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Naviguer dans la mémoire du monde Par Anne-Marie Morice |
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Depuis Sumer, la volonté encyclopédique de l'homme l'a entraîné à accumuler et à classifier les connaissances.
A l'ère du multimédia et de l'Internet, une articulation globale du savoir n'est sans doute plus concevable.
Rassembler " Tous les savoirs du monde " est une ambition qui remonte aux origines de l'écriture et c'est aussi celle, affirmée, des réseaux électroniques. C'est ce que nous rappelle, fort à propos, l'exposition du même nom qui accompagne l'ouverture au public de la Bibliothèque nationale de France en nous présentant l'aventure encyclopédiste de l'humanité: des tablettes d'argile sumériennes, premiers supports connus d'écriture, 3 000 ans av. J-C, forcément non reproductibles et peu transportables, jusqu'à l'Internet, support qui abolit espace, temps, matière et qui peut mettre le savoir à la portée de tous. Mais, outre la présentation des différentes incarnations physiques qui ont permis de consigner et de transmettre les connaissances d'une époque, cette exposition nous donne à percevoir comment le support d'inscription a une portée sur le contenu de ce qui est transmis. Les grands manuscrits enluminés de l'Occident médiéval, oeuvres uniques qui reflètent un idéal de perfection divine, n'étaient pas faits pour voyager. La révolution gutenbergienne, au XVe siècle, a révolutionné les modes de connaissance. Depuis McLuhan, dont la vision prophétique reste d'actualité pour mesurer la portée de la révolution électronique, nous savons que les simultanéités des nouveaux médias introduisent des modes d'échanges inédits. La dernière partie de l'exposition " Tous les savoirs du monde ", avec ses écrans d'ordinateur plongés dans une nébuleuse de tulle, exprime ce passage et esquisse les questions qui se posent aujourd'hui. Sur ces écrans d'ordinateur où la culture mondiale vient s'afficher à la demande et de façon dispersée, comment éviter le danger de morcellement du savoir, quelles médiations mettre en place ? Faut-il redouter ce changement de paradigme introduit par l'interactivité ou au contraire y voir une évolution naturelle de l'entreprise encyclopédiste qui, dès le XIXe siècle, a renoncé à unifier les savoirs. Comme le rappelle l'exposition et son cédérom, Raymond Queneau, en 1938, constatait déjà que la science est " un amas incoordonnable " et que " toute encyclopédie manquera toujours du lien qui pourrait en faire l'unité ".
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Un patrimoine qui excite la convoitise des opérateurs multimédia
A l'aube du XXIe siècle, les grands musées et bibliothèques du monde entier recèlent un patrimoine impressionnant qui excite la convoitise des opérateurs du multimédia, avides de contenu. La présence au Milia, le Marché international de l'édition et des nouveaux médias, qui s'est déroulé à Cannes en février, de grands musées, de bibliothèques, de gestionnaires d'archives marquait clairement le rôle fondamental qu'ils occupent: celui de fournisseurs de contenu, dans la production de cédéroms ou de services en ligne. On sait que Bill Gates, à travers sa société Corbis, tente de mettre la main sur le patrimoine mondial, proposant aux principaux musées du monde la numérisation gratuite de leur fond en échange des droits d'exploitation pour le multimédia. La Réunion des Musées nationaux, ayant préféré garder la maîtrise de son trésor, a pu ainsi annoncer à Cannes que, non seulement le cédérom culturel n'est pas mort mais qu'il peut faire de grands succès commerciaux: le cédérom consacré au musée du Louvre, par exemple, vendu à plus de 230 000 exemplaires à travers le monde, ou encore celui dédié à Versailles qui se présente sous forme d'un jeu et a déjà séduit 115 000 amateurs. Rappelons que le point d'équilibre des cédéroms culturels se situe autour des 15 000 exemplaires. Car le contenu a besoin d'être raisonné. C'est le rôle des " producteurs de sens ", qu'on peut situer dans la continuation des encyclopédistes, chargés de concevoir de nouveaux systèmes de narration. Comme le rappelle l'exposition " Tous les savoirs du monde ", depuis Aristote et Pline, l'encyclopédisme a toujours oscillé entre deux pôles: l'inventaire et le système. Si, comme le montre le cédérom, différentes figures ont symbolisé l'organisation du savoir, comme le cercle ou l'arbre, la métaphore qui a maintenant valeur d'usage est celle du navigateur sur le réseau de l'Internet. Mais déjà les encyclopédies, par les index, les renvois, les corrélations avaient développé une pensée associative qui est proche du fonctionnement de la mémoire humaine. Il s'agit maintenant de trouver de nouvelles clés et de nouveaux modèles pour façonner les bases de données qui alimentent le contenu de tout cédérom. Si de nombreux d'entre eux sont des échecs financiers, le contenu en est en partie responsable. Laurence Herszberg, de la Réunion des Musées nationaux, distingue deux périls: " Un CD-Rom n'est ni un catalogue raisonné ni un cours ex-cathedra et ne se conçoit ni ne s'écrit comme un catalogue ou un cours, on a pu l'oublier parfois..." Une table ronde au Milia qui a tenté de préciser " l'art du conte et le rôle de l'auteur ", manquait malheureusement de vision d'avenir. Car c'est bien sûr la linéarité narrative qui est remise en cause avec ces hyperdocuments dont le contenu numérisé permet " de ne pas être assujetti à une lecture préalablement définie (...) et se constitue d'une nébuleuse de fragments dont le sens se construit.(...) à travers chacun des parcours " (1). Accepter que l'auteur ne soit plus le grand manipulateur, qu'il partage son pouvoir avec un nouveau type de lecteur dont l'autonomie se renforce, est difficile à admettre pour les écrivains. Il ne suffit pas de proposer des choix multiples, il faut savoir camper un contexte riche en potentialités, permettant à des utilisateurs aux comportements divers de s'exprimer et, surtout, de ne pas négliger l'émotion, encore si rare dans ces nouveaux médias. En outre, ce qui se conçoit dans l'arborescence fermée du cédérom, devient plus problématique encore dans l'architecture rhizomatique de l'Internet qui permet de naviguer de sites en sites en suivant les liens hypertextuels qu'il propose.
