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Plein sud Par Guy Chapouillié |
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Par ce temps d'hiver, TF1 a cherché à réchauffer les téléspectateurs chaque samedi à 19 heures, avec une bonne dose de " Couleur Pacifique ", une petite série qui traite pour la énième fois du rite de passage de l'adolescence, autour d'une histoire d'amour enfantée par Roméo et Juliette via West Side Story.
Modèle oblige, deux clans s'affrontent; les " gosses de riches " de Malibu, habillés le plus souvent de vêtements blancs, c'est celui de Chloé (Juliette-Marie), et " la racaille " de la vallée, aux habits de toutes les couleurs, c'est celui de Zach (Roméo-Tony). La métaphore du balcon est à l'oeuvre; Zach roucoule par téléphone, joue de la guitare et fait sortir la belle de chez elle tout en proclamant cet amour impossible, " je ne suis pas du même milieu que toi ". Cette fracture sociale, de couleur très pacifique, dégage un parfum particulier. Zach et ses amis sont privés de sable doré par la propriété privée; d'interminables clôtures les séparent des blanches colombes qui jouissent sans partage de la plage. Cette injustice soulignée, " les plages devraient être à tout le monde ", les deux tribus s'affrontent, corps à corps dans le sable chaud. Mais le sujet glisse progressivement derrière le verni blanc des corps offerts de nos déesses blondes où se déroulent des drames simples mais cruels, il ne faut pas se fier aux apparences. Les parents sont divorcés, ils n'ont pas le temps d'aimer ou ne savent pas s'y prendre; on s'humilie par jeu de la vérité; on perd sa virginité par jeu du défi... Si, dans la vallée, le divorce est absent, et le sens de l'amitié plus aigu - éloge de l'humilité (?) - l'éveil à la vie est semblable. Entre désir et raison, les deux groupes s'initient aux caprices quotidiens du malheur, qu'exacerbe leur rencontre, et luttent même côte à côte contre le harcèlement et l'abus sexuel qui aiment la chair fraîche. Le projet social qui lie le tout n'est pas nouveau; la vraie misère n'est jamais convoquée et ceux qui réussissent sont choisis par les dieux. Cependant, il y a celui et celle qui, en bout de chaîne, regardent le petit écran en quête de conseils et qui s'imprègnent peut-être de trophées nébuleux riches de justice, d'amitié, de force émancipatrice de la parole... Dans ces conditions, leur décoration murale par de nouveaux modèles n'a rien d'un signe de simple aliénation. Au fait, ces demi-dieux ne boivent pas du coca mais un élixir d'Evian dont la bouteille est une actrice parfois très en vue... |
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Pierre Bourdieu, la Misère du monde, Seuil 1993.Sur la télévision, suivi de l'Emprise du journalisme, Liber éditions, 1996. |