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Un travail renouvelé Par Daniel Bachet * |
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Voir aussi Fonds d'épargne retraite, placements à risques |
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Une nouvelle croissance « en valeur », plus riche en emplois qualifiés que l'actuelle économie financiarisée, permettrait de poser autrement le problème des retraites.
La revendication d'abaisser l'âge de la retraite à 55 ans est légitime, mais le véritable problème réside dans la nouvelle configuration du rapport capital/travail, qui concerne l'évolution du travail, son volume et son contenu. Il s'agit de s'appuyer sur la valeur d'un travail profondément renouvelé pour définir les conditions d'un nouveau mode de développement. Dans de très nombreuses entreprises, en effet, l'intensité du travail augmente de façon continue avec la chasse aux temps morts, l'ajustement des effectifs aux variations instantanées de la quantité de travail à effectuer et la flexibilisation du temps de travail (1). Les atteintes à la santé physique, à l'équilibre nerveux et les nombreuses souffrances psychiques qui en découlent ne sont que les multiples manifestations de l'aggravation des conditions de travail qui génèrent des centaines de milliards de francs de dépenses de santé chaque année. On peut comprendre l'impatience de certaines catégories de salariés qui souhaitent ne plus vivre sous de telles contraintes. Mais l'espérance de vie diffère selon la place de chacun dans la hiérarchie sociale.« Au-delà de 60 ans, lorsque la majorité des personnes actives a pris sa retraite, les différentes catégories socioprofessionnelles se classent suivant la hiérarchie sociale habituelle: la probabilité de décéder entre 60 et 75 ans est là encore deux fois plus élevée pour les manoeuvres que pour les professeurs » (2). La retraite à 55 ans peut donc devenir une mesure positive pour certaines catégories de salariés car elle est susceptible d'atténuer certains effets de l'injustice sociale qu'est l'inégalité devant la mort. En revanche, la retraite généralisée mécaniquement à 55 ans risque d'avoir un effet pervers majeur: celui de ne pas remettre en cause et donc de tenir pour acquis et « naturel » le modèle de compétitivité économique aujourd'hui dominant, ainsi que la place résiduelle qu'il accorde au travail.
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La séparation travail contraint - temps libre
Le problème est celui de la qualité du travail et de la possibilité de se projeter dans l'avenir dans un projet professionnel et personnel, ce qui suppose une profonde transformation du rapport salarial. Vouloir changer le travail pour améliorer les conditions de son exercice et le rendre attractif sans changer les critères de productivité, eux-mêmes soumis aux niveaux marchands et financiers, est cependant une pure illusion. Il faut au contraire appréhender le travail comme une source de valeur et une source de production de richesses, non comme un coût que l'on cherche à réduire puis à supprimer. Cela exige d'autres outils de pilotage des entreprises. La plupart des outils de gestion (calculs des coûts, contrôle de gestion...) conçus au début du siècle, restent centrés sur les coûts de main-d'oeuvre directe c'est-à-dire sur la productivité apparente du travail. Le licenciement comme seul réflexe trouve là son origine alors que le travail direct ne représente plus que 10% des coûts aujourd'hui, les coûts indirects - la majorité des dépenses - restant hors de contrôle. Au lieu de rester focalisé sur « l'excédent brut d'exploitation » (le profit) qui privilégie la réduction des charges, des coûts et des effectifs, il est préférable de valoriser l'accroissement de la valeur ajoutée, contrepartie économique de la richesse créée (la somme des valeurs ajoutées des entreprises donne, rappelons-le, le PIB). Bien entendu, ce ne sont pas seulement les critères à la base des choix fondamentaux de gestion qu'il convient de modifier, mais les modes de gestion eux-mêmes, en impliquant les salariés dans la vie économique des entreprises avec des procédures systématiques de concertation (et le temps et les formations correspondantes pour les salariés). Ces nouveaux critères d'efficacité économique et sociale remettraient en question le mode actuel de croissance qui, depuis les années 1970, détruit plus d'emplois qu'il n'en crée. L'avancement de la retraite est donc indissociable de la place accordée au travail dans l'entreprise et dans la société. Si nous parvenons à construire pour tous un avenir où la séparation entre travail contraint et temps libre perd son sens (c'est déjà le cas pour les emplois de cadre, d'ingénieur, de chercheur, de journaliste...), il sera indispensable de concilier diminution du temps de travail contraint et responsabilisation croissante de ce que Marx appelait des activités de type supérieur, impliquant créativité et réalisation de soi (3).
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Retraite par répartition ou retraite par capitalisation ?
