Regards Mars 1997 - La Planète

Espagne. La transition se fait attendre

Par Jean et Marie Laille


A Madrid, le changement après quarante ans de dictature fut plus qu'une alternative et moins qu'une révolution. En 1996, le retour d'un gouvernement de droite, a tout d'une alternance. Et rien d'une " transition ".

Après avoir piaffé pendant dix ans dans l'arène politique espagnole, José Maria Aznar n'a pas " reçu l'alternative " du président socialiste Felipe Gonzalez(1). On en est resté durant des mois aux banderilles, mais la comparaison taurine s'arrête là. On n'a jamais entendu un " novillero " adresser à son parrain matador le fameux " Allez-vous-en, monsieur Gonzalez ", lancé à son adversaire, à longueur de débats parlementaires par un José Maria Aznar fasciné par la Moncloa, le Matignon madrilène.

C'est bien un parti conservateur, le Parti populaire (PP) de José Maria Aznar qui, après son échec relatif de 1993, obtient des élections anticipées et réussit, le 3 mars 1996, à écarter le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Victoire par majorité relative. Le PSOE a tenu le choc malgré la corruption effrénée, la sale guerre des GAL (2) contre le terrorisme de l'ETA et les fuites du service secret CESID (3). Aujourd'hui, rien n'a changé: la guerre des juges et des procureurs sur fond de scandales fait toujours rage. Le pouvoir conservateur connaît les mêmes problèmes que son prédécesseur socialiste: sa première grève générale des fonctionnaires, celle des mineurs, celles des transporteurs, etc. Avec la même continuité il obéit aux critères de convergence de la monnaie unique européenne, y rajoutant même l'ambition de figurer dans le " noyau dur " aux côtés de l'Allemagne.

 
Un ministre qui gouverne au " ballon-sonde "

Mais, pour entrer à la Moncloa, José Maria Aznar a dû passer - arithmétiquement - par la Généralité de Catalogne et son président, Jordi Pujol. Les conservateurs espagnols, tout comme précédemment les socialistes, ne peuvent gouverner sans l'apport des députés catalans Convergence et Union qui ont monnayé leur renfort. Les mauvaises langues font observer que le banquier catalan de centre droit qui gouverne Barcelone a " enseigné la sardane " à l'avocat socialiste andalou Felipe Gonzalez, aussi bien qu'à l'inspecteur des finances castillan José Maria Aznar. La sardane est la seule danse où l'on compte ses pas, rien d'étonnant que Pujol ait présenté ses factures . Aux socialistes en 1994: il a obtenu le transfert à la Généralité catalane de 15% du produit de l'impôt national sur le revenu.

Au Parti Populaire en 1996: il a exigé que ce transfert passe de 15% à 30%. Après 53 jours de négociations, il gagnait même en plus: une autoroute, le retrait de Garde civile de Catalogne et même le limogeage d'un adversaire électoral, sinon politique, le trop bavard président du PP catalan qui refusait le prix de la nouvelle " gouvernabilité " espagnole. Ni transition, ni alternative, mais une alternance qui aggrave la politique précédente avec l'adoption par le gouvernement Aznar du budget le plus austère depuis vingt ans, Maastricht "oblige". Prenant sans cesse pour excuse le trou financier antérieur pour imposer de nouvelles taxes, Aznar gouverne au " ballon-sonde ". Devant les réactions annoncées, on n'évoque plus les 100 pesetas (4 F) à régler sur chaque ordonnance, véritable impôt sur la maladie un instant annoncé par le ministre de la Santé.

