Regards Mars 1997 - La Création

Comment fabriquer du capital

Par Sylviane Gresh


Karl Marx, théâtre inédit. Drôle de titre pour un spectacle. L'intitulé complet est encore plus troublant: " Textes de William Shakespeare, Jacques Derrida, Karl Marx, Bernard Chartreux ".

C'est le livre Spectres de Marx que Derrida tisse à partir de cette première phrase du Manifeste du Parti communiste." Un spectre hante l'Europe. C'est le spectre du communisme " et la référence au spectre du Père d'Hamlet dans Shakespeare, qui fournit, pour ceux qui ont conçu cet " essai théâtral " (Jean-Paul Chambas, Bernard Chartreux, Hélène Fabre, Eleonora Rossi, Jean-Pierre Vincent), le chemin vers Marx.

Il s'agit donc d'un spectacle collectif construit à partir d'un montage de textes: de larges extraits du livre de Derrida, d'Hamlet et de Timon d'Athènes de Shakespeare, d'autres tirés du Capital, livre I de Marx lui-même et, enfin, en dernière partie, d'un texte de Bernard Chartreux. Ainsi donc, la situation est donnée: tout comme Hamlet rencontre une nuit le spectre de son père qui le somme de le venger, le spectacle nous amène à nous confronter au spectre de Marx, nous, enfants du siècle, marxistes ou non, mais tous, qu'on le veuille ou non, enfants d'un siècle hanté par le marxisme.

 
Plus qu'un spectacle sur Marx, un spectacle sur aujourd'hui

La référence à Shakespeare est loin d'être arbitraire. On sait que Marx en connaissait par coeur des pages entières, tout comme il récitait à 70 ans des pages de la Divine Comédie de Dante. On se souvient de cette phrase de Timon d'Athènes que Marx cite avec jubilation: " De l'or ! De l'or jaune, étincelant, précieux ! Non dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole. Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l'injuste, jeune le vieux, noble l'infâme "... De là à voir en Marx un maître de la poétique théâtrale... C'est un pas que n'hésite pas à franchir Jean-Pierre Vincent, metteur en scène du spectacle: " J'avais lu un peu Marx dans ma jeunesse, quand je montais Brecht, mais, depuis 20 ans, je ne l'avais pas relu. En le reprenant aujourd'hui, certaines pages m'ont vraiment " allumé "... Je découvre un Marx poète; celui qui va au-delà des apparences, qui critique les économistes qui le précèdent, pour vraiment entrer dans la chambre secrète de la pyramide, avec comme moteur de son énergie, cette unique question: " Comment fabriquer du capital ? " Cette démarche confère à ses textes une vision spectrale et un vrai suspens dramatique ".

Le Théâtre des Amandiers se transforme-t-il aujourd'hui en laboratoire marxiste à la manière des " espaces " d'étude qui s'ouvrent ces derniers mois à l'Université pour étudier le philosophe ? Sommes-nous dans le Retour de Marx, après les années où sa mort était déclarée ? " Nous ne sommes pas avec ce spectacle, dans le Retour de Marx, répond Jean-Pierre Vincent. Mais le fantôme hante notre siècle, et nous nous demandons: que faire avec ce fantôme ? L'ignorer et nous réjouir de sa disparition ? Travailler à sa résurrection et à son adaptation ? Nous ne sommes pas des militants. Le plus important pour nous - disons, pour aller vite, les quinquagénaires - c'est le travail de deuil qu'il faut nécessairement faire et nous sommes partis de ces phrases de Derrida. Nous sommes, entre autres choses, héritiers de Marx et du marxisme. J'essaie d'expliquer pourquoi il y a là un événement que personne ni rien ne peut effacer, pas même, surtout pas la monstruosité totalitaire (les totalitarismes - il y en eut plus d'un - qui eurent tous partie liée au marxisme et qu'on ne peut seulement interpréter comme des perversions ou des détournements d'héritage) (1).

