Regards Mars 1997 - Vie des réseaux

Place au télespectateur

Par Philippe Breton


La critique des médias vient de s'enrichir d'un nouveau venu, Pierre Bourdieu. Son petit livre consacré à la télévision ne devrait laisser personne indifférent. Le sociologue y démonte minutieusement, et souvent avec justesse, le mécanisme de ce qu'il appelle la " corruption structurelle " de ce média. Très peu d'éléments de la critique qu'il porte jusqu'au coeur du fonctionnement de l'univers médiatique, sont véritablement nouveaux. La plupart des sujets qu'il aborde ont déjà fait l'objet de travaux qui parviennent d'ailleurs souvent aux mêmes conclusions que lui et portent la critique plus loin qu'il ne le fait, notamment dans la compréhension de l'idéologie professionnelle de la communication. Le lecteur un peu attentif est depuis longtemps sensibilisé aux effets dévastateurs sur les contenus télévisuels de la recherche effrénée de l'audimat, c'est-à-dire des lois du marché érigées en principe de sélection de l'information. Les conséquences de l'interpénétration de l'univers marchand et du monde médiatique sont connues et méritent d'être rappelées: la médiocrité généralisée et le conformisme moral, l'obscurité grandissante qui entoure une partie des forces vives, privée de ce fait de toute tribune, la menace qui plane sur la production scientifique et culturelle. La lecture du livre de Pierre Bourdieu par une personne non avertie pourrait toutefois laisser l'impression que celui-ci vient, avec quelques membres de son équipe, de faire une " découverte sociologique " sur la nature de la télévision. Il y a quelque injustice - et quelques risques - à faire commencer le monde à sa porte et à faire l'impasse sur les multiples travaux, critiques ou non, qui ont pris pour objet la télévision, et sans lesquels d'ailleurs le regard acéré des sociologues de la revue Actes de la recherche en sciences sociales ne verraient probablement pas aussi loin. Bourdieu ne se plaint-il pas souvent de ne pas être discuté par ses pairs ?

La lecture du livre de Bourdieu, comme de tous les travaux qui l'ont précédé, fait naître une interrogation: pourquoi ce type de critique de la télévision, assez précisément argumentée, assez convaincante, aux yeux mêmes souvent de ceux dont les pratiques sont dénoncées, a-t-il si peu d'effet ? Pourquoi cette critique ne débouche-t-elle pas, comme la critique dans d'autres domaines, sur une mobilisation des acteurs sociaux à la mesure du phénomène ? Pour qui connaît un peu le milieu journalistique, il est surprenant de constater combien de professionnels dans ce domaine sont en gros d'accord avec ce type de critique, ce qui ne les empêche pas, le moment venu, c'est-à-dire sur la scène télévisuelle, de jouer le rôle qu'ils dénoncent quand ils sont dans les coulisses. Cette contradiction, majeure, qui fait que le système se reproduit sur lui-même dans une insensibilité totale à la critique, est bien décrite par Bourdieu, mais finalement peu expliquée. Sa volonté de ne pas mettre en cause les hommes mais le système qui les contraint, est compréhensible, mais il est difficile malgré tout de ne pas admettre la responsabilité individuelle de ceux qui sont à la fois des dominants et des dominés (dans ce sens, le journaliste est véritablement le prototype des classes moyennes). De la même façon que le système médiatique tient sa corruption des influences extérieures qu'il subit, n'est-ce pas aussi de l'extérieur que pourrait lui revenir sa liberté ? N'est-ce pas au public, c'est-à-dire aux citoyens, qu'il appartient de trancher en dernière instance la question de savoir s'ils estiment que leurs paroles - comme nous sommes beaucoup à le pressentir - sont manipulées, atrophiées, déformées, niées, par ceux qui disent avoir mission de les faire circuler ?

Le véritable enjeu du débat sur les médias ne sont donc pas les médias eux-mêmes mais une réflexion sur les moyens de prendre autrement la parole. La meilleure critique des médias, loin d'un face à face frontal qui dévoile mais ne change rien, ne consiste-t-elle pas, justement, à les mettre en concurrence avec d'autres moyens de faire circuler la parole dans l'espace public ? De ce point de vue, Pierre Bourdieu, avec son livre sur la Misère du monde nous avait habitués au meilleur. Cela explique peut-être aussi la déception que provoque aujourd'hui son analyse de la télévision.

 


Pierre Bourdieu, la Misère du monde, Seuil 1993.Sur la télévision, suivi de l'Emprise du journalisme, Liber éditions, 1996.

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