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Sous la manipulation, le social Par Jean-Claude Oliva |
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Entretien avec Sami Naïr Voir aussi Quand Sami Naïr persiste et signe |
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La perception qu'ont les Français de l'immigration est sans commune mesure avec les réalités.
Elle est le fruit d'une construction politique mise en oeuvre depuis plus de vingt ans et de la désintégration sociale que subissent nos concitoyens.
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Quelle est la réalité de l'immigration en France?
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Sami Naïr : Il y a une baisse du nombre des étrangers en France depuis 1970.
L'arrêt de l'immigration en 1974 a produit un effet structurel et, contrairement à l'Italie et à l'Espagne, les flux migratoires ne se sont pas développés depuis.
A partir de 1981, s'est développée en France une immigration "familiale" par regroupement et une immigration "clandestine" très diversifiée: peu en provenance du Maghreb, davantage d'Afrique noire, beaucoup d'Asie et pour une large part de l'est de la Méditerrannée, Moyen-Orient et Turquie, où la croissance démographique continue de façon forte.
Selon les sources, cette immigration clandestine est estimée à plusieurs milliers de personnes.
Aussi la mettre en balance - comme l'a fait Jean-Louis Debré à l'Assemblée Nationale - avec le problème de l'emploi, dans un pays où il y a entre 4 et 5 millions de chômeurs, est proprement scandaleux.
Mais la France est aussi un pays de vieille immigration, essentiellement portuguaise et algérienne, laquelle s'est pratiquement tarie.
Les nouveaux flux concernent surtout ces dix dernières années les Marocains et les Tunisiens.
Au total, avec des flux considérablement plus importants en Espagne et en Italie, il n'y a pas dans ces pays une telle obsession dans la vie politique.
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Comment expliquer cette crispation dans notre pays?
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S.
N.: Je distingue trois phases dans la perception par la société française de l'immigration.
De 1974 à 1981, la droite, Valéry Giscard d'Estaing en tête, a construit une problématique politique faisant de l'immigration une fraction étrangère de la population, destinée à repartir.
C'est le sens des mesures d'incitation financière au retour - le fameux " million " - et, dans le sillage des aspirations libertaires de Mai-68, de la création et du développement des cultures des pays d'origine dans les écoles, pour permettre aux jeunes de garder un contact avec leur prétendu pays.
Or, justement à la même période, chez les immigrés, le mythe du retour s'effondre complètement: la seconde génération, pour laquelle le pays d'origine est la France, émerge et devient dès les années 80 un acteur majeur de l'intégration des immigrés.
La seconde phase débute en 1981, avec l'arrivée de la gauche au pouvoir, qui introduit une équation différente. D'un côté, l'immigration est considérée comme une partie légitime de la population française dont le statut ne peut être remis en cause. De l'autre, est affirmée la volonté d'arrêter les flux migratoires. Ce qui donne: intégration pour ceux qui sont légalement installés et renforcement du contrôle aux frontières. De 1981 à 1993 se développe cette logique d'extrême sévérité aux frontières et d'intégration juridique des immigrés légalement installés en France. En fait, la gauche a établi un constat de la situation: une immigration déjà installée et intégrée. A partir du même constat, le FN s'est constitué, à l'inverse, en parti d'exclusion de cette population, comme l'a fait l'extrême droite dans les années trente vis à vis de la population juive, justement parce qu'elle était intégrée. De la même façon, parce que les immigrés sont un élément de la société française, avec des droits reconnus, ils représentent du point de vue du FN et de la droite un danger dans un contexte où l'intégration sociale est devenue un problème pour toutes les couches de la population. Autrement dit, le fonds de commerce du FN ou de la droite ne s'appuie pas sur des droits nouveaux ou supplémentaires accordés aux immigrés, mais sur la simple reconnaissance des mêmes droits dans un contexte de désagrégation sociale. En dehors du Parti communiste, tous les partis ont joué là-dessus, y compris le Parti socialiste et tout particulièrement François Mitterrand qui brandissait le vote des immigrés comme un épouvantail destiné à faire grossir l'extrême droite.
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Et ce consensus naissant va changer la donne...
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S.
N.: En effet, le consensus des différents partis pour faire de l'immigration un problème rendra possibles les lois Pasqua de 1993 et surtout créera les conditions pour leur mise en place avec des mécanismes visant à déstabiliser l'immigration déjà installée.
Enfin, les lois Pasqua de 1993 instaurent la réforme du droit de la nationalité, les contrôles d'identité, la maîtrise de l'immigration et la réforme constitutionnelle du droit d'asile.
Il s'agit d'un dispositif global dont le projet Debré constitue aujourd'hui la pointe acérée.
