Regards Mars 1997 - La Création

Vivent les saltimbanques

Par Emile Breton


On était en 1966 et le pouvoir d'alors, aussi gaulliste qu'on pouvait l'être, puisqu'aux mains du général lui-même, couvrait l'Ile-de-France de tours et de barres à habiter. Ainsi, à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, achevait de s'édifier un ensemble qui allait s'appeler d'un chiffre, celui du nombre de logements qu'on arriva à y entasser: les " Quatre Mille ". Ce terrain appartenait à la ville de Paris. Pratique: on allait pouvoir y expédier ceux qui faisaient mauvais effet dans le paysage parisien à rénover, les ouvriers, les pauvres. A d'autres les problèmes. C'était pain bénit: la municipalité de La Courneuve était dirigée par des communis-tes qui, disait-on, aimaient les pauvres. Ils seraient servis. En plus des Parisiens expatriés, on fourra là les habitants des bidonvilles qu'on venait de se résigner à démolir pour d'évidentes raisons d'esthétique, et des " Pieds-noirs " rapatriés d'Algérie dont on ne savait que faire, ceux qui n'avaient pas eu trop d'occasions de faire des économies, dans leur vie de travail.

On n'avait pas encore songé à nommer un ministre de l'Intégration. Elle se faisait tant bien que mal. La solidarité des bidonvilles, la cordialité de relations de voisinage nouées dans les escaliers parisiens, la chaleur méditerranéenne des " Pieds-noirs " se lièrent en une sorte de ciment somme toute assez solide pour tenir quelques années, celles du premier éblouissement sous le toit trouvé ou retrouvé, devant l'eau chaude au robinet et la douche à la maison. Et puis, il y avait l'usine, où des camaraderies se forgeaient, Rateau, Babcock, d'autres. Leurs cheminées balisaient un espace commun, leurs sirènes mesuraient le temps de chacun. Vision idyllique ? Non: face claire d'une réalité contrastée, car il était évident, déjà, que ces solidarités ne se nouaient pas par la grâce du pouvoir bâtisseur de ces cités, mais contre lui. Il n'allait pas tarder d'ailleurs à s'acharner de toutes façons sur elles. Et déjà le ver était dans le fruit.

Ainsi, en cette même année 1966, un film venait de s'achever. Aux " Quatre Mille " justement. Pendant qu'à l'image passaient, succédant à la couverture d'un livre où se détachait le mot " Idées ", les couleurs d'abord floues puis éclatantes d'une carte postale tombée sur une pelouse, une voix monocorde lisait sur le ton de la " leçon de choses ": " Il est sûr que l'aménagement de la Région parisienne va permettre au gouvernement de poursuivre plus facilement sa politique de classe. Et au grand monopole d'en orienter et d'en organiser l'économie, sans trop tenir compte des besoins et de l'aspiration à une vie meilleure de ses huit millions d'habitants." Cette voix, c'était celle de Jean-Luc Godard, et le film, le sien, Deux ou trois choses que je sais d'elle. Il portait en sous-titre: " Elle, la région parisienne ".

Elle a beaucoup changé, la région parisienne. De Pompidou en Giscard et Chirac, autre gaulliste, les années ont passé. Et n'oublions pas Mitterrand: il avait été élu pour " changer la vie ". Il la changea en effet, mais pas vraiment au sens où l'attendaient ces gamins des banlieues qui, un soir de mai 1981, descendaient, fous de joie, les Champs-Elysées vers la Bastille de tous les bals populaires, qu'ils croyaient avoir prise une deuxième fois. Les usines ont fermé, le béton s'est fissuré, les promesses se sont envolées. Le temps vint d'ouvrir boutique, sous l'enseigne " A la fracture sociale ". L'un allait faire son beurre devant la porte, c'était le Front national. Son programme ? Chasser de chez eux ces ouvriers qui, naguère, avaient fait la fortune, entre mille autres, d'un cimentier français dont monsieur Le Pen, divine surprise, avait eu le bonheur d'hériter. L'autre, le RPR, eut peur que ce camelot sans patente sur le trottoir lui rafle sa clientèle. Il en remit sur le boniment et un ministre de la République - et de la " majorité libérale " - Eric Raoult, parvint à aller plus loin que son concurrent dans l'injure faite à l'intelligence de ses concitoyens. Il proposa que soient envoyés, dans cet enfer, la banlieue de tous les dangers, les jeunes écervelés, des cinéastes qui, trouvant que son gouvernement en faisait tout de même un peu trop, avaient signé une pétition par laquelle ils s'engageaient à ne pas se faire délateurs pour dénoncer les étrangers qu'ils avaient ou auraient pu héberger.

