Regards Avril 1997 - La Création

BOURGES
Chanteuse soumise pour marché gagnant

Par Xavier Delrieu


Formatées comme des disquettes, calibrées comme des oeufs, les chanteuses, depuis trente années, ont fait en première ligne les frais du marché du disque.

Au risque de légèrement caricaturer la situation, on peut estimer qu'il existe aujourd'hui pour chaque pays un archétype de la chanteuse parfaite, dévastatrice de Top 50 et valeur sûre des bacs à disques. Aux Etats-Unis, par exemple, elle doit être belle, sage mais néanmoins diva, noire mais surtout pas trop et avoir une voix à faire éclater un vase en cristal. En France, la beauté est un peu secondaire, ce qui importe avant tout c'est le coté authentique et la voix, qui doit être franche et puissante. Nous avons besoin d'admirer les gens que nous aimons en politique comme en musique. Les Français sont donc assez peu friands de superficialité. Ainsi, une jeune femme ayant fait ses classes à huit ans dans les cabarets de l'Est ou une autre arborant un accent canadien sera forcément " plus naturelle " qu'une autre donnant l'impression de sortir d'un sérail quelconque. Autrement dit, pour être appréciée en France, une chanteuse doit être tout d'abord très " propre sur elle ", " une bonne petite " comme il est coutume de dire. Ainsi, lorsque Céline Dion traverse la frontière canado-américaine pour y pulvériser les " charts " US, c'est toute la francophonie qui bombe le torse. Mais qui voudrait de Vanessa Paradis comme belle-fille ? Poupée de cire donc. Mais aussi poupée de son.

Pour être populaire, une chanteuse se doit de posséder un organe sonore et puissant, sachant se montrer généreux dans le pathos. Il lui faut en fait démontrer son talent et ses capacités sur chaque note, et surtout affirmer un lien solide et naturel avec son public. Ainsi, il est rare qu'une artiste soit appréciée simplement pour un répertoire, dont finalement la qualité est quelque peu secondaire: c'est la femme que l'on aime pour peu qu'elle sache chanter et qu'elle inspire cette confiance toute paternaliste que l'on croyait réservée aux défilés de Miss. Bien sûr, d'autres éléments compléteront par la suite la panoplie indispensable à la garde-robe d'une star: la qualité du parrainage (depuis la mort de Gainsbourg et de Berger, Goldman détient un quasi-monopole), le look vestimentaire, les vidéos, la disponibilité, la discrétion ou encore la joliesse (c'est quand même un plus). Sans oublier, bien entendu, la condition sine qua non de toute carrière: l'intérêt puis l'investissement d'une maison de disque.

 
Chanteur ou chanteuse, ce n'est pas le même combat

A titre de comparaison, si l'on examine l'archétype du chanteur, quelques différences significatives apparaissent immédiatement. Il semble que celui-ci soit moins l'objet d'une stratégie marketing et qu'il soit bien plus libre de son image. C'est pourquoi il existe une grande diversité de styles de chanteurs, qui ont de plus l'opportunité, dans certains cas, de pouvoir faire évoluer leurs carrières et leurs " sons ", à condition bien sûr de ne pas être au nombre des faire-valoir recrutés sur casting. Pour être un tant soit peu connu, le chanteur doit trouver son public. La chanteuse, elle, doit correspondre aux goûts du public. Cette différence manifeste de traitement relève peut-être du simple fait qu'il y a peu " d'auteur-compositrice " en France. Réduite bien souvent au seul statut d'interprète, la chanteuse manque généralement de ce que les commentateurs sportifs appellent " l'intention de première main ", et que nous nommerons la " tension ". La simple comparaison entre un disque de Véronique Sanson et un autre de Céline Dion, l'aspect qualitatif mis de côté, démontre cet état de fait: la première, parce qu'elle croit ce qu'elle chante, se découvre et s'expose à son public, la seconde, qui n'est jamais que la tentative d'imposer un standard de production américaine sur le marché français, se dissimule derrière un exercice de style et des artifices vocaux. Or, c'est en partie de l'exhibitionnisme que naît cette tension, ce moyen de communication entre l'artiste et son public. De Véronique Sanson à Jean-Louis Murat ou de Véronique Rivière à Noir Désir, la recette est la même: créer une musique personnelle en ne recherchant pas systématiquement une adéquation parfaite avec le marché du disque du moment. Bien sûr, il existe de nombreuses variations sur le même thème: Vanessa Paradis, par exemple, n'est pas une artiste transparente, bien qu'elle ne compose pas (encore ?) ses propres chansons. Pourtant sa personnalité et son talent n'en font pas une " artiste marketing ": elle est régulièrement la femme la plus haïe de France.

