Regards Avril 1997 - La Cité

L'effet Vilvorde

Par Colette Braeckman *


Voir aussi Yves Rustinio, ingénieur à Billancourt

L'annonce de la fermeture de l'usine Renault a ravivé les blessures de la Belgique. La douleur qui traverse le pays est " blanche et sèche " comme une saison sans pluie, sèche de colère rentrée, d'impuissance et de révolte.

La colère face à toutes les dérives, toutes les protections dont ont si longtemps joui des hommes considérés comme respectables, qu'ils soient juges, ministres, avocats. Tous ces gens qui regardaient " la rue " du haut de leurs certitudes, de leur hypocrisie. Les voilà aujourd'hui qui s'effondrent, qui avouent de misérables larcins, de monumentales escroqueries, sinon des crimes. Ces détournements, ce laxisme des puissants n'ont pas seulement coûté des millions, sinon des milliards à l'Etat (car enfin, celui qui, en dernier recours, paie les pots de vin de Dassault, n'est-ce pas le contribuable, sommé de régler avec ses impôts des armes de toutes manières inutiles et les " compensations " qui l'accompagnent ?), ils ont emporté des vies humaines. La vie d'un ministre d'Etat, André Cools, la vie de 28 passants anonymes, abattus dans les années 80 au sortir de leur supermarché familier, abattus parce que se mettait en place une stratégie de déstabilisation de l'Etat, dans laquelle quelques gendarmes étaient de redoutables rouages. Et, innocents parmi tous, les enfants disparus furent les pitoyables victimes...

 
Une nouvelle culture politique émerge en Belgique

Après s'être longtemps considérés comme impuissants face à un système, à des réseaux dont les ramifications les dépassaient, les Belges aujourd'hui s'essuient les yeux et serrent les poings. Ils marchent, parés de fleurs blanches, de ballons blancs, ils brandissent leurs enfants comme des étendards, ils demandent des comptes. Cette douleur est légitime, cette revendication est à la fois démocratique et lourde de menaces. Démocratique, car en réclamant des commissions d'enquête, une réforme du système judiciaire, la mise en place d'une nouvelle culture politique, les Belges démontrent qu'ils font encore confiance aux institutions qu'ils se sont données, au système qu'ils acceptent comme régulateur. Mais leur douleur est dangereuse aussi, car, si le système ne répond pas aux attentes, si les institutions se protègent, si la vérité est détournée de ses voies, les citoyens iront plus loin: ils renverseront la table où les tricheurs refusent d'abattre leurs cartes, ils auront la tranquille colère des pacifiques. C'est avec raison que la Belgique est parfois qualifiée de laboratoire de l'Europe: elle fut, durant de trop longues années, le creuset d'une réforme de l'Etat qui, finalement, consomma un divorce teigneux mais non violent entre les communautés; elle fut le creuset, après la guerre, d'un système fondé sur le consensus social, la concertation permanente entre les divers acteurs. Elle est aujourd'hui le lieu où émerge une nouvelle culture politique, fondée sur la citoyenneté responsable, qui se méfie des dirigeants et leur demande des comptes, qui ne succombe pas aux sirènes de l'extrême droite et qui entend exercer un droit de vigilance.

C'est ainsi que, sous la chape du deuil et du chagrin, un nouveau pays émerge. Car, qui aurait cru, voici quelques mois encore, qu'une enfant née de la communauté marocaine serait pleurée par tout un peuple, qui aurait cru que des caméras pénétreraient dans une mosquée, que des femmes y prendraient la parole ? Qui aurait cru que l'inexistence d'un cimetière musulman où enterrer Loubna soit vécue comme une ignominie ? C'est pourtant ce qui s'est passé: lors des funérailles de la petite Loubna, au-delà des discours sur l'intégration, c'est dans ses tripes que chacun a ressenti l'évidence: ces gens-là font partie intégrante de notre société, ils sont des nôtres, notre seul chagrin en était la preuve, mais aussi cette dignité, cette sérénité dans le malheur qui rejoignait l'attitude des autres parents d'enfants disparus.

Il est des émotions plus efficaces que les textes de loi, des douleurs plus éloquentes que les discours: le chagrin suscité par la mort de Loubna a marqué, pour l'immigration en Belgique, le début d'une ère nouvelle et ils ne sont plus minoritaires ceux qui estiment que Loubna et les siens devraient pouvoir être enterrés en terre d'Europe, suivant leurs rites et leurs coutumes. Et ils ne sont plus considérés comme des farfelus, ceux qui estiment que ces gens-là, dans leur quartier, leur ville, qui leur appartient autant qu'à nous, auraient le droit de se prononcer sur notre devenir commun. Mais ici aussi il ne faudrait pas se tromper, la douleur blanche et sèche qui nous saisis à la gorge n'est pas résignation, accablement. Si une réponse ne lui est pas donnée, l'explosion sera inévitable, et elle sera le fait des communautés immigrées, des Belges lassés de figurer dans un jeu dont les pièces sont truquées...