Parmi les cinq " concepteurs " du spectacle, deux femmes, d'une trentaine d'années, Hélène Fabre et Eleonora Rossi, représentent la nouvelle génération. Ceux qui ne savent plus comment attraper le monde, ceux qui se trouvent aussi démunis qu'Hamlet et Ophélie. Plus qu'un spectacle sur Marx, affirme Jean-Pierre Vincent, il s'agit d'un spectacle sur aujourd'hui, dans une période de crise et après la chute du mur de Berlin, où se pose avec acuité la question: " Comment vivre ? " Nous avons voulu tenter de comprendre avec des comédiens de cette génération ce qu'il en est du politique pour eux, du rapport entre le politique et l'amour dans les conditions d'aujourd'hui. Les femmes de cette génération sont une brûlure qui nous concerne. C'est le sens du texte de Bernard Chartreux qui fait se rencontrer dans le cimetière de Highgate à Londres, au pied du mausolée du titan, sa servante et maîtresse Hélène Demuth et le fils caché qu'elle a eu avec Marx, Frédéric Demuth. Ils ont traversé toutes les vicissitudes du siècle, des procès de Moscou, à la vie chez Renault dans les années 60; des actions de la Loubianka aux déclarations du G7 à Lille, et viennent, rapportant les nouvelles du monde, au spectre emmuré, demander des comptes et tenter de les régler. Comment pourrait-il les aider à se repérer dans un monde qui les malmène et leur échappe ? Telle est la question que nous posons, sans jamais proposer des réponses que nous n'avons pas ".

 
De grands moments d'improvisation pour avancer

Le 3 février, il y eut au Théâtre des Amandiers une répétition publique. Il s'y agissait justement du moment où des bateleurs jouaient un texte du Livre I du Capital, sur la valeur d'usage, la valeur d'échange, la survaleur. C'est monté comme du théâtre de foire; une sorte de théâtre fellinien où un prestidigitateur raconte son histoire. C'est drôle et effectivement magique. A partir d'un élément du monde, une table de bois, le prestidigitateur parvient à reconstruire le monde invisible à l'oeuvre derrière les apparences. Suivait une scène émouvante où les trois filles de Marx, Laura, Jenny et Eleonore, s'emparent du texte ex-trait de Timon d'Athènes sur l'or que Marx cite dans les Manuscrits de 1844. On a la sensation d'un spectacle un peu loufoque, d'une divagation un peu délirante sous forme rhapsodique, avec subitement l'irruption brutale et grave du politique, qui en devient poétique.

Avec cet " essai théâtral ", Jean-Pierre Vincent et son équipe, las d'une manière de faire du théâtre, se mettent volontairement en danger: " C'est un spectacle dynamo pour casser notre savoir-faire, pour travailler autrement après, déclare Jean-Pierre Vincent. C'est un dialogue constant avec des questions non résolues. Les jeunes comédiens ne sont pas là pour interpréter nos idées. Il y a eu beaucoup de discussions, mais c'est surtout dans des grands moments d'improvisation que nous avons pu avancer ".

On pense à ce qu'avait fait, il y a bientôt vingt ans, cette même équipe avec Clichy-Fictions, où, quelques années avant la montée du Front national, ils avaient conçu un spectacle collectif à partir de textes non théâtraux sur une période encore très secrète de notre histoire, et sur la réalité de l'extrême droite. Ce sont eux, aussi, qui créèrent à Avignon un texte de Bernard Chartreux, intitulé les Dernières Nouvelles de la peste. On croyait alors à un spectacle d'inspiration médiévale, mais, le même été, on découvrait aux Etats-Unis le virus HIV.

 


Karl Marx, théâtre inédit Textes de William Shakespeare, Jacques Derrida, Karl Marx, Bernard Chartreux.Mise en scène de Jean-Pierre Vincent Théâtre des Amandiers à Nanterre, du 4 mars au 5 avril 1997.Tél.: 01.46.14.70.00.

De nombreuses rencontres avec des philosophes sont prévues à l'issue du spectacle, notamment le samedi 15 mars: rencontre entre Jacques Derrida et Viviane Forrester.

1. In Echographies de la télévision, entretiens filmés, Jacques Derrida/Bernard Stiegler, éditions Galilée, INA.

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