Regards Mars 1997 - La Planète

L'invitation au roi

Par Manuel Vazquez Montalban


Traduction pour Regards de Jean et Marie Laille avec l'aimable autorisation de Manuel Vazquez Montalban morceaux choisis

Manuel Vazquez Montalban écrivait ce livre reportage sur Madrid en 1996, à la veille de la victoire de la droite. Dans ce passage, Lopez Rey, conseiller municipal de la Gauche Unie, conte à l'écrivain les années d'efforts pour obtenir la visite de Juan Carlos et Sophie d'Espagne dans son quartier déshérité d'Orcasitas.

C'est vrai, j'ai obtenu que le roi et la reine viennent au sud de Madrid, là où je vis, exactement à Orcasitas. C'est nous, ceux des baraques, qui avons " trimé " pendant trente ans pour donner une dignité et une identité au quartier. En 1970, (...) j'avais 22 ans. A trois ou quatre nous avons fondé le Comité de quartier et nous nous sommes mis au travail. En 1986, nous avons plus ou moins achevé l'essentiel, les squares, les maisons, les écoles.alors, nous nous sommes dit que ça vaudrait le coup de fêter ça en grand. Nous avons obtenu de la Communauté de Madrid un peu d'argent pour l'occasion.(...) " Nous avons été reçus en audience par le roi.(...) J'ai dit à Juan Carlos: " A dix minutes d'ici, il y a d'autres mondes et il serait bon que vous les connaissiez ". Puis, nous avons bavardé de choses et d'autres. C'était en 1986. En 1987, me voilà élu conseiller municipal. Lors de la visite traditionnelle, dès l'arrivée, les gens entourent le roi et le maire, le socialiste Barranco, lui offre une petite statue au nom du Conseil municipal. Alors, je me jette à l'eau: "Voici un album de photos qui vous montreront comment vit une partie des habitants de notre ville." Il a marqué le coup. Pendant la moitié de la visite même plus nous avons parlé des bidonvilles de Madrid.(...) A dire vrai, le roi n'était pas trop dans le coup: " On leur donne des appartements neufs, mais ensuite ils les vendent ". Moi: " J'ai même des exemples de sous-directeurs généraux qui ont changé de parti et qui ont vendu aussi leur appartement de fonctions. A gitan, gitan et demi ". Et j'ai insisté pour qu'il vienne voir tout ça." Que le maire s'en occupe ! " me répond le roi. Nous en sommes restés là.(...) " En 1991, je remets ça comme conseiller municipal: nouvelle visite au roi, avec Alvarez del Manzano, maire de droite. Pas de cadeau cette fois. Le roi saluait tout le monde et, mon tour venu,(...) je me dis que c'est le moment: " N'empêche que nous attendons encore votre visite! ". Une fois de plus, nous revoilà sur la même conversation. A la sortie, mes collègues étaient impressionnés qu'un conseiller municipal se soit permis de dire là-bas au roi ses quatre vérités. On en était resté sur un: " Organisez ça vous-même ". A partir de là, je prends le choses en mains. J'écris des lettres; le lieutenant général Sabino Fernandez Campos, alors chef de la Maison royale, donne son accord, mais arrivent les Jeux Olympiques, l'Expo, ils sont très occupés, il faut encore attendre...(...) J'apprends que le confesseur du roi, Monseigneur Estepa, avait été évêque de la zone sud de Madrid. Grâce à un ami commun, je lui parle de la visite si souvent remise. L'évêque m'avoue que la Maison royale redoute les dangers de la zone, au point qu'il leur avait dit: " Mais le pape est allé dans ce quartier et il ne nous est rien arrivé de mauvais ! Au contraire, on nous avait même enlevé un peu de merde! " " Enfin, a lieu l'inauguration des installations de la foire de Madrid, appelées Parc Juan Carlos 1er,.. Je m'y rends pour pouvoir parler au roi et là, hors protocole, devant le président de la communauté et le maire de Madrid, la chance me sourit. Il était très détendu au milieu de journalistes. Je lui dis: " Que se passe-t-il ? Nous vous attendons encore ! " Textuellement. Le roi répond: " Que le maire l'organise ! ". Alvarez del Manzano était tout près, bien silencieux. Moi: " Comment pouvez-vous croire que le maire va organiser ce qui le fera rougir jusqu'aux oreilles ? Ne voyez-vous pas que ça ne l'intéresse pas de vous montrer tout ça ? " Le roi: " Eh bien, organisez-le vous-même, Monsieur le conseiller ! " A partir de ce moment-là, je me sens plus de force, plus d'autorité pour aller de l'avant. Je vais voir le maire: " Ce que nous voudrions, c'est écrire un livre sur ce problème, réaliser une vidéo et monter une exposition sur tous ces quartiers." Je me rends compte que le maire tente de tout boycotter tout en faisant porter le chapeau à ceux de la Communauté." Le 1er novembre 1994, Juan Balboa, directeur du journal Ya, m'appelle, toute la presse de Madrid était au courant de cette affaire, les dépêches tombaient les unes après les autres, annonçant la visite des souverains et la Maison royale ne démentait jamais. Les radios interviewaient des habitants dans les quartiers: " Vous croyez que le roi va venir ici ? " " Ici ? Qu'est-ce que vous allez imaginer ! " (...) Finalement je reçois un coup de fil de Ya: " Allo ! Le roi vient tel jour ". Moi: " Mais je n'en sais absolument rien ! ". J'appelle immédiatement le maire, déjà informé par la Communauté. Une commission existait, formée des conseillers de deux districts où le roi allait venir, mais en m'ignorant totalement. La colère nous prend, la presse commence à bouger, le maire rectifie les choses, m'inclut dans cette commission, laquelle ne s'est jamais réunie. Et la municipalité de Madrid continuait à ne rien faire.(...) J'alerte les Comités de quartier parce que j'essaie d'être à tout moment la voix des sans-voix. Je suis un simple citoyen, je vis où je vis, j'ai toujours été lié à ce mouvement. La possibilité d'une visite du roi, c'est positif pour nous.(...) " Il s'est arrêté là-bas. Un endroit où l'on a tout le temps trafiqué avec les drogues, mettons depuis 1980 jusqu'à maintenant. Avant, il n'en existait pas. Je me souviens que, quand j'étais jeune, pour nous mettre en train au bal, pour oser parler à une fille, nous buvions un certain vermouth de couleur rosée. Je ne connaissais rien d'autre. Les gens de la Maison royale m'ont avoué - parce que nous avons fini par briser la glace à force d'être ensemble - qu'ils craignaient que la baraque où ils s'arrêteraient ne soit celle d'un important revendeur de drogue. Maintenant, il y en a moins, ils sont allés sur un autre bidonville construit un peu plus loin. Mais moi, je ne peux pas m'enlever un doute: si on avait donné à ces gens là une chance (...) avant l'arrivée de la drogue, ils ne seraient peut-être pas là à en vendre. Mais, bien sûr, s'ils se font beaucoup de fric comme ça, pourquoi voulez-vous qu'ils aillent à un stage de formation pour gagner 80 000 pesetas ? Ces gens-là, quand ils vendaient des salades, on les traitait comme des délinquants et, quand ils se mettent à vendre de l'héroïne, on les traite comme des messieurs. Le choix est simple... Je cite toujours le même exemple: si mes gosses crevaient de faim, je n'hésiterais pas à attaquer une banque ou un supermarché. Pourquoi je ne le fais pas ? Parce que je n'en ai pas besoin et que je pourrais me faire prendre. En plus, ces gitans, s'ils cherchent du travail et qu'ils trouvent une place, au lieu de la leur donner, on la donne à un non-gitan. C'est un cercle vicieux. Donc, le roi est venu ici et nous nous sommes arrêtés un peu plus haut. Là où les chantiers de ces maisons sont abandonnés depuis des années, tu vois, quelques logements ont même été attribués. Ce sont les seuls qui ont gagné quelque chose à cette visite du roi..."

 


Manuel Vazquez Montalban Un polaco en la corte del rey Juan Carlos Editions Alfaguara, mai 1996, non traduit en français ni publié en France.

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