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La monnaie unique en débat Par Gilles Masson |
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Voir aussi Europe. L'avis des Européens , La cote de l'euro à la baisse |
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Le débat sur la monnaie unique marque la vie politique, traverse tous les partis et dépasse la coupure droite-gauche.
Le sommet de Dublin, en décembre, a maintenu le cap: l'Euro doit servir la fuite en avant dans la croissance financière à partir d'une zone mark. Le pacte de stabilité pilote la déflation sociale et salariale dans les pays adhérents. A la Banque centrale européenne de préserver un haut taux de change de l'Euro à l'extérieur, voulu par les dirigeants allemands, en luttant contre la hausse des prix à l'intérieur de l'Union. Aux Etats et aux parlements nationaux de se conformer à une discipline de guerre économique et de l'imposer à leurs peuples respectifs. D'Edouard Balladur au Parti socialiste, en passant par Raymond Barre, Dublin a été accepté. Pour Jack Lang, il n'est pas question que le PS remette en cause le calendrier. Mais, à partir d'une donne largement consensuelle, hors les communistes, les appréhensions, les oppositions sur des aspects seconds s'avivent de plus en plus. La monnaie unique est d'abord un enjeu politique. Comment concilier les inconciliables, prétendre par exemple alléger la charge de la dette publique en laissant les marchés financiers décider de tout, alors que la France est prise à la gorge par ses créanciers extérieurs, sinon en faisant de la politique ? Jacques Chirac déclarait à "7 sur 7 " le 6 novembre 1994: " La France a fait ratifier le traité de Maastricht non pas par son Parlement mais par le référendum, cela veut dire qu'il faudra, avant de passer à la troisième phase, qu'un référendum en France autorise le gouvernement à le faire." Il défend aujourd'hui la politique monétaire commune afin de " lutter avec efficacité contre l'hégémonisme américain ". L'euro, île de stabilité monétaire face au capitalisme spéculatif du dollar, tel est le message qu'il cherche à faire passer.
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Quelle parité, euro des financiers ou euro des industriels, l'essai de limiter le débat aux seuls technocrates
Pour le premier ministre, Alain Juppé, cible des balladuriens qui demandent à infléchir la politique économique, " stabilité monétaire égale stabilité économique, égale croissance et création d'emplois ". Pour Nicolas Sarkozy, " la monnaie unique est un moyen au service de l'emploi et non une fin au service d'une orthodoxie ". La différence tient ici à l'exercice ou non du pouvoir. Dollar sous-évalué ? Mark surévalué ? Valéry Giscard d'Estaing a récemment introduit une rupture de ton, même si le débat sur une dévaluation du franc préalable au passage à la monnaie unique inscrit déjà celle-ci comme irréversible. L'ancien président s'en prend aux " intégristes des critères qui, sous prétexte de mieux la signer, finiront par tuer la monnaie européenne par une overdose de critères ". Mais il a aussi vendu la mèche: " Le choix de la meilleure parité franc-mark avant 1998 suppose la poursuite des réformes indispensables pour donner à notre marché du travail la flexibilité qui permet et qui encourage l'embauche ". Pour Jean Arthuis, qui lui répond contre la dévaluation, il faut compenser une dépendance monétaire par une intégration politique plus poussée. Le conseil des ministres européen doit rester souverain en cas de dérives budgétaires d'un pays ayant adopté l'euro. Ces débats - quelle parité, euro des financiers ou euro des industriels - sont largement piégés. Ils traduisent une inquiétude devant l'hostilité croissante de l'opinion, qu'ils tentent de désamorcer en laissant entendre qu'il s'agit de discussions entre spécialistes dont les peuples auraient tort de se mêler. Le débat semble plus ouvert au RPR. A la différence de l'UDF, il n'a pas en 1992 mis tous ses oeufs dans le même panier, ce qui crédibilise aujourd'hui ses critiques. Certains s'y expriment par des biais juridiques. Pierre Mazeaud veut introduire une exception à la suprématie du droit communautaire quand celui-ci contrevient à la Constitution de l'un des Etats membres. La délégation de l'Assemblée nationale sur les questions européennes, présidée par Robert Pandraud, face à l'explosion des marchés des télécoms, de l'audiovisuel, des transports, de l'énergie, défend (un peu) les services