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Marin Karmitz " Si la culture a droit aux mêmes égards que les arbres " Par Alain Barbier |
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Entretien avec Marin Karmitz Voir aussi Le cinoche au bord de l'eau |
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Marin Karmitz, né en Roumanie en 1938, arrive en France en 1947.
Après ses études à l'Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC), il devient assistant-réalisateur auprès de Jean-Luc Godard, Agnès Varda, Jean-Charles Tacchella...
Il réalise des courts-métrages, crée MK productions en 1964 et tourne son premier film en 1967.
En 1974, il crée MK2 diffusion.
En mai la même année, il ouvre les 14-Juillet Bastille.
Il obtient en 1977 la Palme d'or avec Padre padrone, des frères Taviani.
Hommage est rendu à son travail par la Cinémathèque française en 1985, par le Centre Georges-Pompidou en 1987, par le Musée d'Art moderne de New-York en 1989, et en 1992 à la Cinémathèque de Tel Aviv.
En 1993, il préside le groupe " Création culturelle compétitivité et cohésion sociale " pour le IXe plan.
En 1994, il diffuse en France la trilogie de Kristof Kieslowski, Trois couleurs: Bleu, Blanc, Rouge.
En 1996, Marin Karmitz ouvre son 7e complexe cinématographique, quai de Seine à Paris: le 14-Juillet sur Seine.
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Marin Karmitz, vous êtes aujourd'hui éditeur de films.
Mais à la fin des années 60 vous teniez la caméra.
Quels films tourniez-vous ?
Marin Karmitz: Je me posais alors des problèmes existentiels sur le langage. J'avais réalisé deux courts-métrages: Nuit noire Calcutta avec Marguerite Duras et Comédie avec Samuel Beckett. Puis, en 1967, c'est mon premier long-métrage: Sept jours ailleurs, sur l'errance d'un musicien confronté à la société de consommation. Une problématique qui a fait irruption en 1968.
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Vous avez ensuite tourné des films directement politiques.
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M.
K.: A partir de 1968, s'est entamée une réflexion sur le rôle des intellectuels face aux luttes populaires.
Sur le rôle du cinéma au coeur de ces luttes.
Camarades, mon film suivant, conte l'histoire d'un jeune chômeur de Saint-Nazaire, qui est embauché chez Renault à Billancourt, où il prend conscience des luttes syndicales.
Mais c'était un film illustrant un parcours de l'extérieur.
Un point de vue sympathique mais qui ne partait pas de l'intérieur des problèmes.
J'ai donc travaillé avec un collectif d'ouvrières et d'ouvriers pour réaliser Coup pour coup; l'histoire d'une grève de femmes dans le textile. J'ai fait d'abord des enquêtes comme photographe. Je suis allé dans toute la France suivre des grèves. Il y avait des conflits très intéressants avec des femmes, des immigrés, donc des personnes peu syndiquées. Et qui trouvaient des modes de lutte plus directs, très joyeux avec des éléments symboliques très forts. Des ouvrières que j'avais rencontrées en plusieurs lieux sont venues en Normandie, avec leurs familles pour participer au tournage du film. Nous avons écrit ensemble le scénario. J'utilisais et c'était tout nouveau à l'époque, une caméra vidéo. Je leur montrais les scènes et elles corrigeaient ainsi les dialogues, les textes. Quand Coup pour coup est sorti, ce film a provoqué un choc. Le patronat a tout fait pour l'interdire. La CGT, la CFDT étaient partagées, le syndicat de la magistrature s'est beaucoup servi de ce film. On s'est heurté à de grandes difficultés. A Clermont-Ferrand, au bout de deux jours, le film a été retiré de l'affiche, ce qui a déclenché une manifestation de 2000 personnes. Dans certains endroits, le film provoquait des grèves. Il n'est jamais passé à la télévision française. Le rôle des syndicats était critiqué et le fait de montrer la séquestration d'un patron choquait beaucoup. C'était subversif, mais deux ans plus tard il y a eu la grève de Lip et d'autres mouvements très importants. La grève du Crédit foncier, dernièrement, rappelle ces luttes.
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Le débat sur l'engagement des intellectuels est toujours d'actualité.
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M.
K.: Oui, on le voit à propos de l'Algérie, de la Yougoslavie.
Dans les années 70, chez les intellectuels, il y avait deux écoles.
Moi, je pensais qu'on devait mettre notre savoir au service des luttes, non de façon servile mais en artiste.
En essayant d'aller au-delà de l'anecdote, vers l'universel.
Ma position rencontrait l'approbation de Sartre et Beauvoir par exemple.
