Regards Mars 1997 - L'Evénement

Etat de l'opinion française

Par Michel Laurent


Entretien avec Guy Michelat* et Michel Simon**
Voir aussi Lien social , Le Pen

Le brouillage des repères politiques habituels ne signifie pas du tout une baisse de la conflictualité sociale. Analyse, sondages à l'appui.

 
Guy Michelat, Michel Simon, vous faites régulièrement des enquêtes, des études sur l'opinion française. Comment ces données et les autres travaux du même type que vous êtes amenés à connaître, éclairent-ils l'état d'esprit politique et idéologique des Français, aujourd'hui, à un an des législatives de 1998 ?

 
Michel Simon : Depuis les années quatre-vingt, ce qui apparaît d'abord, c'est la rapidité et la brutalité des modifications de l'opinion, de la représentation que les gens se font de la situation ainsi que de leur propre positionnement. La dimension anxieuse de tous ces comportements prend une ampleur inédite, d'autant plus affirmée qu'elle concerne les catégories les plus populaires.

On peut dégager quatre constats. Le premier est la montée brutale, au tournant des années quatre-vingt-dix, du sentiment de mal-vivre et des attitudes protestataires, allant de pair avec la généralisation de la crainte du chômage. Les derniers éléments dont nous disposons confirment et accentuent cette tendance (voir ci-contre). L'aspiration à changer la société augmente de façon comparable. Seconde constatation: entre 1988 et 1994, les attitudes autoritaires et xénophobes, l'hostilité aux immigrés connaissent une progression extrêmement sensible. L'attachement aux institutions représentatives (Assemblée nationale, partis politiques) recule fortement.

 
Guy Michelat : Les Français qui se disent tout à fait d'accord avec l'affirmation: " Il y a trop d'immigrés en France " sont 35% en 1988. Ils sont 50% à le dire en 1993. Depuis, cette idée a un peu reculé pour atteindre quand même 45% en 1994 et 41% en 1995.

 
M. S.: Troisième aspect: l'adhésion aux thèmes du libéralisme économique avait connu une forte croissance à partir de 1983. La tendance actuelle est au reflux et au retour des attitudes de contestation sociale. Plusieurs indications vont dans le même sens. On assiste, entre la fin des années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt dix, à une véritable inversion d'opinion à propos de l'attitude des salariés vis à vis de leur entreprise, à propos aussi de leur volonté d'affirmer leurs revendications. La quatrième caractéristique des évolutions récentes touche à la question du politique, au positionnement sur l'échelle droite-gauche.

 
G..: En 1995, le pourcentage de réponses positives à la question: " Est-ce que vous vous intéressez à la politique ? " progresse de plus de 10 points par rapport à la période 1988-1994, dépassant le niveau déjà élevé de 1978. S'agissant de la façon de se situer sur l'axe gauche-droite, le pourcentage des réponses " centre" diminue. Celui de l'ensemble " droite " s'élève brutalement, du fait essentiellement de sa composante la plus radicale: " centre-droit " bouge peu, " droite + extrême-droite " marque une poussée extrêmement vive et atteint le niveau le plus élevé jamais enregistré depuis 1964. L'ensemble " gauche " refait en 1995 une partie du terrain perdu en 1993 (une partie seulement); mais là encore, c'est exclusivement dû à une progression des réponses " extrême-gauche " et " gauche " dont le total rejoint quasiment le maximum observé en 1978.

 
M. S.: Exaspération, radicalisation, polarisation à gauche et plus encore à droite, tendance (peut-être) à une certaine repolitisation: autant d'éléments d'une conjoncture extrêmement tendue, ouverte, mais aussi, convenons-en, grosse de périls.

 
G. M.: J'ajoute que si le nombre de gens qui pensent que les notions de gauche ou de droite ont perdu de leur sens a augmenté ces dernières années, le problème est de savoir ce que cela veut dire. A mon avis, cela exprime la perte de repères des gens vis-à-vis du monde politique plutôt que vis à vis d'eux- mêmes. Ils ne trouvent pas, dans l'offre qui leur est faite par les partis, de distinction suffisamment nette entre la gauche et la droite, alors qu'eux n'hésitent pas à se situer sur un axe gauche-droite.

 
Je retiens de ce que vous dites la tension latente entre une volonté de changement grandissante dans la société et l'absence d'une perspective politique à gauche suffisamment crédible.

 
M. S.: La demande d'issue politique a tendance à grandir mais le décalage entre cette demande et ce que les citoyens perçoivent de l'offre qui leur est faite n'est, à ce jour, toujours pas comblée.

 
G. M.: Cette demande politique s'accompagne d'un manque de confiance à l'égard des formations politiques, ce qui, bien sûr, ouvre un champ au Front national (voir ci-contre).

