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Une très belle cathédrale de la Résistance Par Sylviane Gresh |
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Voilà longtemps qu'Armand Gatti parlait d'un opéra sur la Résistance qu'abriterait " la Parole errante ", la compagnie qu'il dirige.
On attendait.
Il y eut l'expérience de Strasbourg.
Le voilà à Sarcelles.
Gatti peut enfin créer son opéra avec des jeunes en stage de réinsertion. La Résistance, il l'a connue dès 16 ans. Il fut au maquis, arrêté, évadé: un moment déterminant de sa vie qui a façonné sa manière de penser le monde et de l'exprimer." Le maquis: tout s'est passé là, tout est né là, tout est venu de là " confie-t-il. Il a choisi d'évoquer la figure de Jean Cavaillès, normalien, mathématicien et physicien, organisateur du réseau " Libération " avec Emmanuel d'Astier et Lucie Aubrac. Dénoncé et arrêté en 1943, le savant résistant est incarcéré, interrogé et torturé à la prison de Fresnes, puis emmené à Compiègne. Le 23 janvier 1944, on vient le chercher pour compléments d'information. C'est seulement après guerre que l'on apprend qu'il fut traduit devant un tribunal militaire à Arras et fusillé. Sa soeur identifiera son corps. Il était " l'inconnu no 5 ". Le titre donné par Gatti à l'opéra en révèle la portée poétique et scientifique: " L'inconnu no 5 du fossé des fusillés du Pentagone d'Arras, actes probables avec les rapports bouleversés de l'objectif et du subjectif, les interactions (bouleversées elles aussi) du visible et de l'inobservable, de l'information et de son coût d'incertitude. En même temps, actes possibles d'univers symétriques redéfinissant le langage qui nous vient du savoir, en sentinelle du dire, le long des barbelés paradoxaux de la connaissance."
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Le théâtre comme aventure spirituelle
Pour Gatti, il s'agit bien d'un " opéra quantique " et la question du langage y est déterminante. Ainsi présentait-il le 30 janvier son " Opéra probable - Work in progress "." Je voudrais évoquer d'abord la rencontre à Moscou entre Nestor Makno, paysan d'Ukraine et anarchiste, et Lénine. D'emblée, au seuil du siècle, commença la guerre des langages: langage " déterministe " contre langage " probabiliste ". Il est clair que le langage déterministe est à l'origine des totalitarismes communiste et fasciste; et que seul le langage probabiliste laisse place aux aléas, à la liberté, à l'avenir; et ce sont les physiciens, ceux qui ont découvert la mécanique des quanta, qui vont permettre de mener le combat pour un langage porteur d'une parole vraie. C'est pourquoi, aux " loulous " de Sarcelles, j'ai dit: " Il faut sortir du langage déterministe et électoraliste exclus-fracture sociale-animation ". C'est pourquoi, avec eux, j'ai monté un opéra quantique en partant de la théorie des quanta. Le théâtre que nous faisons ensemble n'est pas un produit de consommation, mais une aventure spirituelle. J'ai travaillé avec un groupe exceptionnel. C'est ça que j'appelle l'espoir ". Les jeunes stagiaires ont travaillé plus de quatre mois: Kung-fu, musique, chant, théâtre. Ils insufflent au texte de Gatti toute l'énergie de leur révolte, de leur jeunesse, de leur différence. Gatti sait faire se redresser ces jeunes, leur faire prendre leur place dans l'espace, sur la scène et dans le monde; créer avec eux des mouvements solidaires ou conflictuels. L'ensemble a du souffle et de la grandeur. Quand ils chantent (très belle musique de Jean-Paul Olive), ils créent une réelle émotion et semblent accomplir un rituel funéraire, pour les déportés qu'ils évoquent. Mais le projet ne se réduit pas à un opéra ! Une exposition (conçue par Stéphane Gatti) présente les portraits de tous les stagiaires. Comme dans les projets précédents, chacun d'eux a dû d'abord répondre par écrit, et devant la caméra vidéo, à la question: " Qui suis-je ? ". Pour cela, seulement quelques dates de leur biographie. Il y en a de bouleversantes. Toutes sont étonnantes. Mohamed, Sandrine, Naziha, Marie-Pierre, ce sont les noms des 36 jeunes. On peut lire: " 7 juillet 1990: Rencontre d'un ami/10 juin 1994: moment avec mon père/2 mai 1996: rencontre avec Monsieur Gatti " Ou encore: " 24 juin 1993: mon entrée en prison j'avais 18 ans.../ 11 novembre 1993: décès de mon frère. Il avait 23 ans. Je l'ai appris au parloir. Mars 1996: ma dépression. Ils m'ont emmené en hôpital psychiatrique.12 octobre 1996: la mort de James. C'était un garçon très sympathique... Quand j'ai appris sa mort, ça m'a fait froid dans le dos ". Chacun présente ensuite cinq objets choisis par lui. Objets uniquement décrits par les mots. L'idée vient de Cavaillès lui-même. Quand il est allé en mission à Londres pour rencontrer De Gaulle, il avait avec lui un pot d'azalée, une statuette du sculpteur Iché représentant la France enchaînée, un album de photos de la cathédrale de Chartres avec des vers de Péguy et un almanach des provinces de France. De Gaulle aurait demandé en recevant les cadeaux: " Qui résiste en France ? " Les cadeaux des stagiaires ont aussi valeur de symbole. Ils sont essentiellement travail sur le verbe. Pour Youssef, voici la fleur qu'il choisit: " Ne pas cueillir la fleur, mais simplement la regarder. Poudre, pollen, farine. Ma mère fait et m'a appris à faire la galette, le pain. C'est blanc la farine, aussi blanc que des flocons de neige qui en deviennent aussi fins que des épées de Damoclès." A quelques pas du Foyer des jeunes travailleurs, coeur vivant de ce projet, s'élève ce que tous appellent là-bas la cathédrale: une ancienne bâtisse, empaquetée comme par Christo. Sur toutes ses façades, sont accrochés des portraits des révolutionnaires et résistants de tous les pays. Eclairés la nuit, ils sont un peu comme des vitraux. Une très belle cathédrale de la Résistance au sein des " boues " anonymes de Sarcelles. |