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Loisir fugitif pour femme émancipée Par France Morel |
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Voir aussi La presse féministe , Dix ans pour Clara |
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Avec 450 millions d'exemplaires vendus par an, la presse féminine demeure attractive.
Elle véhicule pourtant une image conventionnelle de la femme.
Ses lectrices sont-elles résignées ? Ou distantes ?
L'acheter. L'ouvrir. S'y retrouver. Dans la jungle des réclames pour la crème X, ou le tailleur Y, surgit un article, puis un autre. Encore un, au milieu de sublimes photographies en couleurs, sur papier glacé. Publicité ? Reportage ? Il y faut, pour le discerner, clairvoyance et habitude: la lecture des magazines féminins se présente comme un jeu de piste. Si l'on s'en tient aux chiffres de tirage, ces journaux, feuilletés souvent, parfois lus, sont loin d'être rébarbatifs, bien qu'il arrive que la moitié ou les trois quarts de leur volume soient exclusivement utilisés comme supports publicitaires. En octobre 1994, la revue Stratégies relevait le taux de pagination réservé aux annonceurs dans les revues haut de gamme - celles qui cumulent le plus grand nombre de lectrices et les plus grosses rentrées financières: Elle, 65%; Madame Figaro, 71%; Marie-Claire, 70%; Cosmopolitan, 66%. Un tiers des recettes publicitaires de la presse magazine va à la presse féminine. C'est dire si ces journaux ont trouvé leur créneau pour que des annonceurs mondialement connus, comme l'Oréal, prestigieux comme Chanel ou Dior, y investissent, assurés d'un lectorat stable, au pis; en progression, au mieux. On comprend pourquoi les journaux destinés aux femmes ont les moyens de leurs innombrables pages en quadrichromie, de leurs luxueuses maquettes, de leurs innombrables photos. Les moyens aussi de leurs erreurs et de leurs réajustements éditoriaux et commerciaux. Avantages, Femme Actuelle, Elle, Marie-Claire, Biba, Madame Figaro, etc. Avec 76 titres, on pense légitimement avoir le choix. Nuance ! La variété n'est réelle que dans la manière d'aborder les sujets. Tous ces supports bâtissent leur contenu sur un fond de commerce traditionnel. Le miroir du corps, le façonnement apparent de l'image féminine, l'arsenal de la chasse à " la ride véloce, la pesante graisse, au muscle avachi " font encore leurs beaux jours. A croire que les femmes ne se lassent jamais de ce narcissisme...
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Un discours très lissé, où le consensuel se glisse progressivement
Car c'est inévitable, au mois de juin, comme chaque année, les articles sur la préparation des corps à la plage feront florès. La répétition ne gênera pas les lectrices de Marie-Claire par exemple: en dix ans, ce journal a progressé d'environ 10 000 lectrices, passant à 553 099 exemplaires (Ojd, 1994). L'hebdomadaire Femme Actuelle (8 896 000 lectrices de juillet 1995 à juin 1996/statisique de l'Association pour la promotion de la presse magasine), bombe éditoriale de l'Allemand Axel Ganz, qui possède également le mensuel Prima (4 954 000 lectrices, même période, même statistique), jouera le même jeu. Et ses lectrices avec lui. Selon sa catégorie socioprofessionnelle, on choisira cependant l'image que l'on accepte de soi, à travers l'achat d'Avantages ou celui de Biba. Les modèles de vêtements présentés sont fonction des revenus. Dans les uns, comme dans Femme Actuelle, la Halle aux Vêtements inspire le choix rédactionnel. Dans Biba, les marques de prêt à porter ont leur accès garanti. Du côté des produits de beauté, les prix sont également soigneusement étudiés et proposés. Si la cible est si précise, tellement porteuse en termes d'investissements de la part des grands groupes du cosmétique, c'est aussi qu'elle est parmi les plus étudiées de toute la presse - avec des résultats aussi protégés qu'un secret industriel. La majorité des femmes éprouvent un réel plaisir à ces journaux, les statistiques le confirment puisqu'une femme sur deux est lectrice d'un de ces magazines. Parmi elles, une lectrice sur quatre est...un homme. Tous les sujets de la vie quotidienne traditionnelle y sont traités. Avec la féminité, la tendance actuelle fait une place importante au cocooning: le mobilier que l'on achète ou le " truc " pratique que l'on bricole. Les travaux manuels classiques font un grand retour. La famille et le couple sont omniprésents, avec des articles intégrant les nouveaux modes de vie, des développements sur la sexualité, des rubriques "psychologie" très appréciées. L'évasion onirique, le voyage au bout du monde ou simplement au Mont Saint-Michel compléteront des pages sur la santé, rédigées dans la plus pure tradition hygiéniste. Fidèles au poste, les rubriques "infos pratiques" sont les plus lues. Mais on parle aussi littérature, cinéma et théâtre. Même la parité est abordée, en terme de challenge, à travers l'opinion de femmes politiques classiques ou médiatisées, non pas en terme d'enjeu politique et de société.
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Question : alors que le taux d'activité salariée des femmes ne cesse de progresser, le travail est très rarement présent, en tout cas beaucoup moins qu'avant.