 
M. S.: Cette demande n'est, ni dans sa forme ni dans son contenu, la même que celle que nous avons connue dans le passé. L'identification en termes de classe, en particulier à la classe ouvrière, est en recul quelle que soit la catégorie sociale concernée, y compris chez les ouvriers. Premier brouillage des repères habituels. Cela ne veut pas dire du tout, au contraire, une baisse de la conflictualité sociale.

Il faut se garder d'interpréter trop vite les réponses à un questionnaire selon les catégories du discours " savant ". Quand on demande aux gens ce que " libéralisme " évoque pour eux, " positif ", quoique plutôt en baisse, l'emporte largement (dans " libéralisme " il y a aussi pour beaucoup " liberté " et " tolérance "). La cote de " capitalisme ", en revanche, est très négative. En conclure que les Français refusent le capitalisme, au sens où nous l'entendons, serait tout à fait imprudent. Mais tout montre qu'ils réagissent de plus en plus négativement à tous les éléments de dérégulation, de déstabilisation, aux conceptions du tout marché, du tout privé.29% des personnes interrogées estimaient en 1985 que " l'Etat n'intervient pas assez dans la vie économique du pays ", ils sont 53% en 1994.43% disaient en 1980 que " planification " évoque pour eux quelque chose de positif; ils sont 36% en 1985, 50% en 1996. Et pourtant on ne peut pas assimiler cela à un refus du marché: la cote de " libre échange " s'élève, celle de " concurrence " aussi; " dirigisme " est de plus en plus rejeté.

Les gens sont-ils incohérents comme certains se plaisent à le dire ? Je pense plutôt qu'ils exigent une régulation sans étatisation, ils expriment le désir de voir reconnue l'initiative individuelle, ils veulent une société qui permette l'épanouissement de l'individu dans un monde qui ne soit pas celui de la jungle, du capitalisme sauvage, déchaîné.

 
G. M.: Je compléterai cette remarque par une autre concernant l'attitude vis à vis de l'expérience des pays de l'Est. A la question: " A propos de la chute des régimes communistes en Union soviétique et en Europe de l'Est, pouvez-vous me dire ce qui correspond le mieux à ce que vous pensez ? ", en 1993, 38% des enquêtés choisissaient comme réponse " l'idée de remplacer le capitalisme par un régime socialiste était une bonne idée mais la façon de faire était mauvaise et il faut en trouver une autre ", 33% " l'idée était mauvaise au départ mais le capitalisme n'est pas non plus satisfaisant " et 12% " l'idée était mauvaise au départ, cela prouve qu'il n'y a que le capitalisme qui marche ".

 
Une indication que le peuple de France ne se résigne pas et continue malgré les déboires, les désillusions, à espérer, à chercher une autre voie ?

 
M. S.: En 1980, 61% des sondés considéraient le mot " participation " comme positif. Ils sont 80% en 1996 ! A rapprocher d'une autre phrase qui fait un score énorme au hit-parade des réponses: " Les choses iraient mieux si on nous demandait plus souvent notre avis ". Ce cri, cette demande est, et de loin, la plus forte dans les milieux les plus populaires.

 
Ils cherchent une société qui allie planification et démocratie.

 
M. S.: Une planification où l'on écouterait les gens, où ne disparaîtrait pas l'initiative individuelle et la concurrence qui ne sont pas forcément une concurrence sauvage. Une société qui permette aux individus de choisir leur médecin, leur fournisseur. Cette double donnée est particulièrement nette dans l'attachement aux services publics. Les gens sont plus opposés que partisans des privatisations et complètement opposés quand il s'agit de l'école, des hôpitaux et de la Sécurité sociale, mais ils leur reprochent la routine, le mauvais accueil des usagers, le déficit d'information alors qu'ils considèrent les fonctionnaires comme plutôt aimables, plutôt travailleurs. Ils souhaitent que les services publics soient sensibles aux cas particuliers, à l'écoute des individus. Cette recherche d'une autre société qui dépasserait ces contradictions est particulièrement forte chez les jeunes.

 
Un an nous sépare des élections législatives de 1998. La question du vote politique va donc être directement posée aux Français. Comment leurs aspirations vont-elles ou non trouver à s'exprimer dans leurs votes pour tel ou tel parti ? Comment une sympathie se transforme-t-elle en vote ?

 
M. S.: Tout vote est, en quelque sorte, un vote utile. La question que chacun se pose alors est: " quel est le bulletin qui, dans les circonstances, va le plus peser dans le sens que je souhaite, comment ma protestation, ma colère, mon mécontentement va pouvoir s'exprimer dans un choix politique, un vote ? "

 
G. M.: Prenons l'exemple du Parti communiste.

Son image a longtemps été très mauvaise, elle s'est depuis nettement améliorée. Ce fait ne veut pas dire qu'on va voter pour lui mais cela augmente, à coup sûr, les chances qu'on a de le faire. Ce qui transforme une sympathie en vote correspond beaucoup à l'impression qu'on a ou qu'on aura de sa crédibilité. Ses propositions sont-elles réalisables ? A-t-il la capacité de les mettre en oeuvre ? Et là, l'image héritée du passé continue de peser.

