Regards Mars 1997 - Edito

La brûlure

Par Henri Malberg


Vitrolles, Châteauvallon, la loi Debré ont agi sur l'opinion comme un révélateur et une brûlure.

Ainsi donc le couple Mégret et le Front national ont réussi leur main basse sur Vitrolles. Ainsi donc un créateur peut être " jeté " par la mairie lepéniste de Toulon. Ainsi donc, avec la loi Debré, on veut faire de chacun un auxiliaire de police chargé de rendre compte du mouvement des étrangers résidant chez lui.

La riposte est venue comme une lame de fond. Et comme toujours en France, ça monte vite, très vite. La loi Debré et notamment son article 1 ont du plomb dans l'aile et ne s'en remettront pas. En refusant l'engrenage, les dizaines de milliers de signataires des appels ont fait un acte de citoyenneté exceptionnel. Ils honorent notre pays et continuent son histoire, dans ce qu'elle a de plus progressiste.

Tout cela a un sens et porte loin. C'est aussi la preuve qu'il ne faut jamais laisser passer l'injustice. Comment ne pas rappeler en la circonstance les luttes courageuses des sans-papiers et la solidarité qui les a entourés ? Ils ont été l'éveil des consciences de ce combat.

 
Comment faire face au Front national ?

En même temps, une réflexion politique a envahi la presse. La question: " Comment faire face au Front national ? " en appelle d'autres: " Pourquoi le Front national s'installe-t-il dans la vie politique française ? ", " Quelle politique pour sortir le pays de cet engrenage ? "

Le Front national progresse d'abord parce qu'on lui cède du terrain, en faisant comme si la question de l'immigration était centrale dans les difficultés du pays. Ainsi, la loi Debré qui prend pour cible l'immigration ne fait que conforter tout ceux qui pensent que Le Pen a raison. Le calcul de la droite reprenant certains thèmes du Front national pour des buts électoraux ne fait que banaliser celui-ci. Chaque concession renforce le Front national qui joue à fond sur les haines, les divisions, les mécanismes profonds de toujours: le bouc émissaire. Hier, les ritals, les juifs. Aujourd'hui, le black, l'arabe, le jeune. Et le juif à nouveau.... Et les intellectuels mis en accusation ces jours-ci.

La réplique doit être systématique, toujours.

Ce ne sont pas les étrangers qui sont responsables de la crise que connaît la société. Ce ne sont pas les étrangers qui dirigent le pays, qui sont à la tête des banques, des compagnies d'assurances, des puissances financières. Ce ne sont pas les étrangers qui sont responsables, s'il y a dans notre pays cinq millions de chômeurs et personnes privées d'emploi et des millions d'autres, victimes de la flexibilité et des petits boulots.

Pendant qu'on transforme en bouc émissaire l'étranger, on masque la responsabilité du système, des marchés financiers, qui mettent le pays et le monde à genoux.

Pour combattre le lepénisme et le faire reculer, il faut ne rien lui céder. Ni sur le plan des idées, ni sur le plan des valeurs.

La France est un creuset où, depuis toujours, s'effectue un brassage des êtres et des traditions qui fécondent le pays. Les étrangers, les immigrés ont toujours apporté au pays leur travail et leur intelligence. Ils ont contribué à extraire son charbon, à faire ses routes, à poser les rails de chemin de fer, à produire et construire les automobiles, à bâtir les maisons, les barrages. Ils ont contribué à défendre les libertés du pays, combattu sur ses barricades, formé des bataillons de la colonne Leclerc, ont crié: " Vive la France ", devant les pelotons d'exécution.

Ils ont trouvé en France l'air du temps et ont contribué à vivifier sa culture. Dan Franck, animateur de l'appel des écrivains contre la loi Debré, a rappelé que: " Voici longtemps, vinrent à Paris des immigrés de tous les pays qui ouvrirent le monde à l'art moderne. Ils s'appelaient Soutine, Chagall, Foujita, Modigliani, Gris, Picasso, Cendrars..." Ils s'appellent aujourd'hui Charpak, Tahar Ben Jelloun, Xenakis, Haroun Tazieff. Et Platini ou Yannick Noah.