 
Des forges de Clabecq à Renault, un système montré du doigt

Laboratoire de l'Europe sociale, la Belgique, bien malgré elle, est en train de le devenir. Car, que se passe-t-il aux Forges de Clabecq ? Non contents de protester contre la fermeture de leur usine, de réclamer des protections, des mesures de temporisation, les travailleurs sont allés au fond du problème: ils se sont attaqués au système lui-même, à cette mondialisation qui ne bénéficie qu'au volatile capital, ils ont attaqué de front la loi de l'argent, du profit et, ensemble, avec les parents des enfants disparus, ils ont formé un front citoyen, le front du refus, le front de l'espoir." Ceux de Clabecq " savaient-ils seulement qu'ils allaient si rapidement être rejoints par une autre tragédie, celle de la fermeture de l'usine Renault de Vilvorde qui démontre que, malgré la mondialisation, la solidarité européenne, un patron préférera toujours susciter des troubles sociaux dans le pays voisin plutôt que chez lui.

Les travailleurs ne s'y sont pas trompés, ils savent que Vilvorde, c'est aussi l'Espagne ou la France, et demain la Corée, le Brésil. Là aussi, la colère blanche et sèche qui souffle sur les monteurs, les assembleurs de Renault, ne doit pas faire illusion, elle n'est pas sectorielle, elle ne dépend pas de solutions ponctuelles, d'éventuels replâtrages: le message des gens de Renault, qui rejoint le cri des ouvriers de Clabecq, le témoignage des parents, des immigrés, c'est que, s'il n'y a pas d'Europe sociale, où les institutions politiques et judiciaires fonctionnent, pas d'Europe des citoyens, il n'y aura pas d'Europe du tout. Et, avant cela, il n'y aura peut-être plus de Belgique pour en être le coeur, la chambre d'écho...

 


* Grand reporter au quotidien le Soir de Bruxelles, auteur notamment de Terreurs africaines, 1996, Ed.Fayard.

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Yves Rustinio, ingénieur à Billancourt


S'appuyant sur les résultats de 1996 qui afficheraient une chute d'environ cinq milliards de francs, le p.-d.g.de Renault, dont l'Etat possède encore 46% du capital, ferme Vilvorde. Moins 3 100 emplois, une usine entière rayée de la carte. Le lendemain, l'action Renault gagnait 13% en Bourse. Sur le chiffre avancé au titre des pertes, 2,4 milliards de francs sont en fait provisionnés pour des restructurations et 2,6 milliards, versés aux marchés financiers et aux banques. Renault vient de réaliser " sa deuxième dénationalisation ". En favorisant l'entrée dans son capital de Lagardère, des banques européennes ou du fonds de pension américain Templeton (1,5%), Renault n'a pas pour objectif de " faire du social ". Les " ajustements " auront désormais ce goût de rendement de l'argent placé.

Il y a eu Vilvorde. Il y aura 2 764 postes supprimés en France et 1 032 reclassements internes envisagés. C'est sur cette même logique que Renault est passé de la seconde à la sixième place européenne. Les gâchis sont énormes. A Billancourt, les techniciens, ingénieurs et cadres, alertent depuis longtemps sur la crise d'efficacité qui sévit et qui ne peut se régler par la multiplication des plans sociaux. Ils incriminent la politique d'externalisation des productions et la filialisation à outrance, mais également le " tout management " qui conduit à la destruction des organisations-métiers. De quoi sera fait demain? Les récentes manifestations communes révèlent le refus de la mise en concurrence entre salariés européens qu'appelle une politique tournée vers les marchés financiers. Les discours sur une Europe organisée autour d'un traité, celui de Maastricht, qui protégerait l'emploi, apparaissent mieux pour ce qu'ils sont, le masque d'une guerre économique interne à la CEE ne cesse de montrer les dégâts qu'elle peut engendrer. L%8Cexpérience de la privatisation de Renault commence à faire réfléchir sur les sites et il n'est pas dit que la renationalisation ne s'impose comme objet de débat pour alternative créatrice d'emplois.

Tandis que le droit à une intervention dans les comités d'entreprises, avec effet réel, se pose et l'idée fait son chemin. Une façon de construire les bases sociales d'une autre construction européenne.n Y. R.

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