Regards Avril 1997 - La Création

Théâtre CITOYEN
Une enclave d'utopie

Par Raymonde Temkine


Voir aussi Trois auteurs en quête de théâtre

D'Epidaure, dans la Grèce antique, à Ariane Mnouchkine, en passant par Vilar et la Cour d'Honneur d'Avignon, vingt-quatre siècles de théâtre populaire.

Si le nom de Vilar ne paraît pas sur la couverture du livre des Puaux, Melly et Paul, et Claude Mossé, portant le beau titre de l'Aventure du théâtre populaire, c'est bien lui qui, sur la même couverture, figure en pardessus et casquette, présentant son sceptre à Gérard Philipe en roi Richard II qui le salue de sa couronne; et ils échangent un grand sourire de connivence. Dans le livre pourtant, un seul chapitre, le dernier, lui est consacré. Cette couverture, cette place disent tout de l'esprit qui anime ce survol des lieux et temps où le théâtre se voulut populaire ou manqua à l'être.1947, Vilar, Avignon, c'est le point d'arrivée de la quête menée de siècle en siècle. Le théâtre enfin est " populaire " dans la plus noble acception du terme: ambitieux, généreux; période faste, deux décennies, de conquête (d'apprivoisement plutôt, d'accueil convivial) d'un public de plus en plus large, de plus en plus apte à se prendre au meilleur. Après ? Il y a, c'est certain, un avant-Vilar et un après-Vilar. C'est l'avant-Vilar la matière du livre, mais Vilar lui-même est loin d'en être absent. En accompagnement souterrain, sa conception du théâtre populaire, son existence, sa pratique de la scène, inspirées par son éthique et son civisme. Ce n'est pas toujours seulement implicite. Les faits rapportés peuvent amener un commentaire, une confrontation avec les années Vilar, voire l'état présent; et alors, c'est, le plus souvent, pour se montrer insatisfait.

 
Interprétations successives du mot " populaire "

Ce n'est pas une petite surprise de voir le recul pris. L'aventure du théâtre populaire commence à Epidaure. Naissance du théâtre en Occident ? Oui. Mais populaire ? En ce sens que les spectateurs sont là par milliers, oui, tous les citoyens sont conviés. Mais eux seuls. Les femmes ? Peu, des courtisanes plus que des épouses, et reléguées loin de la scène. Quant aux métèques et aux esclaves, pas question. Alors ? On passe au Moyen Age. Les mystères, les farces se donnant en plein air, il y a grand brassage, on se peut côtoyer, du peuple et de haut lignage; plus de ségrégation, mais le paternalisme. L'Eglise et/ou les bourgeois des communes prospères financent. La visée n'est autre (accessoirement, plaisir du jeu pour les exécutants) que le maintien de l'ordre, moral aussi. Les mystères: " Une somme de réalisations parfaitement encadrées " reconnaissent les auteurs, qui pensent malgré tout que " le Moyen Age fait figure de lumière " car " dans la belle, longue et difficile progression de cette aventure, le théâtre de cour va jeter une épaisse zone d'ombre. Malgré J.-B. Poquelin dit Molière, malgré Pierre Caron de Beaumarchais en son temps, malgré Pierre Corneille, Jean Racine et les autres ". Notons ce " en son temps ", il a son importance et rend clair que les auteurs de l'Aventure du théâtre populaire se font les contemporains de ceux qu'ils condamnent pour juger d'eux. Issus du peuple, Puaux, Mossé, aux XVIIe et XVIIIe siècles, auraient été des exclus: pas à leur niveau, pas à leur portée, ce théâtre. Condamnation un peu radicale: il y a exagération quand ils ne reconnaissent de populaire en Molière que " sa période d'itinérance ". Ensuite " Molière n'était plus un comédien du peuple mais un acteur au service des princes ". Eh bien ! Que fait donc Vilar et au service de qui se met-il quand il joue l'Avare ? Et Cinna ? Il est vrai qu'il a montré quelque répugnance à programmer Racine. Si je ne suis pas sûre que l'Avare, le Malade imaginaire, les Fourberies de Scapin aient été écrits pour le " service des princes " et n'aient pu être vus et appréciés d'un public beaucoup plus large, il est certain qu'aujourd'hui (et du temps de Vilar déjà) ces pièces sont le régal d'un public populaire, entendons celui qui a pu être touché, gagné. Puaux ne le sait que trop bien " le pourcentage d'ouvriers demeura relativement faible " - j'ajoute: le demeure - ce dont a souffert Vilar. Mais du moins y a-t-il eu de significatives avancées.