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Le mélange de tous les médias sur les lignes à hauts débits
Avec ses 50 millions d'usagers actuels, dont 1,5 million de plus chaque mois, l'Internet semble bien être l'avenir du multimédia, même pour les éditeurs de cédéroms qui ont constaté que les ventes par correspondance augmentent alors que les ventes en magasin régressent. Ce qui est prometteur pour la distribution de ces outils culturels via l'Internet. De plus, les produits hybrides qui assemblent cédéroms et navigation en ligne font une apparition remarquée, permettant de profiter de la richesse audiovisuelle du cédérom et de l'interactivité en temps réel et en réseau. Alors que les éditeurs de cédéroms sont à la recherche de sujets grand public, l'Internet semble, en éliminant les intermédiaires que sont les distributeurs, pouvoir atteindre directement une cible choisie même très pointue. En termes de rentabilité, l'Internet permet d'aller au plus près de son marché. Selon Joël de Rosnay, intervenant au Milia, le mélange de tous les médias sur les lignes à hauts débits (câble, satellite), ajouté au développement des " agents intelligents " et autres moteurs de recherche vont transformer l'Internet en ce que les Américains nomment déjà le pushmedia, auquel il préfère le terme d'" intermédia ". L'une des innovations majeures de l'Internet de demain, est le web casting.
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Le web casting quand l'information ira trouver l'utilisateur
Au lieu d'avoir, comme aujourd'hui, à chercher l'information dans un océan de données, ce sera l'information qui ira trouver l'utilisateur. Au préalable, il faudra remplir un formulaire indiquant non seulement ce que l'on cherche mais aussi qui on est et ce que l'on consomme. Cette fiche signalétique est alors vendue à des annonceurs qui, selon le profil de chacun, vont envoyer leur publicité sur les pages que nous recevons. Ce " marketing interactif " qui, avec le paiement sécurisé, est l'une des grandes sources prometteuse de financement et de profits du web, pose bien sûr le problème de la préservation de la vie privée, mise à mal par ces fichiers constitués et croisés. Il génère aussi de nouvelles informations et de nouvelles activités, à tel point que les grands réseaux électroniques de l'avenir pourraient vite souffrir, dit Joël de Rosnay, directeur du développement de la Cité des Sciences et de l'Industrie, d'" info-pollution ". On en revient donc aux notions de hiérarchisation de l'information, de valeur, de crédibilité. Selon les études de marché, les consommateurs de multimédia sont attachés aux marques, qui restent l'un des repères du savoir-faire et de la fiabilité de l'information, surtout dans les domaines de l'éducatif et du culturel. Une chose est sûre, nous passons des médias de masse aux médias micro-ciblés, situés dans des micro-niches d'utilisateurs. A cette fragmentation du public correspond la fragmentation de l'information, qui n'apparaît plus, et moins que jamais, comme un tout contrôlable, mais qui serait plutôt un " tout communicant " dans une sorte de mise en abîme à partir de laquelle chaque consultant produira, pour lui seul, une interprétation particulière. Mais l'enjeu du futur n'est sans doute pas de construire un ordre dans tout ce désordre, c'est la notion même de l'ordre qui est à redéfinir. |
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Tous les savoirs du monde, exposition jusqu'au 6 avril 1997 à la Bibliothèque Nationale de France-Tolbiac et rue de Richelieu.Le cédérom est co-édité par la BNF et Carré multimédia.Un catalogue papier accompagne également l'exposition. Colloque du 26 au 28 mars de 9 h 30 à 18 h 30 sur l'actualité de l'encyclopédie face aux mutations technologiques. 1. Jean-Pierre Balpe, Hyperdocuments, éditions Eyrolles, 1990.
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