 
La technique des ajustements comptables

Le chômage grimpe à 22%. Ce pourcentage brutal signifie que dans un million de foyers espagnols plusieurs membres sont touchés. Cette moyenne descend à 10% dans certaines provinces comme Soria, Huesca ou la Navarre, mais l'Andalousie compte à elle seule un tiers des trois millions et demi de chômeurs du pays. Dans sept des huit provinces andalouses plus de 30% des actifs sont chômeurs et à Cadix le taux atteint même 39%. Face à ces drames, le jeu des petites phrases assassines risque de ne pas suffire. La disqualification de l'adversaire tient lieu d'idéologie. Sur un ton d'indifférence fatiguée, Felipe Gonzalez accuse sans cesse José Maria Aznar de mettre en danger " l'état de bien-être ", qu'il affirme s'être fixé pour but lorsqu'il était au pouvoir. En riposte, faute d'argument de fond, ses adversaires critiquent "la suffisance olympique " de " Felipe ", l'Expo de Séville de 1992, les Jeux Olympiques de Barcelone et même le TGV Madrid-Séville. Quant au secrétaire du Parti communiste, Julio Anguita, on brocarde sa " grimace acerbe ", parce qu'il constate que le revenu par tête est le même qu'il y a vingt-cinq ans, moins d'un quart de la moyenne européenne.

José Maria Aznar ne veut pas manquer le dernier train pour l'Europe, cette Europe-mirage de tant d'émigrés qui envoyaient leurs salaires reçus en monnaie forte et relevaient d'autant la fameuse " renta per capita ". Dans ses voeux officiels, le chef de gouvernement affirmait: " 1997 sera l'année de l'emploi." Il croit pouvoir compter sur une croissance de 3% du PIB et promet 240 000 nouveaux postes de travail, chiffre optimiste qui comporte nombre d'emplois temporaires. Dix ans et une croissance économique d'au moins 4 à 5% seraient nécessaires pour réduire de moitié le taux de chômage espagnol et le ramener à la moyenne européenne. Pour y parvenir plus sûrement, le "remède miracle" du patronat est connu: réduire de moitié le coût du licenciement "pour relancer l'emploi", diminuer le taux des indemnités de chômage et en ramener la durée à un an. C'est la réforme du marché du travail, déjà entamée, qui bloque les négociations de conventions collectives pour 1997, au grand dam des syndicats. Les échanges habituels de politesses et de chausse-trappes entre anciens et nouveaux responsables continuent: le président Gonzalez ne sera pas cité au Tribunal Suprême pour s'expliquer sur l'affaire des GAL.

On préfère lui reprocher d'avoir enterré les dossiers de 600 gros contribuables blanchis, sans d'ailleurs pousser plus loin les investigations aujourd'hui. Mais l'essentiel de l'héritage est basque. Rien n'arrête la violence urbaine de l'ETA. Les attentats et les prises d'otages ne connaissent pas de répit. Un gardien de prison, tenu captif depuis plus d'un an, mobilise toute l'opinion pacifiste espagnole. C'est peut-être le seul sujet de consensus national ? Mais quelle autorité ont les inventeurs des GAL, ce contre-terrorisme d'Etat?

 
La fuite en avant européenne peut-elle rassurer ?

La fuite en avant européenne peut-elle rassurer l'Espagne ? Lors de la fête annuelle du Parti communiste espagnol (PCE), Julio Anguita lançait un pavé dans la mare. Pour lui, les critères néo-libéraux de Maastricht ont violé et violeront la Constitution espagnole de 1978, objet en son temps d'un compromis historique accompagnant la transition politique après la dictature . Le secrétaire général du PCE dénonçait: " Les ajustements comptables macro-économiques relèguent au second plan les droits sociaux des Espagnols." Appliquer cette Constitution, l'améliorer même, aller jusqu'à la reconnaissance du droit des peuples d'Espagne à l'autodétermination, ne serait-ce pas, en cette fin de siècle, l'occasion d'entrer réellement dans la transition ?

 


1. En tauromachie " l'alternative " est donnée par un matador confirmé à un jeune, un " novillero ", le jour où ce dernier est à son tour consacré torero.

2. Groupes antiterroristes de libération, couverture du contre-terrorisme d'Etat manipulé à l'aide de fonds secrets.

3. Créé en 1977 par le premier gouvernement de la transition, le service d'espionnage, Centre supérieur d'information de la Défense, succède au Sedec de l'amiral Carrero Blanco.Ce service flirtait avec l'héritage franquiste dont il conserva les méthodes jusqu'à l'acquisition en 1982 d'un super scanner qui permit au ministre socialiste Narcia Serra de mettre sur écoute beaucoup d'Espagnols: même le roi.

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