 
Servir la scène, le public, sans servitude, sans se servir soi-même

Avec le temps, l'évolution de l'état de société, de l'économie, le développement de l'instruction modifient mentalités et goûts. Ce qui n'était pas " populaire " au moment de l'écriture, un, deux, trois siècles après peut le devenir. C'est pourquoi Vilar pouvait jouer l'Avare et Cinna, c'est pourquoi j'apprécie le " en son temps " concernant Beaumarchais, qui pouvait s'appliquer aussi aux autres. Qui dirait aujourd'hui que le Mariage de Figaro ne touche pas un large public, ne peut pas trouver place dans l'avancée du théâtre populaire ? Sautant quelques chapitres - et plus d'un siècle - malgré leur intérêt, j'en viens à la deuxième partie. Avec pertinence, les auteurs disent les mérites des précurseurs de Vilar et de certains de ses contemporains: en quoi leur action permet une avancée appréciable dans la voie du théâtre populaire: Gémier, Pottecher, Copeau, Chancerel, le groupe Octobre, le Cartel. Réticences quand même quant à Copeau: " Il n'a pas été un géniteur du théâtre citoyen ", et plus encore du Cartel: " L'efficacité - leur maître-mot - à laquelle ils étaient attachés, les éloignait du théâtre populaire ", sauf peut-être Jouvet, tardivement.

Les décennies 80-90 créent aux auteurs des incertitudes douloureuses. Une époque est révolue." Avec Matthias Langhoff, Benno Besson, Manfred Karge, nous nous demandons comment servir la scène, servir le public, sans servitude, sans se servir soi-même ? " Cela à la mort de Vilar. Et ils disent aujourd'hui: " Le problème ne paraît pas encore résolu ". Passant rapidement en revue ceux qui, parmi les plus en vue dans le théâtre d'aujourd'hui, leur paraissent proches par leur action d'un théâtre populaire, bien des réserves pourtant; sauf peut-être pour Mnouchkine: " spectacles artistiques très différents de ceux de Vilar, mais qui s'en rapprochent par l'esprit, par la volonté de contact avec le public. Ariane Mnouchkine a observé Vilar, mais elle est Ariane Mnouchkine." Lavaudant est digne d'être considéré grâce à " une vaste baraque...qui itinérerait dans de petites bourgades ". Danet " veut faire aimer [à un public provincial] le bon théâtre et ce n'est déjà pas mal ". Planchon, cité pour les Trois Mousquetaires et la Tour de Nesles, est populaire pour " drainer un large public ". Strehler, malgré " la recherche formelle ", " pose les problèmes de notre temps...subtile approche des grands textes".

La conclusion des auteurs est: " Il faut voir...il faut voir " mais ils ne manquent pas d'être inquiets. Il est significatif que, dans la première partie comme dans la toute fin de la seconde, Jean-Jacques Rousseau soit cité. Moins dans la nostalgie d'aspirations généreuses qui semblent aujourd'hui assez peu partagées, que dans l'espoir que le théâtre redevienne " une enclave d'utopie où se pose avec sourire ou émotion le problème de la place de l'homme dans la société ".

 


Melly Puaux, Paul Puaux, Claude Mossé.

L'Aventure du théâtre populaire éditions du Rocher 1996, 300 p., 149 F

Rappel: .

Paul Puaux, Avignon en festivals, Hachette, 1983, Prix du meilleur livre sur le théâtre du Syndicat de la critique dramatique.

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Trois auteurs en quête de théâtre


Les auteurs sont avignonnais, deux au moins, Paul Puaux et Claude Mossé, Melly Touzoul fit, quant à elle, allégeance à la ville, au festival et à Vilar, en devenant Melly Puaux. Paul Puaux s'est passionné pour le festival dès ses débuts et s'est dépensé pour lui apporter son aide, animateur d'un Conseil culturel s'employant à dynamiser la ville et la région. Il abandonne en 1966 son métier d'instituteur pour devenir le plus proche collaborateur de Vilar qui l'appelle familièrement " mon évêque ".

C'est lui qui prend en 1971 la direction du festival, en héritier soucieux de sauvegarder l'héritage. Quelque peu désenchanté, il se retire en 1979 pour se consacrer à la Maison Jean-Vilar dont Melly est la directrice: expositions, rencontres, projections, vidéo... La Maison Jean-Vilar a présenté en 1995 et 1996 une très belle exposition sur le thème du " théâtre citoyen ". Claude Mossé, écrivain et journaliste, a été de ces jeunes qui contribuèrent bénévolement à la mise en place des estrades où devait se dérouler en septembre 1947 la première " Semaine d'art dramatique ". Qui aurait pensé alors à un cinquantième anniversaire, à l'horizon 1996 ?

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