisinage, c'est une question d'identité.

 
Dans Total Kheops, un vieux bouquiniste offrait à Montale enfant son premier livre: Lord Jim, de Conrad. On le retrouvait, adulte, lisant En marge des marées. Votre nouveau livre fait penser bien sûr à cet auteur. Peut-on évoquer cette filiation, et plus généralement votre intérêt pour la littérature de voyage ?

 
J.-C. I.: Il y a une littérature comme celle de Conrad, dont je me revendique, une littérature qui regarde le monde avec un écrivain qui a un point de vue sur ce dernier. Et puis il y a une littérature sans point de vue. Conrad, ce n'est pas que la mer. On sait qu'il a été voyageur, mais son sujet, à la limite, ce n'est pas les navigateurs, c'est le monde entier. Ce qu'il met en avant, ce sont des drames universels. Conrad travaille sur les hommes, sur les femmes, sur les drames qui se tissent. C'est de leur contact, de leur friction, que naît une pensée, et pas l'inverse. Ce n'est pas à partir d'un argument intellectuel qu'on bâtit du romanesque.

 
Est-ce que le roman noir, qui vous est cher, et le travel writing n'ont pas ce souci commun de dire le monde, de raconter les histoires des hommes ?

 
J.-C. I.: Oui, mais il est étonnant qu'aujourd'hui, même en Série Noire, il y ait peu de livres sur la banlieue. Pourtant, dès qu'une banlieue pète, tout le monde envoie journalistes et cameramen pour essayer de comprendre ce qui se passe. Alors qu'il suffit d'y être avant, de voir les barres, les conditions de vie, de discuter avec les jeunes pour savoir qu'une partie de la vraie vie est là. C'est plein d'histoires, et c'est quand même étonnant qu'on n'en parle pas, qu'on ne raconte pas ce qui se fait. Alors qu'on prend n'importe quel bouquin américain et on se retrouve plongé dans une réalité. Ici, il y a l'actualité avec ses violences, la drogue, le crime, etc. Mais, dans le roman, on n'en entend pas parler. Pourquoi ? Quelle est la difficulté d'approche de ce monde-là ? Je fais partie de ceux que tout cela intéresse, non pas comme voyeur, mais parce que c'est là que les choses les plus dures se jouent aujourd'hui.

 
C'est justement à partir d'un fait divers, comme pour vos précédents romans, que vous avez écrit les Marins perdus...

 
J.-C. I.: J'avais en tête ces histoires de marins bloqués dans des ports parce que l'armateur a fait faillite. Il y avait eu un cas à Marseille que j'avais suivi, et je m'étais dit que c'était un superbe sujet de roman, comme la réalité nous en offre en permanence. Et l'écrivain peut en faire des histoires fabuleuses, actuelles, mais sans misérabilisme. Or, j'ai l'impression que beaucoup écrivent pour " faire une oeuvre ", avec des thèmes impérissables...loin du monde. Peu importe que Total Kheops ou les Marins perdus soient oubliés dans quelques années, ce qui compte c'est qu'ils aient existé à un moment. Il n'y a pas d'un côté les aventures de Fabio Montale et de l'autre les Marins perdus. Tout cela, c'est mon univers, les questions sont les mêmes, c'est la structure qui diffère. C'est ce que disait Victor Hugo: " La forme, c'est le fond qui remonte à la surface ". C'est lui qui impose une construction, un rythme, des mots. On n'écrit pas innocemment, on est forcément habité par ce qu'on raconte. Ensuite, chacun le fait à sa manière.Ça peut être aujourd'hui Jean Vautrin, Luis Sepulveda, Alvaro Mutis, avec des styles différents, mais des histoires qui nous concernent tous.

 
A travers vos romans, c'est une Marseille bien réelle qui vit, attachante et passionnée, où se mêlent musiques, cuisines, cultures du monde entier, n'a-t-elle pas aujourd'hui valeur de symbole ?