publics. Philippe Séguin est particulièrement intéressant à décrypter. Au premier rang des premiers ministrables, son action d'hier pour le Non à Maastricht peut légitimer la mise en oeuvre de la monnaie unique dans la perspective de l'échéance de 1998. Après avoir qualifié naguère Maastricht de " stupidité historique ", il estime le débat aussi dépassé que " la querelle entre Armagnacs et Bourguignons... Reste le débat de fond: quelle Europe voulons-nous ? " Ses thèmes: mondialisation, faire prédominer la logique économique sur la logique financière, rôle de l'Etat, Europe des nations, primauté du politique pour maîtriser les choix." On fait dépendre la politique du monétaire, quand le mouvement devrait être inverse." La question n'est plus de savoir s'il faut aller ou non vers la monnaie unique, mais de " déterminer dans quelles conditions y aller "." Il convient de rendre à la politique, seule expression de la volonté du peuple, sa légitimité ".
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Après Dublin, les contradictions monétaires, économiques, non seulement restent entières, mais vont s'aiguiser
Au Parti socialiste, la marge de manoeuvre, idéologique, est plus mince; pour Lionel Jospin, " les socialistes ne sont pas favorables par principe à un référendum et persistent à vouloir la constitution d'une monnaie unique ". Sur le référendum, Laurent Fabius semble plus nuancé: " De toute façon à un stade ou à un autre, le peuple devra être consulté sur ces choix " concluait-il dans un point de vue publié dans le Monde du 7 septembre. Mais il reste intransigeant sur le fond: " ou bien l'euro se fait et la construction du Continent européen se poursuit, ou bien il ne se réalise pas et nous reculons de trente ans ". Il redoute la surévaluation de l'euro par rapport au dollar et un pacte de stabilité qui serait un pacte de récession et appelle " un euro de croissance et non euro récessif ". Ne limitent-ils pas ainsi objectivement les possibilités de rassembler sur un projet de gauche ? Les socialistes mettent l'accent sur la dimension sociale. S'il n'y a pas d'assurances sociales dans le nouveau traité issu de la CIG, les socialistes " ne devront pas le voter " a affirmé Pierre Moscovici. Pour Jacques Delors: " Il est possible d'allier la monnaie unique et l'emploi: cela implique une philosophie économique différente de celle qui consiste à se focaliser uniquement sur le budget et la monnaie alors qu'il y a aussi la politique fiscale, la politique des revenus, la politique active du marché du travail." Dans le débat interne, Henri Emmanuelli, la gauche socialiste (Dray, Melenchon, Lienemann) ont exprimé des critiques sur les critères de convergence. C'est après la mise en oeuvre de la monnaie unique qu'il faudra " réorienter les objectifs de l'Union européenne", dit Lionel Jospin, notamment pour l'application du vote à la majorité qualifiée et en matière de politique étrangère et de défense. Jean-Pierre Chevènement, pour le Mouvement des Citoyens, rappelle que les Français qui ont voté en 1992 pour Maastricht, n'ont pas voté pour le pacte de stabilité et la fusion franc-mark. Pour Georges Sarre, qui relève les " propos courageux " de Giscard d'Estaing, " le projet de monnaie unique a fait long feu. Un pays sans monnaie et sans libertés d'arrêter un budget est-il un Etat libre ? En tout cas, il n'est plus une République... Ce qu'un référendum a fait ne peut être défait que par un autre référendum ". Après Dublin, les contradictions monétaires, économiques, non seulement restent entières, mais vont s'aiguiser. Dans le modèle ultralibéral, monnaie unique signifie aussi taux d'intérêts uniques, pacte de stabilité, liquidation des services publics, ainsi que d'autres choix stratégiques. Du 1er janvier 1999 au 1er juillet 2002, la coexistence de l'euro et des monnaies nationales aggravera une contradiction entre les exigences des marchés monétaires et les politiques nationales pour l'emploi. L'analyse des pays qui satisfont ou non aux critères aura lieu de janvier à avril 1998. C'est peu dire que le gouvernement issu des urnes aura une énorme responsabilité. |
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Europe. L'avis des Européens
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A la question: " Pensez-vous qu'il devrait y avoir un référendum dans votre pays sur la monnaie unique ? "Allemagne: oui à 79%Grande-Bretagne: oui à 76%France: oui à 66%Italie: oui à 52%
Faut-il ou non que les peuples disent leur mot ?
