Regards Mars 1997 - Hors-sujet

La mutation nippone

Par Jean Dorval


Un récent article du sérieux hebdomadaire japonais Aera, publié dans le n°ree; 320-321 de Courrier international, fait état d'un diagramme selon lequel la vente de soutiens-gorge de bonnet taille A régresse de 58,4% des ventes en 1980 à 25% actuellement. Chute spectaculaire qui profite aux soutiens-gorge de bonnet de taille B (de 25,2 à 32%), mais surtout de taille C (de 11,7% à 26%), et même aux bonnets de taille D (de 4,7% à 10,9%) ! Comment rendre compte de ces surprenants résultats ? On en est réduit aux hypothèses.

 
1. La plus étonnante, peut-être, est celle d'un bouleversement morphologique fulgurant expliquant physiologiquement le phénomène. L'hypothèse peut n'être pas absurde: tout le monde souligne dans l'archipel que les conditions de vie nouvelles engendrent une profonde transformation des corps, parfaitement visible à l'échelle d'une génération. Les Japonaises (et les Japonais) grandissent de plusieurs centimètres par dizaine d'années, et avoir une grande taille n'est plus synonyme de handicap monstrueux comme c'était encore le cas pour la génération de l'immédiat après-guerre. Si les membres s'allongent, pourquoi les seins ne grossiraient-ils pas ? C'est en tout cas ce qu'affirme très sérieusement, Yoshizo Kasui, responsable marketing de la société de sous-vêtement Wacoal, cité par Aera: « Il ne faut pas négliger le fait que la morphologie des Japonaises s'est de plus en plus rapprochée de celle des Occidentales. Dans la mesure où leur physique s'est amélioré, elles sont davantage enclines à faire des efforts pour s'affirmer et paraître encore plus belles.»

Il faut bien admettre que l'image de la Japonaise effacée, perdue dans un vaste et fastueux kimono aux larges pans, est bien passée de mode... Le modèle de beauté désormais en vigueur devant les miroirs des salles de bain nipponnes est celui de la grande blonde occidentale aux grands yeux et à la poitrine généreuse. La pub, les magazines féminins, copiant souvent leurs équivalents européens et américains, offrent une image assez peu locale de l'idéal féminin. Les jeunes Japonaises se montrent, « s'affirment », comme le dit Yoshizo Kasui. Mais, de sociologue, notre responsable en marketing ne se fait-il pas abusivement anthropologue physique voire sociobiologiste (un courant de pensée très répandu au Japon depuis le XIXe siècle et le succès qu'y connurent les théories de Spencer, grand « darwiniste » social). L'évolution des seins des femmes japonaises comme nouvelle version du struggle for live, dans un monde dominé par la nécessité de plaire selon des critères occidentaux ?

 
2. Les femmes japonaises trichent: ce sont les pigeonnants aux bonnets rembourrés qui connaissent le plus de succès. Ce qui s'explique, d'après Tadako Musha, responsable des relations publiques chez Triumph parce qu'« autrefois, on considérait qu'il était " honteux " d'avoir de gros seins et on se moquait des femmes qui en avaient en les traitant de sottes. Aujourd'hui, on admire la courbe d'une poitrine plantureuse ».

Tandis que la forte poitrine était un motif de rejet et de moquerie dans un pays prompt à stigmatiser la différence pour en faire un motif d'exclusion, il est maintenant normal de se montrer, certes, mais telle qu'on n'est pas. Ne retrouve-t-on pas là le calvaire que ces images stéréotypées et irréalistes de la beauté féminine font subir aux Occidentales, simplement amplifié par les très réelles et indépassables différences qui séparent le modèle de ses victimes ?... Au moins, enfermées dans les plis et les replis des kimonos, les Japonaises pouvaient réaliser les canons de beauté alors en vigueur. Mais comment une Japonaise deviendrait-elle Cindy Crawford ? S'il ne faut pas sous-estimer la part de frustration, de haine de soi et de complexe que soulève cette nouvelle hypothèse, le phénomène dépasse pourtant la seule aliénation. Toutes les Japonaises, même parmi celles qui utilisent les soutiens-gorge incriminés, n'ont pas un rapport aliéné à leur propre corps et ne souhaitent pas ressembler à Cindy Crawford. A Paris comme à Tokyo, « se faire belle » n'implique pas qu'on soit incapable de distance et d'humour, peut être source du plaisir de s'occuper de son corps et de son apparence comme d'une partie intégrante de soi-même. Si l'on ne retenait que cette seconde hypothèse, il faudrait se résigner à considérer les Japonaises comme une horde docile de traumatisées, ce qu'elles ne sont pas, merci pour elles. Une troisième hypothèse est donc nécessaire...

 
3. Après l'anthropologie physique et la sociologie des mentalités, ce serait vers l'histoire qu'il faudrait se tourner. Précisément, l'histoire concrète de la généralisation du soutien-gorge au Japon. L'habillement occidental devient la norme après la guerre, c'est-à-dire à la génération précédente, et il n'est pas impossible qu'il ait fallu ces quelques années (infimes au regard de l'ampleur de la transformation) pour que ces nouvelles techniques importées soient pleinement maîtrisées. Ainsi, nombreuses auraient été celles qui ne se seraient pas véritablement préoccupées de la taille de leur soutien-gorge. Les magazines féminins se sont chargés de remédier à ce flou artistique, expliquant, parfois croquis à l'appui, comment compter le tour de poitrine aux extrémités, en se penchant en avant et en n'oubliant pas de ramener au maximum la peau sous les aisselles pour les faire rentrer dans le bonnet du soutien-gorge. Une technicisation de la procédure d'évaluation du soutien-gorge adéquat, qui traduirait cependant le souci nouveau de se prévaloir de seins plus gros et qui pourrait n'être qu'une figure de la seconde hypothèse, sur un mode moins dramatique...

En tout cas, que l'on considère cette évolution comme une affirmation de soi, ou comme une terrible aliénation, une chose est sûre: une esthétique nouvelle voit le jour, qui fera sans doute des adeptes et forcera les nostalgiques des formes seulement esquissées à trouver refuge dans la littérature classique...

 


* Directeur de France Culture.

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