En vérité, les Bretons et les Corses, les Auvergnats et les gens du Nord, les Alsaciens, les Lorrains et les Pieds-noirs, les Polonais, les Espagnols et les Italiens, les Maghrébins et les Portugais, les Blacks de la France francophone, et des Allemands, des Américains, tout cela a produit, produit et produira encore une France qui est elle-même quand elle est ouverte sur le monde. Un drôle de pays, qui sait faire richesse des apports de chacun... Et un tout de cette diversité.

Mais, si les forces progressistes, si la gauche veulent repousser le Front national, il ne suffira pas de dénoncer et de combattre son idéologie. Il faut être porteur du combat pour s'attaquer aux causes de la situation et d'un projet qui montre qu'on peut vivre autrement, qu'on peut combattre les inégalités, donner du travail, redonner un sens à la vie en commun.

Il y a, dans le peuple, une demande de clarification, de courage politique et de pratique politique nouvelle. Le sentiment que depuis vingt ans, la droite puis la gauche et à nouveau la droite n'ont pas apporté de réponse aux questions vitales et l'idée que la société fiche le camp taraudent le pays.

C'est le manque de réponse politique forte, crédible, qui alimente Le Pen. Tous ceux qui présentent la situation actuelle comme inévitable, la mondialisation comme une fatalité, la perte de souveraineté du pays comme inéluctable, ouvrent une brèche.

Si la réponse " des politiques ", c'est qu'on ne peut rien changer, ou pas grand chose, c'est la démagogie fascisante qui aura le dernier mot. Que cela plaise ou non, c'est ainsi.

 
Une certaine conception de la France

Les personnes qui sont allées à Châteauvallon, celles qui signent les appels contre la loi Debré, celles que Vitrolles indigne, celles qui sont descendues dans la rue dans tout le pays sont aussi différentes qu'on peut imaginer. Comme est la France.

De droite ou de gauche, orientées politiquement, ou furieusement en colère contre tous les partis, que défendent-elles au fond ? On serait tenté de répondre: une certaine conception de la France, de la nation française.

Une France généreuse, ouverte, une France respectant les cultures, faisant de sa diversité, une source de sa vie, une France qui rejette ce qu'il y a d'immonde et qu'elle sent s'agiter derrière le lepénisme, les haines, le racisme, le mépris des autres peuples, le mépris des droits tout court.

Une France où chacune et chacun puisse réaliser sa vie dans une société solidaire. Le contraire de la loi de la jungle. Ce mouvement, cet élan est porteur d'une grande espérance. Ce pays n'est pas " foutu " aussi longtemps que des femmes et des hommes agiront ainsi.

 
La place particulière des communistes

Personne n'a le monopole du combat contre le Front national et les communistes n'y prétendent pas. Pourtant, l'idée que les communistes ont une place particulière dans ce combat commence à se développer. Car, s'il y a eu Vitrolles, il y a eu aussi Gardanne. Le candidat communiste qui double ses voix et l'emporte.

Pour faire reculer le parti de Le Pen, il faut une gauche bien à gauche et il faut une composante communiste plus influente. C'est ce qu'a exprimé Henri Hajdenberg, président du CRIF: " Je pense que le Parti communiste a évolué et qu'il est en mesure de récupérer une partie de son électorat, notamment dans les banlieues défavorisées qui sont sensibles à la propagande du Front national. Il faut l'encourager. Il faut que le Parti communiste reprenne toute la place qui lui revient dans la société française. Il faut l'aider à reprendre l'action militante qu'il avait autrefois. Face à un Front national qui prône la haine de l'autre et l'exclusion, le Parti communiste, lui, a un discours positif qui peut être bénéfique pour la société française."

En vérité, de larges milieux de l'opinion publique demandent aux communistes d'être un recours contre le Front national. Ils pensent que le Parti communiste est mieux armé que quiconque pour faire face. Mieux que le Parti socialiste prisonnier de quelque façon d'un " réalisme " qui sonne aux yeux de nombreux milieux populaires comme un rappel des déceptions accumulées. H. M.

 


André Stil, l'Homme Fleur, Grasset, 200 p., 98 F.

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