 
J.-C. I.: Tout n'est pas rose à Marseille, on connaît les problèmes économiques, sociaux qui la frappent. C'est une ville sans boulot, sans argent, et pourtant les jeunes y restent. Aujourd'hui, c'est une ville de l'imagination, qui rêve, invente en permanence et le fait à partir de tout ce milieu métissé. Le métissage est une tradition à Marseille. Mon père était italien, ma mère espagnole; et une de mes premières amoureuses était arménienne...Ça, aucun interdit ne peut l'arrêter. En plus, chez certaines communautés, se transmet un héritage qui est celui de l'exil. Mon père avait quitté l'Italie à cause de Mussolini; il y a les Espagnols qui ont quitté leur pays à cause du franquisme, ceux qui ont quitté la Grèce à cause de la dictature, l'Arménie à cause du génocide. C'est dans les familles où cet héritage, avec toutes ses raisons, est oublié qu'on en arrive à voter Front national. Si on assume ce passé d'exilé, c'est tout à fait impossible. Je crois que, consciemment ou pas, les jeunes d'aujourd'hui savent d'où ils viennent, du fascisme ou de la misère. Et il n'y aucune raison pour qu'ils soient attirés ! Quand on voit un jeune plasticien de la cité la plus ancienne des quartiers Nord, Bassens, Malik Ben Messaoud, qui reconstitue, pour la mettre au dessus de la cité, la tête de la statue de la Liberté. Il dit: la liberté est là, pas en Algérie, mais chez moi. Et même si la cité est cradingue, les gens se mobilisent pour que la ville ne la rase pas. L'héritage de Malik et des autres habitants, c'est elle: c'est là qu'ils ont grandi, souffert, aimé; ce qu'ils veulent, c'est qu'on la rénove, pas qu'on les déplace à leur tour et qu'ils perdent leur propre histoire, leur propre culture. Tout ce qu'on défend ailleurs sur le multiculturalisme, le métissage, tout est là, et d'autant mieux que cette ville n'a pas de banlieue; les cités ne sont pas à l'extérieur, elles sont dans la ville. La banlieue, c'est où on vote FN, c'est les petits cadres, c'est tous ceux qui n'ont plus rien à perdre et qui croient qu'ils vont encore perdre. Sans faire preuve d'angélisme, je crois que ce qui est en cours à Marseille ne peut pas être défait. Ce métissage existe depuis qu'un marin phocéen est venu coucher avec une princesse ligure; la ville est fondée sur cette rencontre qui se perpétue, bien ou mal par moments, mais l'espoir est de ce côté.

 


* Jean-Claude Izzo est depuis plusieurs années l'un des organisateurs du festival littéraire " Etonnants voyageurs " de Saint-Malo.

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Heureux qui comme Ulysse


Dans les Marins perdus, trois navigateurs étrangers sont laissés à quai dans le port phocéen par le cargo l'Aldébaran. Fait divers banal, mais révélateur de nos modernes tragédies sociales: l'armateur en faillite s'est changé en naufrageur, et l'équipage s'est dispersé...sauf le Libanais Abdul Aziz et le Grec Diamantis, rejoints par le Turc Nedim. Des hommes bloqués à terre, qui font face à la plaie du racisme grâce à la richesse de leur expérience (" Qui était l'étranger de qui, une fois en mer ? "). Des hommes dépossédés du sel de leur existence, proie facile pour les souvenirs, ces " témoins de nos actes inaboutis ". Souvenirs des femmes notamment, magnifiquement évoquées, ces femmes avec qui il y a eu de l'amour fou, mais avec qui, comme Ulysse, on n'est pas toujours en règle. A partir de là, se déroule la montée en puissance d'un drame dans cette ville de senteurs et de passions, maquerelle assise aux rives occitanes, celle qui tient les clés, que chantait Brauquier, l'un de ces poètes marseillais tournés vers la mer... Et poète, Jean-Claude Izzo l'est aussi, depuis longtemps. Et c'est un plaisir que d'assister à la rencontre, dans un ouvrage joliment mis en page, Loin de tous rivages, des textes d'Izzo et des dessins de Ferrandez, une véritable communion des arts et des sens sous le cagnard méridional.n H. D.

Jean-Claude Izzo, les Marins perdus, Flammarion, coll. Gulliver, 330 p., 120 F Loin de tous rivages, Ed.du Ricochet (1, rue Spitaliéri, 06000 Nice), 110 p.129 F

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