Regards Mars 1997 - Points de vue

Lettre de chine (2)
Les dessous chics

Par Suzanne Bernard *


On dit souvent que, pour juger de la qualité et du niveau de vie des Chinois, il faut aller dans les magasins. Il existe maintenant trois catégories de grands magasins à Pékin: les " très chers " dont les buildings s'élancent à l'assaut des cieux, les " moyennement chers " qui comportent moins d'étages et moins de choix, enfin les " populaires bon marché ", enfouis souvent dans des sous-sols. Comme on voit, la montée et la descente des prix est vécue ici de manière réaliste. Le même article connaît d'un magasin à l'autre des variations de prix importantes. Les prix doublent, triplent, dans les magasins pour touristes... Chers amis étrangers !

Je suis partie dimanche visiter un magasin chic, pourvu de tous les bienfaits modernes, machines à laver, réfrigérateurs, téléviseurs, produits de beauté, etc. Etaient représentés, luxueusement, Dior, Balmain, Elisabeth Arden, Guerlain, entre autres... Pour accéder à cet Eden, j'ai vaillamment affronté un double péril: le sol verglacé et le flot déferlant des voitures (il y a un million de voitures à Pékin). Epique ! A Pékin, pas de feux pour les piétons ! On traverse quand on peut, comme on peut, c'est-à-dire quand, par miracle, les voitures s'arrêtent... Les avenues étant fort larges, la traversée est un véritable exploit. Le plus extraordinaire, c'est que, dans ce chaos, tout s'organise.Ça, c'est chinois. A Paris, je serais déjà morte écrasée dix fois ! D'abord j'ai eu peur, puis je suis entrée " dans le mouvement ", et alors tout est devenu simple. Cela ressemble à un ballet, il faut sentir le rythme... Apparemment, les Pékinois connaissent la musique.

Un bon point pour le magasin " très cher ", dont nous ferions bien de nous inspirer: à chaque étage, une rangée de chaises invitent les visiteurs à prendre quelque repos, ce dont ils ne se privent pas. Ce dimanche (avis aux syndicalistes: le dimanche, rien n'est fermé en Chine, au contraire, l'ouverture est prolongée jusqu'à 21 heures, " pour le service des gens "...), il y avait un monde fou occupé à se balader dans le magasin, du genre curieux plutôt qu'acheteur.

C'était la fête. J'ai besoin de tant de choses que pour finir je n'ai rien acheté. On trouve maintenant de tout, à tous les prix et de toutes les qualités. On côtoie tout le monde, le vieux provincial de passage, avec son petit sac, un peu ahuri; des amoureux occupés à se regarder, eux, plutôt que les vitrines; des jeunes couples admiratifs se laissant conduire par leur unique enfant (les Chinois sont fous de leurs gosses); des familles modestes, enfin ceux et celles qu'on appelle des " parvenus ". Ils ont l'air de sortir d'un film américain, avec lunettes de soleil et longues, longues voitures noires, made in Shanghai, aux vitres teintées. Leur air conquérant, leur allure éblouissante (les filles ressemblent à des couvertures de magazine) ne rencontrent qu'une indifférence glacée.

Plus loin, sur une passerelle qui domine une gigantesque autoroute, deux mondes opposés: on vend de pauvres choses à la sauvette, on chante de vieux opéras et on fait la manche (c'est la vieille Chine) tandis que, dans la nuit, au dessous, venus du lointain horizon, roulent et scintillent de mille feux dix mille véhicules " modernes "... D'en haut, on pourrait se croire sur une autoroute à l'entrée de Paris...

Deng Xiaoping envahit les écrans de télévision. Pendant trois soirs de suite, grand film en hommage au vieillard de quatre-vingt onze ans, ce qui vous a déjà un côté éloge funèbre. Vieilles photos en garçonnet, à l'armée, etc. Interviews de hauts personnages étrangers (surtout américains) célébrant les mérites du Grand Réformateur...(Aucun Français...). Le printemps, déjà, est en marche. On le sent à je ne sais quoi de frémissant dans l'air, à l'allongement des jours, à la jeune vigueur du soleil....

 


* Ecrivain

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