Peut-être simplement parce qu'il existe une adéquation entre sa rage, sa vie et son expressivité. Il est évident que le manque de malléabilité des compositeurs interprètes est une des principales raisons du foisonnement des " artistes kleenex " qui fleurissent sur nos radios. Cette tendance possède encore de beaux jours devant elle: la loi sur les quotas de chansons françaises dans la programmation des radios oblige en effet les maisons de disques à en produire davantage qu'elles ne le faisaient auparavant. Et, lorsqu'on sait que les radios évitent au maximum la programmation successive de plus de deux morceaux chantés par des femmes (question de saturation auditive, paraît-il), nous sommes en droit d'être inquiets. Pourtant, la relative absence de " compositrices " ne saurait expliquer à elle seule ce manque de chanteuses de qualité. Si c'était le cas, cela signifierait que les femmes sont moins créatrices que les hommes. Ce qui n'est pas exact, même si certains osent prétendre que le fait de pouvoir enfanter les entraînent moins que les hommes vers la création artistique. Une vieille lanterne qui a toujours arrangé tout le monde. Le problème est en fait d'ordre culturel: les femmes ne sont pas supposées exprimer au grand jour leur violence et leurs désirs.

 
Des personnalités renfermées dans un cocon de pudeur

La situation inconfortable des chanteuses vient aussi du fait qu'il existe une frontière quelque peu hermétique entre une musique destinée aux adultes et une autre spécialement produite pour les 10/20 ans. Or ceux-ci étant les plus gros consommateurs de disques et aussi les auditeurs types de la quasi-totalité des radio FM, cette tendance envahit de plus en plus la production française. Le fait n'est pas nouveau. Depuis l'explosion de la vague yé-yé au début des années 60, le " filon jeune " n'a cessé d'être exploité avec une ardeur grandissante par les maisons de disques. Néanmoins, et même à l'apogée des " copains ", a toujours subsisté ce que d'aucuns appelaient, avec un certain mépris, " la chanson à texte ".

Or, si l'on déroule le fil du temps, on s'aperçoit que ce style de chanson, sans jamais avoir vraiment disparu, refit surface vers le milieu des années soixante-dix, avec des artistes comme Nicolas Peyrac, Jean-Michel Caradec ou Alain Souchon. Bien que le MLF et la libération sexuelle soient passés par là, et si l'on met de côté Véronique Sanson, bien peu de femmes eurent les honneurs du succès et surtout de la longévité artistique. Les moeurs eurent beau évoluer, l'expression des femmes, sans doute plus crue et directe que celle des hommes, parce que plus réaliste, eut du mal à crever cet abcès de pudeur qui semble étreindre les Français. Ainsi, une personne ayant aujourd'hui une cinquantaine d'années peut très bien n'avoir presque jamais écouté une artiste engagée dans ses propres chansons. Et pourtant Edith Piaf n'en finit pas de hanter la mémoire collective française. Mais, que se passe-t-il chez nos voisins ? Y retrouve-t-on cette même pudeur ? Pas vraiment. Il n'est qu'à écouter les paroles de P. J Harvey ou de Liz Phair pour constater que la mise à nu n'y est pas proscrite, et que les tueuses, au sens où Piaf pouvait l'être, sont de retour.

Au cours du Printemps de Bourges qui débutera le 15 avril, si vous recherchez les chanteuses d'expression française lors des concerts importants, vous en trouverez bien peu (Jane Birkin, Teri Moïse, Victor Lazlo et Autour de Lucie). Les invitées anglo-saxonnes y sont bien plus nombreuses.n X. D