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La mondialisation dépressive Par Maurice Décaillot * |
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L'ouverture commerciale et financière est présentée par la tradition libérale comme une planche de salut pour l'économie.
Dans leur dernier ouvrage publié (1), Jean-Louis Gombeaud et Maurice Décaillot en exposent une vision sensiblement différente.
La tradition libérale considère que, aux temps obscurs d'avant l'économie de marché moderne, l'activité se morfondait dans une stagnation séculaire et que l'avènement, au cours des deux derniers siècles, d'un commerce de plus en plus ouvert a apporté au monde croissance et prospérité. Un retour précis sur l'enchaînement des faits historiques ne confirme pas ce point de vue. Le travail que nous avons effectué, Jean-Louis Gombeaud et moi-même, nous a permis d'acquérir des évolutions à long terme une vision sensiblement différente. La croissance de l'après-guerre a été possible parce qu'existaient des limitations de divers ordres (réglementaires, sociales, institutionnelles) à la concurrence mondiale et que des sources de richesse (monde paysan, tiers monde, marché américain, marchés urbains et parapublics) disponibles dans un contexte encore peu concurrentiel alimentaient en pouvoir d'achat des populations solvables. A mesure que, depuis les années 1960, l'ouverture libérale a peu à peu triomphé des mécanismes mis en place après 1944, on est passé de la croissance au ralentissement, du plein emploi au chômage endémique. Les flux commerciaux et financiers se sont gonflés et déstabilisés, les inégalités mondiales se sont creusées. D'amples données tendent à confirmer cette façon de voir. Ce type d'évolution n'est nullement sans précédent. A revisiter les temps passés, on s'aperçoit que les forces du marché, sous des formes certes propres à chaque époque, ont depuis longtemps joué leur rôle et manifesté leurs limites, que la croissance s'est bien souvent appuyée sur le péage et l'accaparement plutôt que sur la compétition, et que les grandes phases d'ouverture marchande (du monde romain aux temps seigneuriaux) ont régulièrement débouché sur de durs périodes de désagrégation économique et sociale. Le monde n'en est pas à sa première " mondialisation ", ni aux premiers déboires qui l'accompagnent.
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A l'origine, la concurrence
En plaçant la " mondialisation " au banc des accusés, vous refusez l'échange, vous prônez un archaïque repli, vous accusez les autres de vos propres péchés ! objecteront beaucoup. Le seul salut, c'est l'ouverture commerciale et financière. Le procès n'est ni loyal ni solide. Mettre en cause l'échange ? Il n'en est pas question. Nous le montrons aussi nettement que faire se peut en une matière aussi complexe, ce n'est nullement l'échange ou l'ouverture en soi qui sont à incriminer, mais bien la façon inégale, hostile, sélectionniste, en un mot concurrentielle, de pratiquer l'échange, transformant toute vie économique en affrontement, toute avancée des uns en élimination des autres. Aussi bien n'est-il pas question de repli " égoïste ", moins encore d'accuser " les étrangers ", mais d'interroger un mécanisme d'ensemble qui dresse sans fin les unes contre les autres les activités et les populations proches ou lointaines. Ceux-là mêmes qui voyaient sans grand deuil une lunetterie fermer à l'Ile Maurice devant la concurrence chinoise (c'est la loi libérale !) s'offusquent soudain qu'une usine belge ferme sous leurs yeux, ou qu'un groupe coréen se pose en acheteur à la braderie occidentale. Tel qui, comme déjà l'Angleterre victorienne, croyait prendre ses compères au jeu du marché, s'étonne d'être pris à son tour. Les mêmes forces, pourtant, sont partout à l'oeuvre, celle de la concurrence marchande à l'échelle mondiale dont le terme impressionnant de " mondialisation " dissimule les effets de distorsion.
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La pente dépressive du trafic marchand
C'est cette concurrence qui est depuis longtemps à l'origine de la double évolution vers plus d'ouverture d'un côté, vers plus de freinage et d'inégalité de l'autre. C'est elle qui, en éliminant les entreprises et les hommes comme les pions d'un jeu d'échecs, pousse vers le bas les prix, les gammes de produits, la croissance par habitant, les revenus, les ressources publiques, et vers le haut l'accaparement des parts de marché, les dettes, le pillage des patrimoines planétaires, créant ce monde sauvage où il n'y a pas de place pour tout le monde. C'est encore cette concurrence qui incite chacun à vouloir abattre les barrières des autres tout en protégeant les siennes, pour en fin de compte ouvrir les vannes de l'affrontement général. Ainsi sont libérées les forces de l'alignement par le bas pour les démunis et de l'inégalité croissante. Depuis bien longtemps, plus les marchés s'ouvrent, plus les débouchés se ferment, plus l'avenir se bouche. Les grands groupes d'aujourd'hui, comme les négociants d'hier, risquent leurs propres deniers. Il leur faut donc vendre à tout prix, sous peine de disparaître. Tôt ou tard, la clientèle la plus sûre, celle qui existe déjà, est celle du concurrent. Comment l'attirer ? Il faut (à moins de l'étrangler) lui proposer des prix attrayants, c'est-à-dire en baisse. On peut montrer que cela pousse à la fois à une enflure disproportionnée de l'offre et à une baisse des prix réels (d'autant plus forte que les concurrents sont puissants) qui finit par menacer la survie de nombreux secteurs. La baisse profiterait-elle aux clients ? Les statistiques de l'OCDE le montrent bien: plus les prix décélèrent moins les consommateurs sont globalement avantagés. Les pertes d'activité coûtent à la société bien plus qu'elle ne gagne à acheter en solde. Alors, la course à la main-d'oeuvre à bas prix s'accélère, le chômage monte, les entreprises ferment, les potentiels de production se perdent. La demande se trouve là encore menacée. Sur ce terrain viennent se greffer les excédents d'investissement et l'alourdissement technologique de la production, l'endettement (piège des pays pauvres, appui des grandes puissances), la fuite en avant dans les refuges et les spéculations financières.
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Des évolutions de long terme deviennent nécessaires
Alors que la légère reprise mondiale des dernières années laisse déjà deviner la prochaine décélération, on peut s'attendre à ce que la mise en place de l'euro ne produise, dans le contexte du ralentissement de long terme, un choc capable d'ébranler l'économie européenne, de la bloquer dans la déflation et les discordances internes et externes, de relancer la compétition monétaire mondiale, d'accentuer les facteurs de freinage jusque dans d'autres zones du monde. Veut-on retrouver un développement plus humain, la concorde entre populations et continents ? Ne nions pas, ne minimisons pas les dégâts du trafic marchand d'aujourd'hui comme d'hier. Il faut regarder en face les dérives dépressives durables de l'ouverture libérale, les effets inégalitaires et destructeurs de la manipulation concurrentielle des produits et des hommes sur le champ de bataille mondial tout autant que de celle des capitaux. Les leçons du passé sont sans doute ici pertinentes pour notre propre avenir. On ne verra pas refluer les fléaux sociaux, pauvreté, chômage, inégalités, conflits, sans que la façon marchande d'échanger les biens, le mode marchand de mise au travail des hommes ne laissent, dans nos sociétés, un espace de vie faisant à l'entraide et à la réciprocité une place plus digne de l'humanité.n M. D. |
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* Economiste. 1. Maurice Décaillot, Jean-Louis Gombeaud, le Retour de la Très Grande Dépression, éditions Economica, 1997, 263 p.
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