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Ecrire, c'est donner, dit-elle Par François Mathieu |
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Annie Ernaux publie deux écrits, où elle se fait l'ethnologue de sa mémoire, de la nôtre aussi, peut-être.
Quiconque a lu les Armoires vides ne peut qu'être en terrain connu. Il retrouve le café-épicerie de la rue Clopart (la rue du Clos-des-Parts), l'école privée catholique avec son pensionnat, les rengaines (Ma Petite Folie) et les émissions populaires (" Sur le banc ", " le Tribunal ", ou " Reine d'un jour ") diffusée par Radio-Luxembourg. Annie Ernaux nous avait dit pourquoi il lui était arrivé de penser " mal de son père ou de sa mère ". La honte et les humiliations, les " phrases perfides en plein dans la gueule " et " la culpabilité moite et solitaire " (1) provoquée par la conscience d'une différence sociale dans un cadre provincial humilié dès qu'il se heurtait au deuxième cercle social. Elle avait beaucoup dit, sauf la petite boule au fond de la gorge, comme un abcès.
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" Les mots avec lesquels je me pensais et pensais le monde autour "
On a tous au fond de nous une petite scène familiale (plus ou moins) tragique vécue dans l'enfance ou l'adolescence. Jamais on ne la convoque. Elle disparaîtra avec les protagonistes et les témoins. Il est rare que l'on s'en vante, à moins que, poussé par le besoin d'y voir clair, il faille faire resurgir la faute originelle explicative qui faillit entrer dans la rubrique des faits divers locaux. Des décennies plus tard, Annie Ernaux ouvre pour soi l'objectif, appuie enfin sur l'obturateur pour rephotographier " sa scène ", qui remonte au dimanche 15 juin 1952. A la suite d'une de ces disputes auxquelles aucun couple n'échappe, le père d'Annie Ernaux avait agrippé sa femme " par les épaules, ou le cou. Dans son autre main, il tenait la serpe à couper le bois qu'il avait arrachée du billot où elle était ordinairement plantée ". Il y a décidément un saut entre le commun des mortels et l'écrivain. Les uns refoulent leur petite scène traumatisante, l'autre l'écrit et, ce faisant, la transcende. Il y a là, dans la reconnaissance du geste meurtrier parental, la mécanique irrépressible de l'écriture, d'une écriture, dont la recherche - " ethnologique de moi-même ", dit Annie Ernaux - fait que la Honte n'est pas les Armoires vides, mais que l'on ne peut plus lire les Armoires vides sans lire la Honte, comme on ne peut pas lire la Honte sans son pendant Je ne suis pas sortie de la nuit. Le fait divers strictement familial enfin posé (osé) sur la page, il y eut comme une délivrance, quasiment dans le sens médical ancien de la phase ultime de l'expulsion, après l'enfant, du placenta. Et l'étonnement qu'il puisse s'agir " d'un événement banal ", mais surtout - et c'est là qu'est l'acte créateur qui nous intéresse - que peut-être " tout récit rend normal n'importe quel acte, y compris le plus dramatique ". Les personnages sont flous; la photographie, que l'on dit si objective, est mal cadrée. Dès lors, Annie Ernaux tente une reconstitution. Puisque la mémoire est tout juste capable de faire resurgir " l'atmosphère, la position de chacun dans la cuisine, quelques paroles ", elle fait appel aux " traces matérielles ", aux objets quotidiens encore existants (des cartes postales, une trousse à couture, un missel) qui, certes, ne furent pas témoins de la scène, mais témoins de l'après-immédiat, de la première date précise de son adolescence. Puis l'enquête peu à peu se pousse loin du centre: elle nous remémore, par journal local interposé, les événements marquants de l'année 52: l'affaire Dominici, la guerre d'Indochine, de Corée, Orléansville, le plan Pinay, Jacques Duclos écroué à Fresnes. Pour enfin, faute de nourriture de ce côté-là, retourner à soi. Pour dire les conditions de l'écriture, et dire et comprendre toujours plus comment l'enfant-femme était " entrée dans la honte "." Ce qui m'importe, c'est de retrouver les mots avec lesquels je me pensais et pensais le monde autour " et " remplacer la topographie douce des souvenirs (...) par une autre aux lignes dures qui la désenchante, mais dont l'évidente vérité n'est pas discutable par la mémoire elle-même " (quel rythme dans la prose !). Il y a dans cette autre Honte qu'est Je ne suis pas sortie de ma nuit - le journal qu'a tenu Annie Ernaux sur sa mère, atteinte de la maladie d'Alzheimer, et sur elle-même - une phrase clef qui nous dit tout de l'écriture et de l'écrivain: " Est-ce qu'écrire, et ce que j'écris, n'est pas une façon de donner ? " écrit " la femme en train d'écrire ", unie à " la fille de 52 ". N'est-ce pas là tout ce que l'on demande à l'écrivain ? Parce qu'ouvrant une nouvelle fois ses propres armoires dont elle sait très bien qu'elles ne sont, ne seront jamais vides, Annie Ernaux nous invite à y regarder et, en lucide connaissance que les siennes sont les nôtres, nous donne ainsi toujours plus à voir ce que nous fûmes et ce que nous sommes.n F. M.
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| Annie Ernaux, la Honte, Gallimard, 133 p., 70 F. Je ne suis pas sortie de ma nuit, Gallimard, 110 p., 60 F |
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1. Annie Ernaux, les Armoires vides, Gallimard 1974. |