Regards Mars 1997 - Points de vue

Gagner sa vie

Par Jean-Yves Calvez*


La retraite à 55 ans n'est pas la fin du travail. Pour beaucoup d'hommes, en travaillant jusqu'à 55 ans, on travaillerait déjà plus tard qu'on ne le faisait souvent au début de l'époque industrielle. La longévité humaine ne dépassait pas 50 ans. Je sais qu'il faudrait aussi faire état de l'évolution de la mortalité infantile et de l'allongement de la scolarité. N'empêche que cela fait réfléchir. Comme le passage des 56 ou 58 heures de travail hebdomadaire il y a cent ou cent cinquante ans, à 38, 35, voire 32 aujourd'hui. La réduction n'a pas empêché un gigantesque progrès de la productivité.

Quant à la diminution du temps de travail, évidente en notre époque, il y a inévitablement des choix à faire: raccourcir la semaine de travail, ou bien retarder encore l'entrée au travail, ou bien diminuerla période totale de vie de travail en abaissant l'âge de la retraite. Dans tous les cas, les heures travaillées doivent assurer la subsistance pour toute la durée de la vie humaine. Moins d'années de travail veut donc, par exemple, dire davantage de cotisations par heure de travail, ou davantage d'impôts à l'échelle collective pour assurer la retraite - une plus longue retraite. C'est un choix plausible. Il s'agit de travailler davantage quand on est encore jeuneet de se retirer plus tôt.

Nous sommes soumis à de la nécessité. La nécessité change, elle est moins souvent aujourd'hui la peine énorme d'un travail physiquement dur - il y a en échange pas mal de stress, de tension psychique...- mais l'homme est toujours bien un être de la nature, surgi du reste de la nature, tourné vers elle par son besoin, mais un besoin qui n'atteint la nature vers laquelle il est tourné que par la médiation active du travail. Cela demeure jusque dans les productions les plus sophistiquées.

Il y a ici nécessité en un sens plus fondamental encore, l'homme, encore une fois, qui n'est pas un pur esprit, se forme et se réalise en surmontant la résistance de la nature, des matériaux de toutes sortes, des processus physiques de toutes sortes.

Il se discipline, peut-on dire, arrache sa propre nature à la nature en se soumettant. Le travailest ainsi la première étape de toute la culture. Cela n'exige pas le travail rémunéré, dira-t-on, c'est-à-dire qu'on pourrait rester sous une obligation de ce travail qui est culture (jusque dans certains formes du loisir) en recevant sa subsistance sans rapport avec le travail. C'est l'hypothèse de l'" allocation universelle ", gratuitement assurée du seul fait de la citoyenneté. On peut admettre, me semble-t-il, en raison de la solidarité, une certaine distance entre subsistance et travail immédiat, cela se vérifie d'ailleurs déjà dans la sécurité sociale. Mais comment la nécessité que comporte le travail dans son ensemble du fait de la résistance de la nature serait-elle assumée réellement si elle ne l'était pas par un nombre assez grand des membres d'une société ? C'est ce qui justifie, par solidarité à nouveau peut-on dire, qu'on ne les soustraie pas facilement à l'obligation de travailler pour vivre. Il y a d'autres dangers, ajoutons-le, à l'allocation universelle, c'est de mettre les personnes en dépendance très étroite de la société - de l'Etat par exemple.

Nous avons trop fait l'expérience du recul de la responsabilité et même de la solidarité dans des systèmes de grande dépendance sociale, pour ne pas marquer ici une réserve.

La retraite à 55 ans vaut un sérieux débat, en elle-même et en comparaison à d'autres modes de réduction du temps de travail, mais un débat, j'insisterais, qui tienne compte des aspects fondamentaux du travail, qui valent malgré les changements, en notre temps comme hier.

 


* Philosophe et théologien, Centre Sèvres, Paris, ancien rédacteur en chef de la revue Etudes.Vient de publier Nécessité du travail, éditions de l'Atelier, 111 p., 70 F.

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