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Le clone n'est pas l'avenir de l'homme Par Jean-Claude Oliva |
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L'annonce du premier clonage viable d'un mammifère adulte donne le vertige.
Au-delà de la prouesse technique, ses implications possibles pour l'espèce humaine suscitent des interrogations qui dépassent la sphère théorique.
Dolly est le fruit d'une reproduction sans fécondation. Une cellule d'un pis de brebis est prélevée, son noyau est extrait et placé dans une ovule dont le noyau a été préalablement retiré. Un embryon se développe avec un code génétique quasiment (1) à l'identique au premier mouton. L'application pratique en agronomie n'est pas évidente, puisque le rendement de cette expérience serait de l'ordre de un pour mille. Mais le choc provoqué par cette nouvelle se situe ailleurs. Le philosophe Lucien Sève, réagissant à chaud (2), balaie une illusion répandue: " si on me clone, l'être qui va se développer à partir de ce clonage ne sera pas du tout moi. Il sera à la limite aussi différent de moi que n'importe quel autre être humain ", soulignant que notre identité " est de l'ordre d'une biographie sociale ". Ce qui l'inquiète davantage, c'est que la perspective du clonage " subordonne d'avance la production d'un individu à une fin technique particulière.(...) Ce qui est radicalement négateur de la valeur de la personne ". Malgré les nombreuses craintes et mises en garde exprimées, l'abandon de la perspective de clonage pour l'espèce humaine semble peu probable. Le New Scientist de Londres évoque des pressions venant de la société elle-même, prenant l'exemple d'une jeune femme ayant perdu son mari et son bébé dans un accident qui considérerait le clonage comme une chance de ramener au moins son enfant à la vie (bien sûr, elle tomberait en plein dans l'illusion mise en évidence par Lucien Sève: même dans le cas d'un bébé, il s'agirait d'un autre enfant que celui qu'elle a perdu).6% des Américains seraient mêmes intéressés par un clone d'eux-mêmes. Mais, surtout, l'opinion publique pourrait admettre ces nouvelles technologies pourvu qu'elles soient présentées comme une possibilité d'avoir des enfants, " la force irrésistible du désir d'enfant " (3), selon l'expression du professeur Axel Kahn. Et de dénoncer le saut dans l'inconnu, opéré d'abord avec une des techniques de fécondation in vitro, l'ICSI (intracytoplasmic sperm injection) où un spermatozoïde pris au hasard est injecté dans l'ovule, rompant avec la situation habituelle de contact avec des centaines de millions de spermatozoïdes. Il s'agirait, déjà là, d'un " essai d'homme " aux risques incalculables, une voie poursuivie avec l'utilisation de cellules souches des spermatozoïdes, même si le taux de réussite est faible (4). Le généticien y voit une tendance de la société actuelle à privilégier le tout-biologique au détriment de la filiation socio-culturelle et affective. Ces inquiétudes sont d'autant plus justifiées que, dans ce domaine de la procréation médicalement assistée, les dérapages sont déjà bien réels. Un gynécologue italien a défrayé la chronique en provoquant la grossesse d'une femme âgée de soixante ans et récidive avec la grossesse d'une mère porteuse de deux enfants issus de deux couples différents qui seront triés à la naissance pour rejoindre leur famille biologique respective ! Au-delà de la reproduction, le clonage ouvre des possibilités fantastiques dans tout le domaine de la santé. Au positif, il y va du bien-être de l'Homme. Au négatif, cela constitue un marché sans limites avec ce danger de finalisation technique de l'Homme que dénonce Lucien Sève. Le clonage de certaines cellules d'un individu (et pas d'un individu entier) pourrait résoudre les problèmes de greffes de tissus voire d'organes. Plus de risque d'incompatibilité et de rejet puisqu'il s'agit biologiquement des mêmes cellules, le douloureux problème du don d'organe serait résolu. Mais la marchandisation peut mener au-delà. Il faut compter avec les convoitises que suscite le marché de la santé, avec les demandes pressantes des malades et de leurs proches, avec les angoisses de tout un chacun devant la maladie ou la mort, ou encore les calculs des assureurs. Comme l'imagine Lucien Sève (2), on pourrait sans doute réaliser des clones d'organismes entiers, véritables doublures où puiser des organes de remplacement en cas d'accident ou au fur et à mesure du vieillissement. Quel