Regards Mars 1997 - La Création

Un Américain dans le monde de Shakespeare

Par Franck Cormerais


Al Pacino, prestigieux héritier de l'Actor'Studio, a réalisé son premier film, Looking for Richard. Confrontation au théâtre shakespearien et à ses mythes.

A l'origine de ce projet, magnifiquement iconoclaste, Richard III de Shakespeare. Une des pièces les plus interprétées du répertoire du dramaturge mais, paradoxalement, l'une des moins comprises. Le spectateur a continuellement devant les yeux l'image d'un fou destructeur, avide de conquérir le trône. Shakespeare s'attache plutôt à décrire la descente aux enfers d'un homme pris au piège de sa propre folie.

Chaque meurtre en appelle un autre. Richard clame: " Si je meurs, pas une âme n'aura pitié de moi: et pourquoi auraient-ils pitié, puisque, moi, je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même." Laurence Olivier, dans sa version filmée de la pièce, s'attachait à ne pas trop noircir le personnage. Dans sa scène avec Lady Anne, il en faisait presque un séducteur. Pacino se situe dans un registre différent. Looking for Richard est à mi-chemin entre une retranscription partielle de la pièce et un documentaire sur une oeuvre. Le metteur en scène veut avant tout faire partager sa passion pour Shakespeare. Il interpelle les gens dans la rue, choisit avec soin ses partenaires, rencontre des spécialistes (Peter Brook, John Gielgud). Sa démarche se veut ludique.

On le voit prendre un grand plaisir à parler du sens précis d'une réplique, à mimer la démarche de Richard le long d'un escalier. Le théâtre est une jouissance qui déborde largement le cadre d'une scène. Pacino, devant la caméra, est toujours en représentation, s'amusant des réactions de sa troupe au cours des répétitions. Le tournage du film s'étant étalé sur plusieurs années, on le voit barbu (pendant l'Impasse de De Palma) ou glabre (Heat de Michael Mann avec Robert de Niro). L'acteur, tel un Frégoli moderne, se transforme, se démultiplie. Il y a d'ailleurs une énigme Pacino. Contrairement au comédien, l'homme ne nous livre que très peu de choses. Il préfère s'enrober de mystère.

 
Une démarche ludique, un désir de partager la passion pour un auteur

Très adroitement, le film propose également, d'une façon distanciée, un portrait des Etats-Unis. Looking for Richard dépeint une névrose obsessionnelle. Celle d'un pays malade de son manque de culture, de son histoire balbutiante face à l'Europe. Shakespeare est un des nombreux avatars auxquels les Américains doivent faire face. La patrie de Nike et Coca Cola se retrouve désarmée face à des monstres aux noms (à leurs yeux) abscons, voire ésotériques: Macbeth, Othello, Hamlet. Mais Pacino n'attaque pas ses compatriotes de front. Il procède par des touches subtiles, évitant de se poser en censeur (une soirée à la mode où, le plus sérieusement du monde, on explique que Richard doit être transformé en joueur de blues; un Américain affirmant que Shakespeare devrait être interdit à cause de sa difficulté).

Le mécanisme du film tend, progressivement mais inexorablement, à remettre la pièce au premier plan. Les apartés sur Shakespeare deviennent moins fréquents. Al Pacino se métamorphose en Richard III, Winona Ryder en Lady Anne et Kevin Spacey campe un Buckingham d'une parfaite duplicité. La beauté du texte est relayée par une mise en scène saccadée. Pacino part d'un décor de musée pour aboutir en pleine lande.

Nul souci de vraisemblance ou d'un vérisme parfois trop reconnaissable dans certaines adaptations récentes de Shakespeare. Le metteur en scène se met au service des personnages. La caméra épouse leurs contours sans les étouffer. Les dialogues résonnent alors avec une évidente pureté. Celle d'un théâtre profondément humain et nécessairement touchant par sa faculté à nous parler le langage de nos .

 


Al Pacino, Looking for Richard.

retour