Regards Mars 1997 - La Création

Les fleurs épanouies d'une vie ordinaire

Par Francois Mathieu


De la demeure de vie et d'écriture devenue sienne, André Stil regarde la plaine du Roussillon.

Qu'est-ce que vingt ans ? Pour Denis et sa femme, vingt ans de vie, " de vingt à quarante ", ce sont des années qu'ils n'ont pas vues passer, " à courir après tout ça, pas tout à fait ainsi qu'ils l'avaient prévu, mais assez pour qu'ils en gardent un souvenir heureux ". Mais à ces vingt ans s'ajoute la dizaine d'années de la conscience qui s'ouvre sous le regard de l'écrivain, peut-être comme une de ces fleurs rares qui mettent des mois, parfois des années, à éclore.

Les deux frères, Renaud et Denis, se sont partagé les terres familiales. L'un a eu la vigne, l'autre, attiré par les fleurs, s'est fait pépiniériste et a fort bien réussi. Les deux familles vivent en harmonie, côte à côte, dans le mas familial. Denis et Edith n'ont eu qu'un enfant, Gérard, et les jeunes grands-parents, Denis en particulier, peuvent être fous de leur petite-fille, Claudia, fille de Gérard et de Claudine. Des soucis, Denis n'a eu que quelque temps celui d'un fils sans travail jusqu'à ce que d'une crise violente entre les deux jeunes gens sorte la décision: " Pa ! J'accepte de travailler avec toi... Si tu veux toujours ? " Denis peut être rassuré de ce côté-là, Gérard, qui n'y connaissait rien, a vite fait de savoir faire et d'introduire un sang nouveau dans l'entreprise. Denis peut se vouer à d'autres soucis et même les exagérer: ses migraines ophtalmiques qu'il appelle " sa petite maladie ", ou l'opération que dut subir Edith en 1993, " une de ces opérations dont souffrent, à un moment ou à un autre, presque toutes les femmes, sauf les héroïnes de roman, et qui laissent marqué le reste de leur vie ". Cette opération évoquée, André Stil pose la question à tous les maillons de la chaîne qu'un roman concerne: " Quand sera-t-il possible d'écrire simplement, sans honte ni spectacle, de choses aussi essentielles ? " Question fondamentale à laquelle l'écrivain répond, et dont tout nouveau roman qu'il nous propose est une somme riche de réponses sans cesse renouvelées puisées aux sources de la vie.

 
" Ecrire simplement sans honte ni spectacle des choses essentielles "

On aperçoit la technique du récit où, qu'importe si Denis et le narrateur souvent semblent se confondre, au récit linéaire se superposent, comme des collages, descriptions et pensées, incursions dans le politique et scènes de rue. L'ordinaire serait fade, il est raffinement gourmand, comme cette " surprise d'huîtres grillées sur sarments " goûtées chez de nouveaux amis, lui sculpteur, elle peintre. Gourmandises des yeux toutes les couleurs, toutes les formes, gourmandises de l'esprit les " noms, surnoms, prénoms " que les fleurs " ont gagnés en route, pompon, princesse, mystère, pépite, déesse, cupidon...", leurs origines. Invitation à penser: " Semer ou planter, c'est parier en confiance sur cette poussée à venir, confiance plus grande que celle portée aux sources." Mais la beauté des fleurs et la prospérité d'une petite entreprise ne peuvent faire oublier la réalité: si " l'Ouest de l'Europe paraît devenu une terre trop calme, où s'assoupissent des feux naguère parmi les plus vifs ", on ne saurait ignorer qu'un fatum sourd et aveugle tire d'autres ficelles: " Tu croyais mener ta vie, une vie, petite mais une vie, assez ordinaire, selon ton choix, et t'en voici privé.

Toi et elle n'êtes plus que les éléments d'un marché, autant dire un poste dans un budget, fixé d'avance, et que ce soit à Bruxelles ou à Washington ne fait plus ton affaire. Quant à la vie qui a peu à peu changé Denis, elle peut susciter chez le romancier cette réflexion d'écriture: " Quel reproche lui en ferais-je, moi, que ce roman attendait en moi, bien plus qu'un bouquet, une boutique de fleuriste autour de moi, assis tel un acteur de poèmes au milieu, au petit milieu, d'une bibliothèque trop pleine ? (...)

A l'accompagner dans cette vie qui a été la sienne, son roman n'est-il pas devenu lui aussi, de ligne en ligne, de page en page, un peu autre chose. La vie..." épanouie, avec dans l'ultime lieu du livre, comme en postface, ce gros détail que Denis a toujours tu, allégorique de ses angoisses comme une figure de danse macabre sur un mur d'église allemande, " le grand homme blanc ", prêt à lui tendre une main." C'est ça aussi, un homme ", peut conclure l'écrivain.n F. M.

 


André Stil, l'Homme Fleur, Grasset, 200 p., 98 F.

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