Même si l'on pense que, quels que soient les partis arrivant au pouvoir, la politique qu'ils feront une fois élus sera peu différente, on va quand même choisir, pour certaines différences, en fonction aussi d'attachements idéologiques affectifs, même si en la matière il y a un certain effritement.

 
M. S.: Il y a aujourd'hui à la fois une très forte exigence de changement et un doute chargé d'angoisse sur la possibilité de faire autrement, qui s'alimente à quatre sources: la chute des pays de l'Est; l'expérience des deux septennats de François Mitterrand, en particulier la fin du deuxième; le sentiment qu'il existe des forces mondiales extrêmement puissantes qui détiennent le véritable pouvoir; et le retournement d'un homme comme Chirac, qui a fait sa campagne et l'a gagnée sur le thème du volontarisme politique.

Si la gauche ne prend pas la mesure de cette situation, elle peut ne pas gagner en 1998 ou alors gagner dans des conditions telles que, de nouvelles déceptions venant, la révolte, l'exaspération des gens poussent certains à choisir l'aventure du côté de solutions d'extrême-droite.

Pour le Parti communiste et, au-delà, pour la gauche tout entière, il s'agit d'abord de faire apparaître qu'on est résolu à changer, qu'on est décidé à ne pas capituler une nouvelle fois. Certes, il ne faut rien promettre qu'on ne puisse tenir, mais il faut aussi se mettre en situation de tenir le minimum hors duquel une alternative de gauche n'a pas de sens. Il s'agit ensuite de montrer que, pour soutenir une telle politique, les forces politiques existent, en termes de partis, en termes d'engagements citoyens, ce qui pose la question d'une union nouvelle à gauche.

 
G. M.: Pour que l'expression de la protestation se transforme en un vote constructif, il faut qu'elle s'accompagne du sentiment que cet acte peut influer sur la politique du pays. Ce qui nous ramène au problème de la crédibilité d'une formation politique, en termes d'action, de réalisation effective du programme proposé.

 


* Sociologue.Directeur de recherche au CNRS (Centre d'études de la vie politique française).

** Sociologue.Professeur émérite à l'Université Lille-I.

retour

 


Lien social


Mal-vivre

En 1994, le sentiment de vivre moins bien qu'auparavant se situait à un niveau déjà historique: 62%. En décembre 1996, il monte à 70%. Fait d'autant plus significatif quand on connaît les résultats des décennies antérieures. En 1966, 28% des personnes interrogées pensaient vivre moins bien qu'avant. Elles étaient 37% en 1978, 50% en 1981. Ces opinions négatives diminuaient en 1982 (39%) pour remonter à 51% en 1985, et à 60% en 1993.

L'exceptionnalité française

Les politiques qui auront le courage de mettre en avant le problème du sens, de défendre le droit au travail comme la traduction concrète du devoir de citoyenneté, d'affirmer que les contraintes économiques doivent adapter leurs impératifs aux nécessités du social et que la proposition inverse n'a pas de sens, anticiperont les effets potentiellement destructeurs des politiques illusoirement réalistes. Prôner la reconstruction du lien social n'est pas faire preuve d'idéalisme aveugle. Gageons à tout le moins qu'il y a place, aujourd'hui, pour un autre discours, un renversement des priorités dont la France pourrait être l'un des lieux d'expression privilégiés, réaffirmant ainsi une vocation à l'" exceptionnalité " qui a toujours fait partie, au prix de quelques illusions peut-être, de son histoire intellectuelle et politique ".

Marc Augé anthropologe

retour

 


Le Pen


Positions

Le programme, les déclarations de Le Pen le situent sans ambiguïté à l'extrême droite. Pour autant, les positions de ses électeurs sont beaucoup plus complexes, composant un système idéologique échappant à une stricte cohérence droite-gauche. Sur un grand nombre de thèmes, ils réagissent bien à droite mais sur certains autres ils se rapprochent des électeurs de gauche."

Guy Michelat

A droite de la droite

Ce qui caractérise la mouvance Le Pen, c'est d'abord, ce qui la situe bien à droite de la droite, un hyper-autoritarisme et l'hostilité aux immigrés, ensuite, par rapport à l'idéologie " libérale ", une attitude souvent plus critique que dans les électorats UDF et RPR, mais moins que dans les électorats socialiste et surtout communiste, enfin un degré de protestation, une volonté que ça change et une anxiété qui le différencient très nettement de la droite traditionnelle et le rapprochent, de ce point de vue, de l'électorat communiste ou d'extrême gauche."

Michel Simon

retour