Rien ou presque sur le déroulement de carrière, sur le temps partiel choisi ou imposé, sur les problèmes d'horaires, sur le chômage, etc.
Il y a encore dix ans ou même cinq ans, Biba, le journal de l'executive woman des services, sortait un dossier sur les salaires tous les ans et chaque mois, une rubrique " Biba Job ".
D'une manière générale, l'ensemble des journaux a intégré une certaine forme de " féminisme " dont les règles de base seraient: la femme travaille, elle s'affirme plus autonome, elle se sent libérée dans sa vie affective et sexuelle, elle souhaite connaître le monde.
Mais le discours très lissé peut être ressenti comme une constante invitation à la conciliation consensuelle entre la vie professionnelle et la vie personnelle, comme si elle allait de soi, ignorant résolument les casse-têtes quotidiens de presque toutes les femmes.
Le maintien de cette espèce de gangue ne semble pas provoquer de malaise chez la lectrice. Si bien qu'il faut admettre qu'elle aussi a changé. Sur toute la ligne. Il n'y a pourtant pas si longtemps, quand le " panier de la ménagère " était devenu une référence économique, toute la presse se levait comme une seule femme contre une expression jugée maladroite et un rien méprisante. Marie-Claire faisait campagne pour la liberté de la contraception, le droit à l'avortement. Depuis, des droits ont été conquis. Qu'ils soient remis en cause, par exemple avec la campagne anti-IVG, ne provoque pas vraiment de levée de boucliers dans les magazines féminins. Alors ? Il se trouve tout simplement que les lectrices ont pris de la distance, qu'elles relativisent les pressions exercées sur elles. Elles utilisent cette presse assagie comme un vecteur d'informations parmi d'autres. La presse féminine a toujours eu un côté très normatif. Mais l'évolution de ce que l'on appelait " la condition féminine ", qui relève autant de la modification des rapports sociaux que de l'évolution des mentalités, a bouleversé la donne. Les femmes prennent leur vie personnelle, familiale, professionnelle au sérieux. Mais pas la presse qu'on leur destine. Les années 70-80 ont multiplié les normes de l'identification féminine: " La conformité ne peut plus être immédiate et automatique. Elle pose un problème parce qu'elle n'est plus évidente. Respecter les normes ne va plus de soi " écrivait déjà, en 1984, Martine Monthubert, dans sa thèse sur l'esthétique dans la presse féminine. La remarque était pertinente car la tendance semble s'être poursuivie. Les lectrices se conduisent en tout cas comme si cette presse à fort succès était devenue un simple loisir pour femmes émancipées. Dans un mouvement irréversible ? |
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La presse féministe
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Le XVIIIe siècle voit éclore les journaux féminins quand la femme commence à jouer un rôle social plus visible.
Cette naissance est l'objet d'affrontements entre les tenants d'une image traditionnelle de la femme et les féministes.
Les titres parlent d'eux-mêmes: le Journal des dames (1759-1788), les Annales de l'Education et du Sexe (1790) de Mme Monet.
Au XIXe siècle, des femmes lancent leurs journaux.
En 1832, deux ouvrières saint-simoniennes créent la Femme libre, journal féministe qui vit deux ans.
Se succèdent la Gazette des femmes, la Voix des femmes, lieu d'échanges pour les partisanes des idées de la Révolution de 1848, la Politique des femmes et l'Opinion des femmes de Jeanne Derouin.
Napoléon III supprime toute cette presse féministe.
A la fin du siècle, les droits des femmes évoluent, une presse engagée accompagne les luttes.
C'est le cas de la Citoyenne (1881) de Mme Auclert, de la Fronde (1905) de Marguerite Durand (200 000 exemplaires).
L'entrée des femmes dans la vie active voit se développer une presse moderne.
Entre 1945 et 1968, droit de vote et salariat permettent l'émergence de titres qui acquièrent une notoriété historique: l'Echo des Françaises (catholique); Heures Claires de l'Union des Femmes Françaises (1944), devenu Clara; Antoinette, journal de la CGT (1955).
Après 1968, le Mouvement de libération des femmes donne naissance à une floraison de journaux féministes parmi lesquels Questions féministes devenu Nouvelles questions féministes et les Cahiers du Grif (Belgique) largement diffusé en France dans ces milieux.
Sources: Evelyne Sullerot, la Presse féminine, Armand Colin, 1966.
Martine Bonvoisin et Michèle Maignien, la Presse féminine, 1996, PUF, Que sais-je ?
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Dix ans pour Clara
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Le 8 mars, Clara-Magazine fête ses dix ans au Bataclan.
Le numéro spécial publié à cette occasion, tiré à 15 000 exemplaires, analyse les enjeux de notre fin de siècle pour les femmes.
Journal féministe qui occupe une place originale, Clara-Magazine est ciblé sur les droits des femmes et leur solidarité, sur la lutte contre les discriminations dont elles sont victimes.
Il a ouvert, le premier dans la presse, le dossier du harcèlement sexuel et celui des écarts de salaires entre hommes et femmes.
Clara-Magazine, 25 rue du Charolais, 75012 Paris, tél: 01 40 01 90 90, fax: 01 40 01 90 81.
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