En face, il y avait la position de Godard qui disait: je me sers de ce matériel pour faire mon oeuvre.
Il a réalisé Tout va bien, avec Fonda, Montand, qui était un remake de mon film.
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Pourquoi avez-vous arrêté de tourner?
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M.
K.: Avec ce film, et les énormes remous qu'il a provoqués, j'ai eu du mal à continuer.
J'étais mal vu dans l'establishment.
Entre 1970 et 1974, on a vu fleurir des initiatives tout à fait passionnantes autour des prisons, des homosexuels, de l'avortement, sur le Chili, le Portugal.
Des choses très importantes autant en France qu'à l'étranger.
Et les gens se mobilisaient.
Ils prenaient en charge un film en 16mm et le projetaient sur des draps, dans une mine, sur les murs d'une usine ou en pleine rue.
Puis est venue la période du programme commun de la gauche, qui a mobilisé beaucoup de forces et ce genre de luttes très spontanées a commencé à s'estomper.
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Vous pensez alors à ouvrir une salle?
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M.
K.: En effet, et cela pour continuer à m'occuper du cinéma; mon expérience me montrait que l'étau se resserrait de plus en plus, concernant les lieux de diffusion.
Dès qu'on sortait du "droit chemin", on n'avait plus de lieu de diffusion.
Je savais qu'il existait beaucoup de films, de par le monde, qui parlaient des luttes.
Il y avait à l'époque bien plus de films militants qu'aujourd'hui.
Pour nourrir cette salle, j'ai monté une maison de distribution afin d'acheter ces films, qui abordaient des sujets dont ne parlait pas le cinéma officiel.
J'avais des amis qui tournaient des choses intéressantes, en particulier en Amérique latine.
J'ai appris le métier d'exploitant en programmant des salles du Quartier latin. J'ai montré un film algérien, le Charbonnier, de Mohamed Bouhamari, des films chiliens, un film américain sur la révolte des prisonniers d'Attica. Mais le lieu ne me convenait pas. Je ne pouvais pas y organiser de débats, ni l'ouvrir sur d'autres formes d'expression comme la littérature ou la peinture. Et puis j'ai trouvé un restaurant en faillite à la Bastille. En empruntant, j'ai pu aménager trois salles et une librairie. Je m'étais associé avec Maspéro, le grand libraire du Quartier latin. Mais il a dû fermer à ce moment-là. On y trouvait un lieu d'exposition, on pouvait faire de la musique; c'était un petit lieu de contre-culture. On a fait un travail passionnant, très difficile et on a montré qu'on pouvait passer des films en V. O.ailleurs qu'au Quartier latin et aux Champs-Elysées. Et dans un quartier où il n'y avait que des films pornos ou de karaté ! Peu à peu les gens sont venus. Cette conception a été reprise ensuite, à l'étranger et aussi chez nous, par Frédéric Mitterrand avec l'Entrepôt et puis à Avignon avec les salles Utopia. J'ai ouvert ces salles avec un des premiers films que j'ai distribué; un film péruvien magnifique, le Courage du peuple de Jorge Sanjines. C'était le moment où Allende a été tué. J'ai bien sûr projeté des films chiliens et exposé des tableaux d'artistes. Puis le seul film qui a été réalisé sur la Révolution des oeillets au Portugal. Un film palestinien, que même les Arabes n'osaient pas présenter. Les films polonais de Wajda et bien d'autres. J'ai subi de violentes attaques avec le film de Godard Ici et ailleurs. La salle a rencontré un grand succès, ce qui m'a permis d'en ouvrir une autre. Ainsi pendant des mois et des mois on a passé 1789, d'Ariane Mnouchkine. On faisait des séances le matin pour les écoliers. Nous avions mis en place un système de cartes, nous avons été aussi les premiers à faire des réductions aux chômeurs, aux moins de 21 ans, aux militaires du contingent. Nos adhérents venaient de Vincennes aussi bien que du XIXe arrondissement. On a démontré qu'on pouvait faire un cinéma de proximité et en même temps de qualité, différent de celui qu'on prétendait que les gens voulaient.
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Aviez-vous reçu des subventions ?
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M.
K.: Non.
L'expérience était très difficile, j'ai tout fait dans cette salle; j'ai été caissier, contrôleur.
A un moment, la librairie allait très mal car je me faisais piquer les bouquins; c'est aussi ce qui a coulé Maspero ! J'ai dû licencier deux jeunes filles qui travaillaient là.
Et je me suis retrouvé avec un meeting à la Mutualité, où on entendait "Patron salaud, le peuple aura ta peau" !...