Ainsi ce gouvernement de la fin du XXe siècle, UDF et RPR conjoints, redonnait-il vie aux plus vieux fantasmes. Au dix- neuvième siècle déjà, le bourgeois parisien était arrivé à se persuader qu'au delà des " fortifs " vivaient des êtres incertains, ouvriers des " classes dangereuses " venus de Bretagne ou de Belgique, alors le bout du monde. Il voyait avec terreur naître de leurs accouplements bestiaux ces hordes qui, un jour, viendraient camper dans leurs salons. Mais de là à envoyer en ce noir sous-monde ses propres enfants dévoyés, il fallait être un libéral de notre siècle éclairé pour y songer.

Laissons ce ministre et ses croquemitaines disputer à Le Pen son bout de trottoir et lui tracer par là un boulevard sur lequel l'autre s'apprête à parader. A revoir aujourd'hui Deux ou trois choses que je sais d'elle, lucide sur la société, tendre sur les personnages, il est tout à fait évident que c'est Godard qui savait " lire " le paysage France tel qu'il était en train de se constituer. Lui et non les " aménageurs " d'alors chantant les beautés de leurs cités nouvelles ni les " intégrateurs " d'aujourd'hui, ainsi nommés par antiphrase sans doute, acharnés qu'ils sont à dresser une partie de la France contre l'autre. A la désintégrer. C'est donc Jean-Luc Godard qui avait raison. Lui, le " saltimbanque " - il vient de signer la pétition - et pas les gens du pouvoir. Pour une raison au fond toute simple, dont on peut trouver la clé dans un entretien qu'il donna en 1966, à propos de son film: " Il y a bien sûr le prétexte, qui est la vie, et parfois la prostitution dans les grands ensembles; mais l'objectif réel, c'est d'observer les mutations." Observer les mutations, n'est pas, on s'en doute, le souci premier de ceux qui nous gouvernent. Leur affaire, c'est de les freiner, voire de les bloquer, pour se cramponner à ce qu'ils tiennent.

Ainsi peut-on mieux voir l'imposture de ce pouvoir aujourd'hui en place voulant persuader qu'il y aurait d'un côté les " émotifs " toujours prompts à s'émouvoir pour des causes qu'ils croient justes et, eux, les gouvernants, qui connaissent et appliquent la politique convenant au pays. Il n'est pas indifférent, en effet, de noter que c'est au lendemain de l'élection de Vitrolles, que s'est produit ce sursaut citoyen des pétitions.

Les Juppé, Raoult et autres Charette disaient jusqu'alors qu'ils ne se montraient les champions de " la France pure ", que pour couper l'herbe sous le pied au Front national. On a vu ce dimanche-là, que, s'ils coupaient l'herbe, c'était pour servir le foin aux Mégret. Politique suicidaire. Et ce sont les saltimbanques, ces émotifs, qui ont réagi, faisant la politique - même dans le cas de ceux qui croyaient ne pas en faire - qui convient au pays. Vivent les saltimbanques.

 


Liz Mc Comb sera à Grenoble le 8 mars, à Dijon le 13 mars, à Mâcon le 3 avril, et à l'Opéra de Lyon les 4 et 5 août, dans d'autres villes encore.Elle sera aussi sur Arte, le 22 mars, dans un film qui lui est consacré.

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