Regards Mars 1997 - Vie des réseaux

Va le monde de Léa

Par Xavier Delrieu


La nouvelle sensation lors de la rentrée télévisuelle de septembre: TF1 annonçait être à la recherche de " sens ". Partisane d'une " certaine idée " de ce que doit être une grille de programmes populaires, la direction de la chaîne privée changeait donc son fusil d'épaule, au vu de l'érosion lente mais régulière de son audimat. Et, afin d'appuyer ses dires, elle annonçait l'arrivée de l'un des premiers de la classe de la chaîne Paris Première: Paul Amar, ex-France 2. Habituée aux valses annuelles, entre chaînes, des présentateurs et des journalistes, l'opinion publique ne s'en émut guère. C'est ainsi que naquit " Le monde de Léa ", le mardi 17 septembre, juste au lendemain d'un pitoyable " Témoin no1 " sur l'affaire de Carpentras, qui méritait un vingt sur vingt dans la section " télé racoleuse ". Le pari était donc loin d'être gagné pour un Paul Amar sans doute peu enclin à jouer le rôle d'alibi culturel pour l'unité magazines et documentaires de TF1. Et pourtant, après six mois d'existence, force est de constater que " Le monde de Léa " est un succès, alors que Roswell a été rangé au placard, que Morandini finit même par agacer les amateurs d'anciennes stars déchues et que les mots d'amour de Courbet ne font pas frissonner la France de bonheur. Sans oublier les mises en retrait de Nagui et même de Dorothée... Alors comment expliquer la réussite d'une émission de deuxième partie de soirée qui, dans sa conception, ne révolutionnera pas l'histoire de la télévision ? Par la personnalité de Paul Amar ? Peut-être. L'homme a du talent, et les Français, lassés par les animateurs aux dents blanches estampillés TF1, avaient envie de le revoir sur le petit écran. Parce que cette émission a le goût et l'odeur de service public ? Pas impossible, puisque France 2 et France 3 semblent avoir légèrement abandonné les débats traitant de sujets d'actualité au profit de show plus " spectaculaires ". Parce que cette émission a du sens ?

Evidemment. Le succès d'"Envoyé spécial " démontre depuis suffisamment longtemps que lorsque le contenant et le contenu s'adressent à l'intelligence du téléspectateur, et non à son voyeurisme, celui-ci en redemande. Pour autant que ne se renouvellent pas le lamentable épisode Papon et la déprogrammation de l'émission du 4 février, en raison, a dit la chaîne, du refus du Front national de participer à un débat sur les élections de Vitrolles. En fait, TF1 ressemble à une poule qui vient de découvrir un oeuf. Dix ans après sa privatisation, la plus grande chaîne française vient en effet de s'apercevoir qu'avec un peu de convivialité et de sérieux, une dose d'actualité et un grand trait de simplicité, on pouvait réussir un très bon cocktail.

 


Pierre Bourdieu, la Misère du monde, Seuil 1993.Sur la télévision, suivi de l'Emprise du journalisme, Liber éditions, 1996.

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