Regards Mars 1997 - Les Idées

La révolte de Viviane Forrester

Par Pascal Carreau


Plus que les idées avancées dans l'Horreur économique, c'est la démarche de Viviane Forrester, la tonalité de son discours, qui ont su rencontrer une indignation et une angoisse aujourd'hui largement partagées dans la société française.

Paru à l'automne 1996, l'Horreur économique a connu très vite une réussite surprenante pour un livre dont le point de départ - le thème de la " fin du travail " - a déjà suscité une bonne douzaine d'essais ces deux dernières années. Ce n'est donc pas la nouveauté intrinsèque du sujet, certes au coeur d'un débat toujours d'actualité et ancré dans le " vécu " d'une majorité de gens aujourd'hui, qui pouvait faire événement. L'auteur, Viviane Forrester, connue comme écrivain et critique littéraire, spécialiste de Van Gogh et de Virginia Woolf, membre du jury Fémina, n'avait pas, jusqu'à présent, le statut d'auteur " grand public " et rien ne la prédestinait à parler d'économie.

Et pourtant, le succès est là. Tous les classements sont unanimes.l'Horreur économique figure parmi les meilleures ventes dans la catégorie des essais, et même tous genres confondus, sans discontinuer depuis la fin septembre 1996. Le succès s'est révélé immédiat. L'attribution du Prix Médicis de l'essai, début novembre 1996, n'en a même pas été un déclencheur car les courbes de ventes et la notoriété de l'ouvrage atteignaient déjà des sommets. Début février, on comptabilisait plus de 170 000 exemplaires vendus et plusieurs réimpressions. Cela, dans un marché éditorial français considéré comme étroit par les professionnels et pour un domaine, l'économie, peu familier des gros tirages.

 
Un phénomène qui déborde de loin le seul succès éditorial

Dans le même temps, des droits de traduction ont été acquis en Allemagne, en Italie, au Portugal, en Grèce, en Corée... On a même parlé d'une adaptation pour le cinéma avec Marcel Ophüls ! Depuis plusieurs mois, une couverture de presse ininterrompue accompagne le phénomène: des critiques et des interviews dans la presse généraliste comme dans des revues littéraires et culturelles, mais aussi dans de nombreuses publications économiques et sociales, voire patronales.

Le phénomène a débordé le seul succès éditorial. Invitée à des conférences et des colloques publics, Viviane Forrester a également été auditionnée par des dirigeants d'entreprise. Elle a reçu un courrier abondant, souvent enthousiaste. Les médias lui attribuent désormais un avis autorisé sur tout ce qui touche au social. Elle est, par exemple, interrogée comme " expert ", aux côtés d'un économiste et d'un sociologue, à propos de la retraite à 55 ans (le Journal du Dimanche du 19/01/1997). Pour Yves Mamou, du Monde, " Viviane Forrester a cristallisé le malaise des Français " (14/01/1997). Il semble en tout cas que son livre ait capté spectaculairement des éléments prégnants dans l'opinion publique depuis un certain temps. La virulence du ton, à commencer par celle du titre (référence - iconoclaste pour un essai d'économie - à un poème de Rimbaud), a sans doute résonné comme un réquisitoire et rencontré à la fois un mécontentement grandissant dans l'opinion publique et une inquiétude aiguë face à la gravité de la situation économique et sociale.

Plus particulièrement, la montée d'une attitude radicale chez des catégories touchées par des mutations profondes de leur statut et qui voient s'évanouir la représentation d'un modèle social de référence (cf.le débat sur le désarroi des " classes moyennes ", le mécontentement des " cols blancs "), n'hésitant plus à mener, comme récemment au Crédit foncier de France, des luttes sociales déterminées, n'y est sans doute pas étrangère. Ces catégories socio-culturelles étant vraisemblablement de celles qui achètent et lisent des essais comme celui de Viviane Forrester. Significativement, le dernier grand succès en matière d'essai socio-économique restait le Toujours plus ! de François de Closets. L'accueil réservé aujourd'hui à l'Horreur économique révèle les difficultés grandissantes du discours libéral à préserver crédibilité et légitimité face à la réalité de la crise.

A travers l'engouement collectif pour ce livre, une fraction de l'opinion a exprimé sa colère et son angoisse par procuration, comme elle avait manifesté sa compréhension solidaire à l'égard des grévistes de décembre 1995 ou, plus récemment, son soutien aux routiers fin 1996. A cela, s'ajoute la satisfaction de voir ses propres idées confirmées et rendues audibles publiquement. Viviane Forrester souligne que l'une des réactions qui reviennent le plus fréquemment lors des débats ou dans son courrier est celle-ci: " C'est exactement ce que je pensais, je n'arrivais pas à le formuler ". Elle revendique d'ailleurs ce rôle de catalyseur: " J'ai permis aux gens de découvrir leur propre indignation " (Paris-Match du 30/01/1997).

