Regards Mars 1997 - La Planète

La longue marche vers la modernité

Par Dominique Bari*


Le retour de Hongkong à la souveraineté chinoise le 1er juillet 1997 est un événement sans précédent. Suivi à l'automne par le Congrès du PCC, fait politique moins interne qu'il n'y paraît, puisqu'il confirmera l'organisation de la succession de Deng Xiaoping.

Aux deux événements prévus dans l'année, retour de Hongkong à la Chine et Congrès du PCC, pourrait s'en ajouter un troisième, la disparition du vieux leader qui, quoique s'en défende l'équipe au pouvoir dirigée par le secrétaire général du PCC et président de la République, Jiang Zemin, marquera une étape cruciale dans l'évolution du système chinois. Officiellement, la fin de l'ère Deng est entérinée et l'opinion publique préparée. La télévision chinoise diffuse une série de douze épisodes retraçant la vie et la carrière de Deng, et Pékin a affirmé qu'il ne jouait plus aucun rôle dans les décisions gouvernementales. Dans la réalité, la recomposition politique de l'après-Deng apparaît bien plus complexe. Les divergences au sein de la direction du parti sont d'autant plus aiguës que le Congrès approche et que le fossé entre les changements socio-économiques et les blocages qui persistent dans la modernisation du système institutionnel ne cesse de croître. La nécessité pour la Chine de devenir un Etat de droit, comme le réclame le président de l'Assemblée nationale, Qiao Shi, n'est pas une évidence partagée par tous ses pairs au sein de la hiérarchie.

Le formidable décollage économique qu'a connu la Chine ces vingt dernières années a bouleversé en profondeur la société chinoise. Face au double défi de passer d'une économie planifiée à une économie de marché et à une volonté de sortir du sous-développement, Deng Xiaoping laisse derrière lui une Chine fort différente de celle dont il avait hérité. Le niveau de vie moyen a incontestablement progressé. Même si les retombées de la croissance sont inégalement réparties, elles englobent l'ensemble de la population à des degrés divers.

 
Avec la libéralisation économique, les acquis sociaux fondent comme une peau de chagrin

Mais les écarts de revenus entre une nouvelle catégorie de privilégiés enrichis, ceux d'une classe moyenne en émergence et ceux des plus défavorisés, se sont aggravés. Le phénomène est souvent vécu comme insupportable, engendrant une frustration d'autant plus forte qu'il ébranle les fondements du régime tel qu'il fut mis en place en 1949, et s'oppose à l'utopique climat égalitaire que le maoïsme avait créé. Les acquis sociaux fondent comme une peau de chagrin au fur et à mesure que progresse la libéralisation économique. La garantie de l'emploi à vie et les autres avantages fournis par l'Etat s'effritent. En même temps, le salarié chinois travaille moins et bénéficie depuis deux ans de la semaine de travail de cinq jours. Chose impensable il y a seulement dix ans !

Selon une étude publiée par les chercheurs de l'Académie des Sciences sociales, la Chine a connu en 1996 une aggravation du malaise social qui risque de croître encore en 1997 si elle ne vient pas à bout de " ses anciennes et ses nouvelles contradictions ". Le développement rapide de la pauvreté urbaine et des disparités salariales et régionales figure parmi les principaux facteurs de risque énumérés par " Le livre bleu de la société chinoise 1996-1997". L'ajournement de la réforme des entreprises publiques croulant sous les déficits a conduit certaines d'entre elles dans l'impasse: " des millions de personnes " sont dans une situation de chômage technique, et " l'on constate déjà une augmentation de pétitions et de manifestations", révèle l'étude.

Dans la ville de Dalian, dans le nord-est du pays, 560 entreprises ont arrêté totalement ou partiellement leur production entre janvier et septembre 1996, et 100 000 personnes sont directement affectées par ces décisions, soit 30 000 de plus qu'à la même période l'an dernier. Les retards dans les versements des salaires, liés eux aussi à la situation des entreprises publiques, impliquent des sommes astronomiques: dans la province septentrionale du Heilongjiang, ces arriérés totalisaient fin juin 1,7 milliard de yuans (un peu plus d'un milliard de francs). Les statistiques officielles ont révélé que 150 millions de Chinois, sur une population active de 800 millions de personnes, sont à la recherche d'un emploi. Le taux de chômage urbain s'élevait à 2,6% fin 1993. Il culmine aujourd'hui à 16,7% mais grimpe à 37% dans les zones rurales. Les responsables chinois attribuent cette brusque aggravation à la mauvaise santé des entreprises nationalisées, à la difficile conversion à l'économie de marché, et à la hausse du nombre des demandeurs d'emplois dans les campagnes. Devant l'ampleur du problème, les solutions proposées divergent. Selon le ministre du travail, Li Boyong, il faut endiguer l'exode rural. Ce contre quoi s'insurge Feng Lanrui, ancienne directrice de l'Institut du marxisme-léninisme et de la pensée Mao Zedong, qui voit dans l'augmentation du chômage la conséquence inéluctable des changements économiques que seule la création d'un marché national du travail pourrait limiter.