On proposait beaucoup de livres sur l'antipsychiatrie en liaison avec les films projetés. Des films sur la fermeture d'un hôpital psychiatrique en Italie du Nord ou sur les expériences de Maud Manonni, près de Paris. On montrait des travaux en rapport avec les préoccupations des gens. Il y avait des peintres qui intervenaient ainsi que des musiciens.
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Le goût du débat a-t-il disparu?
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M.
K.: Oui, à partir de 1976, les débats ont disparu.
Les gens n'en voulaient plus, il n'y avait plus que des spécialistes.
Et puis on voit refleurir ces débats depuis deux ans.
C'est un débat un peu différent, plus sur le cinéma, sur un certain type d'angoisse sur l'existence.
On n'a pas retrouvé encore la richesse du débat politique qui existait dans ces années-là.
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Quels choix présidaient à vos programmations?
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M.
K.: Je voulais avoir des collections, mélanger les films français et étrangers, l'ancien et le nouveau et "que Cent fleurs s'épanouissent." Ces phrases sont gravées sur les murs d'une de mes salles et cela a toujours été ma recherche.
J'ai distribué et j'ai ouvert d'autres salles.
A Montparnasse, puis Beaugrenelle et à l'Odéon.
J'ai produit entre 1978 et 1980 le Saut dans le vide, de Marco Bellochio, Sauve qui peut (la vie), de Jean-Luc Godard, l'Amour violé, de Yannick Bellon.
Le succès de Padre padrone, des frères Taviani, palme d'or m'a permis d'acheter des films. Le principe étant que l'argent qu'on gagnait était réinvesti dans le développement de MK2. En 1982 je présentais dix films à Cannes. Qui ont eu presque tous les prix. La Palme d'or pour Yol, de Yilmaz Güney; le Prix spécial du jury pour la Nuit de San Lorenzo, des frères Taviani; le Prix du scénario pour Travail au noir de Jerzy Skolimowski; la Caméra d'or pour Mourir à trente ans, de Romain Goupil. J'avais recherché les négatifs et restauré le Mystère Picasso de Henri-Georges Clouzot. Cette démarche je l'ai toujours. Cette année, par exemple, il y a eu un film roumain, deux iraniens, un film mexicain, un film français tourné en Russie, Chamane, réalisé par Bartabas. En ce moment, se tourne un film de Chabrol ainsi qu'un documentaire de fiction, de Charles Belmont et Olivier Duhamel sur les médiateurs qui ont évité une guerre civile en Nouvelle- Calédonie.
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L'Etat doit-il intervenir pour sauvegarder le cinéma national?
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M.
K.: L'Etat ne doit pas être le Samu.
En revanche, le rôle de l'Etat est très important dans le domaine de la culture, comme d'ailleurs dans la communication, l'enseignement public.
La fin des années 1980 a été marquée par trois événements.
La mondialisation de l'économie, la chute du mur de Berlin, et la mondialisation du système de communication.
Avec les satellites, le câble, le numérique, Internet, les cédéroms.
On se trouve face à un système qui n'a jamais existé.
Auparavant, les créateurs pouvaient choisir les commanditaires.
Même les Soviétiques pouvaient passer à l'Ouest.
A présent, le système de diffusion influe gravement sur le contenu de l'oeuvre. Cela va jusqu'au sport, où la télévision pèse sur les règles du foot ou du tennis. C'est un phénomène nouveau et très prégnant. Depuis la chute du Mur, on a une pensée unique et mondialisée. Les images diffusées sont fournies par les Etats-Unis, à hauteur de 70% à 90%, selon les pays. Que faire face à ce système violent, très majoritaire? En Europe, l'ensemble des Etats possèdent encore un secteur de télévision publique. C'est le moyen le plus important pour résister au développement très brutal des monopoles anglo-saxons. Pour cela, il faut que les Etats définissent une politique. Mais, personnellement, je crois qu'il faut compter sur ses propres forces et ne pas avoir un comportement d'assisté. Il faut apprendre à lutter collectivement sans attendre que l'Etat nous vienne en aide.
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Pourquoi ces courts-métrages dans vos salles?
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M.
K.: Parce qu'il est nécessaire de faire surgir de jeunes talents.
Et comme les jeunes ne peuvent se voir confier des millions de francs pour un premier film sans avoir fait leurs preuves, le court-métrage est un excellent moyen de débuter.
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Des mégacomplexes s'installent à la périphérie et en centre-ville.
Pensez-vous que ce phénomène favorise le cinéma ?
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M.
K.: Nous sommes en danger.