Daniel Vernet dans le Monde du 20 janvier analyse ainsi le dilemme des gouvernants: " Le risque, c'est que la logique de l'euro reste masquée aux opinions publiques.
Certes, l'enthousiasme européen n'étant pas leur principale caractéristique, on peut toujours invoquer l'inutilité de les alarmer prématurément.
Toutefois, ce dévoilement au coup par coup des répercussions de la monnaie unique n'empêchera pas un réveil douloureux."
CQFD
Mais pourquoi continuer Maastricht alors que l'on a l'impression que ça ne passe pas ? " demande Alexandre Adler au président de la République lors de son intervention télévisée le 12 décembre." Nous avons besoin d'une monnaie unique, répond Jacques Chirac, parce que nous avons un marché unique." La monnaie unique est bien la clef de voûte de l'actuelle construction européenne.
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La cote de l'euro à la baisse
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Chez des économistes et éditorialistes, on observe davantage de prises de position qui s'écartent de la " pensée unique ".
Claude Boroux constate dans la Vie française que " les Allemands ont dicté leur loi à Dublin: pas d'Euro sans disziplin...au service de l'hégémonie germanique ".
Alain Duhamel note: " Tout incite à préconiser la primauté du Conseil européen et du Conseil des ministres sur la future Banque centrale européenne, et à privilégier les critères de croissance et d'emploi " (qui sont ignorés par Maastricht).
C'est en constatant l'anémie de notre économie que de nouvelles pistes monétaires sont soumises à l'étude par de nombreux économistes dans le collectif rassemblé sous le pseudonyme d'" Aristote ".
Pour certains qui ne remettent pas en cause la monnaie unique, il faut revoir les critères (Rudolf Michel, professeur de finances à Brême).
La parité franc-mark est la " cause majeure de notre déclin ", selon J.-P.
Vesperini.
Jean-Jacques Rosa estime qu'il faut " cesser d'étrangler la croissance par une politique monétaire et fiscale déraisonnable, et rétablir la vérité des prix sur le marché du travail...il est certainement inexact, et par suite vain, de renvoyer toute la responsabilité sur les rigidités du travail pour exonérer de toute critique l'erreur monétaire majeure que nous poursuivons contre vents et marées ".
Yves-Marie Laulan concluait un article dans le Figaro par un virulent " l'Europe d'aujourd'hui, c'est l'Europe contre l'Europe, l'Europe des textes contre l'Europe des hommes, l'Europe de l'illogisme contre l'Europe du bon sens.
L'Europe est à l'envers, il faut la remettre à l'endroit ".
Gérard Lafay, dans le même journal, traitait du passage à l'Euro comme " d'une machine à surévaluer ".
Jusqu'à M.
Stéphan Collignon, directeur d'études d e l'Association pour l'Union monétaire de l'Europe, qui constatait que " la politique de la Bundesbank, suivie par presque tous les pays de l'Union, n'est adaptée qu'aux seules réalités allemandes ".
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