serait le statut de ces clones ? Il s'agirait clairement d'une sous-humanité. L'idée d' " unité fondamentale de tous les membres de la famille humaine et de la reconnaissance de la dignité inhérente à chacun d'eux " - article premier du projet de déclaration de l''Unesco sur le génome humain (5) - serait battue en brèche. Les droits de l'Homme voleraient en éclats. Les notions de personne humaine, d'humanité perdraient tout sens. Il est évident qu'un changement aussi fondamental ne concernerait pas que les clones. Quelles garanties, quels garde-fous avons-nous contre ces délires ? Il n'y a guère que le contrôle social, qui ne se limite pas à l'arsenal juridique mais comprend tout ce que la société dans son ensemble est capable de développer pour maîtriser collectivement ces problèmes. L'éducation, l'information, le débat public en sont évidemment une partie essentielle. L'opinion publique n'y est pas rétive, au contraire ces enjeux la passionnent. Peut-être faudrait-il faire plus pour qu'ils trouvent leur juste place dans les médias, dans le débat politique. Ne s'agit-il pas de questions d'avenir dont il faut débattre de façon urgente ? Il est intéressant aussi d'aborder le clonage du point de vue de l'évolution. C'est ce que fait le neurobiologiste Alain Prochiantz dans son dernier ouvrage les Anatomies de la pensée (6)." Le concept d'individu n'est pas identique selon les espèces. Il n'est pas le même chez un ver qui ne se distingue en rien, ou presque, de son voisin et chez un vertébré dont la structure du système nerveux porte la trace matérielle de l'histoire individuelle ". Les clones existent dans la nature, il s'agit même d'une des deux stratégies fondamentales d'adaptation. Le nématode est un petit ver de quelque mille cellules dont environ trois cents neurones. Chaque neurone, chaque contact entre les neurones se retrouve à l'identique d'un individu (si l'on peut dire) à l'autre, au plus grand bonheur des biologistes qui étudient les mutations. Chez les invertébrés, les circuits neuronaux, c'est-à-dire l'organisation des cellules du système nerveux, est essentiellement déterminée génétiquement: " il y a peu de place pour l'individuation dans la construction de ces organismes ", souligne Alain Prochiantz dans son ouvrage plaisamment sous-titré " A quoi pensent les calamars ? ". Cette stratégie d'adaptation confère à ces animaux " une forme de connaissance ", " une mémoire de l'espèce ". L'autre stratégie, suivie par les vertébrés, consiste en " un ralentissement du développement et une plasticité accrue du système nerveux qui introduisent une dimension proprement individuelle dans l'adaptation. L'individuation est un long apprentissage au milieu et à ses variations. Elle représente, sur fond de mémoire de l'espèce, une mémoire de l'individu, (...) poussée à l'extrême chez l'Homme ". Bref, l'individu humain est le plus extrême opposé du clone. L'espèce humaine peut-elle changer de stratégie et se développer par clonage ? Il s'agirait d'un non-sens du point de vue de l'évolution. L'adaptation clonale suppose un organisme se reproduisant vite et en grand nombre. Si un changement de milieu se produit, tous les clones disparaissent sauf celui qui aura subi une mutation favorable et qui reconstitue l'espèce." Ceux qui ont suffisamment prolongé le temps du développement pour prendre de la distance avec leur schéma génétique, pour cette raison se reproduisent plus lentement et en moins grand nombre, ce qui rend impossible la stratégie d'adaptation clonale." De ce point de vue, le clone n'est pas l'avenir de l'Homme...n J.-C. O. |
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1. Car le " jus moléculaire " présent dans l'ovule ne peut compter pour rien dans l'expression de l'ADN.D'autre part, les chercheurs citent aussi le cas de vaches clonées (au stade embryonnaire) qui ne possèdent pas les mêmes tâches. 2. L'Humanité du 26 février 1997.Et plus fondamentalement Pour une critique de la raison bioéthique, Lucien Sève, éditions Odile Jacob, 1994, 420 p., 160 F. 3. La Médecine du XXIe siècle, Axel Kahn, Bayard éditions, 180 p., 125 F. 4. La fécondation humaine sans spermatozoïdes, la Recherche, février 1997. 5. Selon Noëlle Lenoir, présidente du Comité international de bioéthique de l'Unesco, Témoignage chrétien du 7 mars 1997. 6. Les Anatomies de la pensée, Alain Prochiantz, éditions Odile Jacob, 200 p., 130 F.
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