D'autres facteurs de tension viennent compléter le tableau, notamment dans le domaine de la sécurité. La paysannerie a été la première à bénéficier des réformes entreprises par Deng Xiaoping à la fin des années 70 . Elle a été relativement délaissée par la suite, au profit d'un développement économique centré sur les zones côtières. Environ 100 millions de paysans ont quitté la terre ces dernières années pour chercher leur pitance en ville. Selon des estimations officielles, la population urbaine s'accroît de 4,7% par an. En l'an 2000, 35% des 1,3 milliards des Chinois résideront en ville, contre 29% actuellement. Cette urbanisation se fait au détriment des terres arables. Avec la progression des déserts, c'est un sérieux défi à la capacité de la Chine de nourrir sa population au XXIe siècle, elle qui ne possède que 97 millions d'hectares de terres cultivables, soit seulement 8% de sa surface totale. Entre janvier 1995 et juin 1996, le pays aurait perdu près de 400 000 hectares de terres arables. Au printemps 1993, des jacqueries avaient éclaté dans plusieurs provinces pour protester contre la hausse des impôts, la pénurie d'emplois et la corruption des cadres.

Les risques de déstabilisation sociale, pour réels qu'ils soient, sont-ils suffisamment importants pour hypothéquer l'avenir du développement en Chine ? Si on les ajoute aux incertitudes politiques liées à l'après-Deng, il serait tentant de prédire, comme l'avance une étude du Pentagone, que la Chine courra alors un risque sur deux de se désintégrer. Mais ce serait évacuer les ressorts internes qui régissent et lient la société chinoise et que met en avant le régime. La philosophie confucéenne qui a modelé la mentalité chinoise pendant deux millénaires et demi est de nouveau en vogue. Les valeurs " modernisées " prêchées par Confucius sont aussi un lien renoué avec l'histoire de la Chine comme avec la diaspora.

 
Le recours aux valeurs anciennes et au nationalisme

Les jeunes ont tendance à considérer le passé comme néfaste parce qu'ils n'ont pas compris la nature de la Chine. La compréhension superficielle du passé empêche le développement sain du futur ", nous dit le Pr Wang Yuan Hua de Shanghaï, spécialiste de la littérature classique et conseiller de la revue Orient. Un héritage que le PCC n'hésite plus aujourd'hui à revendiquer. Voulant se démarquer de la période Deng, Jiang Zemin a inauguré la sienne en prônant " la civilisation spirituelle socialiste aux caractéristiques chinoises ". Ce nouveau code moral destiné à l'origine à contrer les débordement nés de la croissance rapide et la corruption qu'elle a engendrée, traduit aussi le souci de reprendre en main un contrôle sur la société dont le mode de vie contraste de plus en plus avec le fonctionnement et le modèle de pensée des institutions. Le recours aux valeurs anciennes et l'utilisation du nationalisme pour cimenter la société autour de nouvelles idées-forces, ont trouvé d'autant plus d'écho parmi certaines catégories de la population flattées par les succès économiques qui ont propulsé la Chine au rang de grande puissance en émergence.

Un livre publié en juin dernier, la Chine peut dire non, est devenu un best seller en quelques semaines. Bien que non officielle, la publication de l'ouvrage fut admise en dépit de quelques dérapages xénophobes qui provoquèrent des protestations de la part du ministère chinois des Affaires étrangères. Ce qui eut pour effet de stopper les suites envisagées par les auteurs. La période se prêtait aussi à la résurgence des sentiments patriotiques. La rétrocession de Hongkong a été préparée par de vastes campagnes rappelant l'humiliation et les violences subies au XIXe siècle par l'Empire de la part des Occidentaux.

Autre signe révélateur de la délicate période, non exempte de turbulences, dans laquelle est entré le pouvoir chinois: le contrôle renforcé sur les médias et les intellectuels, écrivains et artistes. Tous sont priés de mettre leur plume et leur talent au service de " la civilisation spirituelle ". Le récent congrès des écrivains a été l'occasion d'un virulent rappel à l'ordre. Ce qui a fait dire à l'un d'eux, dans l'intimité d'une soirée entre amis, qu'il n'avait pas connu de telles pressions depuis quinze ans, lui rappelant de sombres heures du maoïsme.

Les spécificités de la transition chinoise peuvent encore être considérées comme des atouts garantissant le processus de transformation. Contrairement à l'URSS et aux pays de l'Europe de l'Est, ce changement ne s'est pas accompagné de la chute du régime du Parti communiste. Au contraire, le PCC a été lui-même à l'origine du projet de rénovation, objet d'un processus de plusieurs décennies et non d'une thérapie de choc comme en Russie. Les progrès économiques de la Chine, sa place retrouvée sur la scène internationale, la hausse du niveau de vie restent encore aujourd'hui pour le pouvoir actuel les meilleures sources de légitimité..

 


* NOTRE ENVOYEE SPECIALE EN CHINE ET A HONGKONG

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