Les mégacomplexes que l'on voit fleurir sont un peu des supermarchés où le cinéma devient un produit d'appel.
Ils vivent de la vente de confiserie, de pop corn...
Ils mettent en danger le pluralisme, ils menacent les salles parisiennes.
Si l'on veut que Paris reste l'endroit au monde où l'on voit le plus grand nombre de films, il est nécessaire que le public prenne conscience du danger que représentent les mégacomplexes.
Si les salles disparaissent, il n'y aura plus de producteurs, ni de cinéastes.
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Vous êtes venu installer des salles dans le XIXe arrondissement de Paris ...
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M.
K.: Oui, et les gens de ce quartier, déshérité sur le plan des équipements culturels, sont fiers de ce cinéma.
Nous allons installer une librairie de quartier avec un rayon important pour enfants; elle sera tenue par la responsable d'une librairie du XIIe arrondissement qui s'appelle La terrasse de Gutenberg.
A la place de la librairie, je pourrais vendre du pop corn et je gagnerais mieux ma vie.
Mais je fais délibérément d'autres choix.
Ainsi nous avons un restaurant où l'on déguste à des prix abordables des plats de qualité.
C'est un choix.
La réponse des habitants du XIXe est positive: 100 000 entrées en deux mois.
Et avec des films difficiles.
Nous faisons, avec des jeunes du quartier, un travail passionnant, qui donne envie de continuer.
Les systèmes de commercialisation du cinéma excluent ce qui n'entre pas dans les normes.
On va à la facilité surtout en périphérie.
Je revendique des zones vertes, comme en écologie. Si l'on considère que la culture a droit aux mêmes égards que les arbres, il faut un plan d'aménagement culturel du territoire. Que soient protégées les zones où il existe d&eacujà des salles.
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Vos projets avec le numérique ?
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M.
K.: Ce procédé doit permettre de faire de la télévision sur des thèmes tels que comprendre la justice, la santé, la culture.
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Certains mégacomplexes proposent des places à 10 francs.
Qu'en pensez-vous ?
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M.
K.: Les places à 10 francs, c'est scandaleux.
Car les ayants-droit sont rémunérés par un pourcentage sur le prix de la place.
Si ce prix est trop bas ils ne toucheront presque rien et cela va les asphyxier.
Ce système est mis en place par des groupes qui ont des ressources dues à la confiserie, par exemple.
Quant à nous, nous offrons des abonnements qui mettent la place à 33 francs. Certaines catégories ont droit à des réductions, par l'intermédiaire de leur comité d'entreprise par exemple. Il faut à la fois faciliter l'accès au cinéma et le défendre. |
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Le cinoche au bord de l'eau
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C'est un cinéma, installé dans un hangar à bateaux, au bord du canal de l'Ourcq.
L'architecte a enchâssé le bâtiment, classé, dans un écrin de verre.
Le projet a privilégié le confort et le spectacle: grand écran, son parfait.
L'inauguration, le 24 septembre 1996, des six salles du 14-Juillet sur Seine est le dénouement heureux d'une aventure, d'un pari lancé voici sept ans, par des amoureux du 7e art, désolés de voir leur coin déserté par le cinéma.
Le XIXe arrondissement de la capitale (170 000 habitants !) a vu en effet fermer 20 salles en vingt ans.
Dès 1989, Michel Turoman, élu communiste, demande au maire d'alors, M.
Féron, d'intervenir pour réouvrir une salle.
Refus.
Martine Durlach, responsable parisienne du PCF, crée, avec une poignée d'habitants, l'association Ciné 19.
Des pétitions circulent, qui demandent l'ouverture d'un cinéma de quartier; une projection est organisée au lycée technique Diderot, puis la pose d'une première pierre a lieu devant l'ancien Secrétan Palace.
Les adhérents de Ciné 19 recueillent plus de 4000 signatures, qu'ils remettent au nouveau maire d'arrondissement, M.
Bulté.
Et l'action se poursuit...
L'arrivée de Marin Karmitz ouvre une perspective.
Et une municipalité de gauche est élue.
L'adjointe au maire chargée de la culture, une des animatrices de Ciné 19, reprend le dossier.
Elle travaille avec le directeur du 14 juillet, pour organiser notamment des séances en direction des enfants en âge scolaire.1996: victoire ! Le nouveu cinéma attire en masse, ravis, les habitant du XIXe arrondissement et ceux du Xe, limitrophe, et privé de salles lui aussi.
Au bord de l'eau, les murs du bâtiments rénové exhibent, comme des professions de foi, les répliques les plus célèbres du cinéma...
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