 
Le refus ostensible et apprécié comme tel du jargon technocratique

Les critiques sur le contenu de l'ouvrage, en insistant sur deux aspects: l'incompétence et l'absence de propositions, ont paradoxalement mis en lumière ce qui a sans doute contribué à son succès. Viviane Forrester s'en tient résolument à un discours généraliste. Même si elle se couvre sur le terrain du savoir économique à l'aide d'une abondante bibliographie, l'essentiel n'est pas là. Les Echos l'avaient bien perçu: " On sait, depuis Candide, qu'un oeil neuf perçoit des évidences qui échappent à des yeux fatigués par l'habitude. On sait aussi que seul l'enfant innocent peut se permettre de dire tout haut que " le roi est nu ".

C'est une même apparente naïveté qui explique sans doute l'écho rencontré par Viviane Forrester " (Favilla, 03/10/1996). Sa réussite: un refus ostensible, et apprécié comme tel, de la posture ou du jargon technocratique, qui lui permet de proposer un discours intelligible, sans arrogance, aussitôt vécu comme un " parler vrai ". Le message entre ainsi en résonance avec l'expérience concrète de ses lecteurs. D'autant qu'il est présenté comme une réaction personnelle, aisément transposable à autrui, ne s'inscrivant pas dans une stratégie institutionnelle ou idéologique.

Ce parti pris capitalise à son profit la méfiance accumulée ces dernières années et révélée au grand jour dans les débats qui ont accompagné le mouvement social de décembre 1995, à l'égard de la parole savante des " experts ", discréditée, et du discours politique ressenti comme récupérateur. Il sonne comme une résistance face à la " trahison des élites " converties à la " pensée unique ". L'absence de propositions est revendiquée. L'auteur procède à " la critique du système économique, sans avoir de solutions à proposer " (le Nouvel Observateur du 23/01/1997) et réfute " les chantages à la solution " avant même que la critique ait été faite à fond, des gens qui vous serinent: " Mais alors, que proposez-vous ? " (Liaisons sociales, décembre 1996). De fait, l'ouvrage a essentiellement été reçu comme un cri d'alarme, comme la critique radicale d'une économie libérale, débridée et inhumaine. Il a contribué à dire une indignation collective en se démarquant de la rationalité déshumanisée du discours technocratique. C'est en soi un fait marquant.

 
A l'unisson de l'incertitude sur la possibilité de changer réellement les choses

On a parfois relevé, dans l'Horreur économique, un constat pessimiste, désespéré: " L'ivresse du pessimisme " (le Monde du 14/01/1997), " Une littérature de fin du monde " (Droit social de janvier 1997), " Désespoir mode d'emploi " (le Nouvel Observateur du 12/09/1997). Viviane Forrester conteste cette interprétation: " Je n'aurais pas écrit ce livre si j'avais été désespérée.(...) Nous perdons notre capacité d'indignation. Il vaut mieux s'indigner que se sentir impuissant ou croire qu'il n'existe pas d'alternative, comme on nous le souffle si souvent " (l'Humanité du 31/10/1997). Elle rappelle qu'elle a " participé à des débats dans une vingtaine de villes en France et les gens emploient un mot que je n'ai pas employé dans mon livre et qui est très beau, c'est le mot résistance " (Futurs du 16/01/1997).

Mais, contradictoirement, la logique de ce livre se trouve aussi en adéquation avec le désarroi et la confusion ambiants, participant de ce qu'on désigne par " crise de la politique ". Il est à l'unisson de l'incertitude sur la possibilité de changer réellement les choses, du constat qu'il ne sert plus de croire à des propositions ou des programmes, vécus depuis des années comme des promesses destinées à n'être pas tenues." Si un ouvrage de néophyte peut rencontrer un tel succès auprès du public, c'est bien parce que ce dernier n'a plus confiance dans les dires ni des politiques ni des économistes ", relevait un quotidien économique (l'Agéfi, 17/01/1997). Alors, pour la majorité de ses lecteurs, peu importe que Viviane Forrester décrète inéluctable la fin du travail - et, par là même, celle de l'emploi - qu'elle juge que les luttes pour l'emploi sont " aussi hallucinées que celle du Quichotte contre ses moulins ", qu'elle borne toute ambition à rechercher les conditions d'une " survivance ".

A sa façon, l'Horreur économique témoigne d'une " authentique crise culturelle que nous vivons, une crise où les moyens intellectuels de nous représenter une société en mutation nous font défaut. Et surtout, de nous la représenter de façon positive " (Yves Mamou, le Monde du 14/01/1997). L'indignation collective qu'a exprimée Viviane Forrester avec succès saura-t-elle déboucher sur la remise en cause du règne de " l'horreur économique " ?

 


* Vice-président de la Ligue de l'enseignement, président du Conseil d'administration du Collège international de Philosophie, secrétaire général des Amis du Monde diplomatique.

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