Henri Sterdyniak de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) a calculé que l'abaissement légal de départ à la retraite à 55 ans devrait impliquer une augmentation de 0,8 point de croissance du PIB pour financer les régimes sociaux, c'est-à-dire un accroissement important de la richesse nationale. De son côté, François Chesnais (4) a démontré le lien entre le décloisonnement des marchés financiers, l'hypertrophie de la dette de l'Etat et l'augmentation des formes de précarité de l'emploi et du travail. Ainsi, la plupart des mesures de relance de la croissance, qui visent à réduire les charges des entreprises et à baisser le coût du travail, appuie cette logique financière et bloque pour le futur toute perspective de retraite par répartition. Dès lors, il n'est pas surprenant de voir promouvoir le système de retraite par capitalisation, dont les fonds de pension américains incarnent le modèle de référence. Le rôle d'un Etat opposé à la voie néo-libérale devrait être de favoriser, par une fiscalité différenciée, les entreprises qui choisissent la création de richesses et la valorisation du travail de façon à dégager les ressources nécessaires pour assurer à terme la redistribution des retraites dans les meilleures conditions. En d'autres termes, il conviendrait de pénaliser les accumulations financières et de favoriser les investissements matériels et immatériels accompagnés de richesses réelles et d'emplois. Cela permettrait de recréer les conditions d'une nouvelle croissance « en valeur », beaucoup plus riche en emplois qualifiés que l'actuel développement d'une économie financiarisée. Le problème des retraites se poserait alors de manière beaucoup moins défensive.n D. B. |
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* Maître de conférences en sociologie, Université d'Evry 1. Voir, sur ces thèmes, les travaux de l'ANACT (Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail). 2. Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, Déchiffrer les inégalités,éd.Syros 1995. 3. Voir Jean Lojkine, Entreprise et société, à paraître. 4. Regards, janvier 1997.
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Fonds d'épargne retraite, placements à risques
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Le système des retraites est aujourd'hui exposé à une tendance durable de dégradation du rapport démographique (personnes de 60 ans et plus par rapport à la population en âge de travailler) et du rapport de dépendance économique (ratio retraités/ cotisants) qui fonde les équilibres financiers de tout système.
Les actifs qui financeront les retraites de la classe nombreuse auraient à subir une surcharge en cotisations sans être sûrs de bénéficier des mêmes retraites que les générations antérieures.
Le taux de remplacement des retraites (rapport entre le dernier salaire perçu et la pension servie) serait réduit pour cette génération.
Les hypothèses sur l'évolution démographique proviennent généralement d'extrapolations.
Le présupposé du vieillissement irréversible de la population est arbitraire.
L'allongement de l'espérance de vie n'est pas infini, il se heurtera à une limite physiologique en rapport avec l'environnement épidémiologique et physique.
L'affaiblissement du taux de fécondité n'est pas non plus irréversible; l'analyse de la croissance de la population des pays européens en longue période montre que la population s'accroît dans les phases d'essor des cycles économiques longs et décroît dans les longues phases de crises.
L'hypothèse du tarissement démographique dans une tendance lourde de longue durée ne peut être avalisée qu'à la condition de considérer que le ralentissement économique est indépassable...
En régime de répartition, les contributions versées par les actifs financent la retraite des inactifs.
Ce fonctionnement n'appelle aucun préfinancement.
Les actifs d'aujourd'hui émettent des créances/droits à l'égard des générations antérieures que l'Etat doit garantir par l'obligation faite aux générations ultérieures de financer la retraite des actifs d'aujourd'hui.
Il y a instantanéité entre prélèvement et liquidation des retraites.
Les sommes prélevées sont immédiatement redistribuées sous forme de pensions.
Cela tisse une solidarité intergénérationnelle, grâce à la technique de l'indexation des pensions, qui peut être automatique et régulière ou épisodique avec des ajustements.
La solidarité intra-générationnelle renvoie à la réduction des inégalités à l'intérieur d'une même génération.
La répartition atténue, à la retraite, les inégalités de la vie active au moyen de l'institution de droits non contributifs et d'un minima contributif.
La capitalisation amplifie au contraire les inégalités, car elle dépend des revenus des salariés, de leurs secteurs d'activités, de leurs carrières.
Elle exclut la solidarité: le principe est que chaque génération jouisse ou pâtisse de son épargne, de ses conjonctures économiques, de ses choix politiques et de sa fécondité.
La réforme de 1993 - en augmentant le nombre d'années de cotisation pour l'obtention d'une retraite à taux plein et en modifiant le mode de calcul du salaire de référence pour la détermination de la valeur des pensions - a fortement contribué à développer le sentiment d'insécurité des salariés.
Le gouvernement prétend y remédier en les incitant à une préparation individuelle à la retraite dans les fonds de pension.
La préparation individuelle dépend à la fois du marché du travail - qui permettrait d'épargner toute sa vie active; des marchés financiers - permettant d'accroître la valeur des actifs.
C'est, dans les conditions actuelles, une intensification de l'insécurité des salariés au profit des employeurs (pression sur le marché du travail) et du marché financier (fraction des salaires à la disposition des opérateurs financiers).
La loi relative aux fonds d'épargne-retraite aborde clairement le type de régime de fonds de pensions retenu: un régime à cotisations définies.
N'y sont définis que les versements de primes des affiliés et des abondements des employeurs.
Pas d'engagement sur les niveaux des pensions.
Les retraites servies plus tard dépendent des montants des primes et du taux de rendement des placements.
Ce sont les salariés qui supportent directement les risques des placements, de leur gestion et de l'état du marché financier.
Les fonds de pension à cotisations définies - aujourd'hui en vogue dans les pays anglo-saxons, nordiques, asiatiques et latino-américains - sont quelquefois accompagnés d'un fonds public de garantie (dont les ressources sont celles de la collectivité) ou d'une pension de solidarité minimale (c'est le cas du Chili depuis 1983).
Insécurité des salariés ou éventuelle insécurité des contribuables, telle semble l'alternative proposée par les fonds de pension.
Abdelmajid Guelmami
Pour de plus amples développements sur les fonds de pension, voir A.
Guelmani, Economie et politique, janvier-février 1997.
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