Sa logique n'est plus d'intégrer l'immigration déjà installée, ni de réduire l'immigration clandestine, mais bien de déstabiliser l'immigration légalement installée, de plonger dans l'irrégularité des gens en situation de régularisation et d'expulser ceux qui sont précarisés.
Il s'agit de réduire le nombre d'immigrés et d'étrangers en France en réponse au harcèlement du FN.
Quelques exemples.
La remise en question du droit du sol vise à créer une nouvelle catégorie d'étrangers: des jeunes nés en France se retrouvent étrangers jusqu'à l'âge de 16 ans et après, il leur faut parfois plus de deux ans pour obtenir la nationalité française! Ce qui revient à les déstabiliser profondément dans leur identité.
De plus, des empêchements d'accès à la nationalité sont introduits dans le cas d'une condamnation pour un larcin.
Des jeunes se retrouvent ainsi sans la nationalité française mais ne sont pas non plus expulsés, la loi en fait des apatrides.
Enfin les contrôles peuvent se faire dans un périmètre de 20 km autour des frontières, des gares, des aéroports, c'est-à-dire partout: on revient à la situation de la guerre d'Algérie, et les immigrés sont souvent terrorisés.
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Pourquoi le projet Debré?
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S.
N.: De fait, les lois Pasqua sont difficilement applicables dans toutes leurs dispositions, ce qui est devenu évident aux yeux de tous avec l'affaire des " sans-papiers ".
Le projet Debré " humanise " donc ces lois: par exemple, on ne peut plus expulser un jeune né en France, ce que les juges refusaient de toute façon.
Mais le projet Debré radicalise d'autres dispositions: les maires pourraient demander une enquête de police pour vérifier les informations données par la personne hébergée; l'invité serait obligé d'informer la police de son départ; le passeport pourrait être retiré à la frontière...
Cette dimension répressive prolonge les lois Pasqua.
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Que serait pour vous une politique de gauche en ce qui concerne l'immigration?
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| S. N.: Pour l'intégration, il faut une grande loi cadre renforçant les droits des étrangers légalement installés en France et ouvrant une politique généreuse de l'accès à la nationalité. Cela implique d'abroger les dispositions les plus aberrantes des lois Pasqua. Mais cela exige aussi un grand projet d'intégration sociale pour tous ceux qui subissent les politiques menées depuis 1983, pour tous les exclus du libéralisme triomphant. A cet égard, le PS porte une grave responsabilité dans l'acclimatation du libéralisme économique dans la société française. La question de droit touche directement les immigrés et les étrangers, la question sociale touche tous les ci- toyens. Si la question de l'immigration est centrale dans la bataille politique, elle est secondaire en tant que question sociale: les immigrés au chômage partagent ici le sort de tous les exclus. Il faut aussi définir une politique des frontières en rapport avec les pays d'origine. On ne règlera pas le problème des flux migratoires en élevant des barrières. Si l'objectif est vraiment de réduire les flux migratoires, il faut créer les conditions du développement des pays d'émigration en organisant les flux selon des intérêts communs. Cela nécessite une politique publique entre pays d'accueil et de départ: s'il y a une " marchandise " qui doit être placée hors des règles du marché, c'est bien l'immigration ! n |
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Quand Sami Naïr persiste et signe
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Professeur de science politique à l'université de Paris-VIII à Saint-Denis, Sami Naïr s'était fendu d'une " lettre à Charles Pasqua " aux accents prémonitoires, disséquant les fameuses lois et dénonçant " la volonté de pratiquer la politique de la hache ".
Aujourd'hui en paraît une nouvelle édition, malheureusement confirmée par les faits - de l'expulsion des " sans- papiers " de l'église Saint-Bernard à l'actuel projet Debré que Sami Naïr analyse comme la volonté de remédier aux côtés les plus absurdes et inhumains des lois Pasqua tout en prolongeant leur logique répressive, en la rendant plus opérante même.
Il épingle aussi Charles Pasqua en européiste frénétique - ce qui ne manque ni de sel, ni de pertinence - pour ce qui est de l'obsession sécuritaire ou de la promotion d'un modèle ethnique de la nationalité." Je ne sais si votre dispositif est le prolongement de la poilitique européenne ou s'il en est l'accélérateur promoteur d'une construction européenne sécuritaire." Et rappelle aussi que la France a été le premier pays à intégrer les dispositions de Schengen.
Voilà qui ne manque pas d'à propos au moment où le débat sur la construction européenne et la monnaie unique est relancé dans notre pays.n J.-C.
O.
Contre les lois Pasqua, Sami Naïr, éditions Arléa, diffusion Le Seuil, 35F.
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