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Des débats autour de SOLEIL Par Francois Perinet * |
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La construction d'un centre de rayonnement synchrotron, enjeu scientifique d'importance, n'intéresse pas seulement ses futurs utilisateurs.
L'implantation du projet SOLEIL provoque de vives discussions.
Aperçu.
La création d'un très grand équipement scientifique national appelé " SOLEIL " (Source optimisée de lumière à énergie intermédiaire de LURE), dont le coût de construction, étalé sur huit ans, atteindrait la coquette somme d'un milliard de francs, fait l'objet d'un vif débat. Les communistes du centre universitaire d'Orsay, dans l'Essonne, ont engagé depuis un an une partie de leurs forces pour obtenir l'implantation de SOLEIL sur un site voisin du leur. Probablement n'avaient-ils pas au départ perçu la multiplicité des contradictions, mesuré l'importance des appuis à gagner et des interventions citoyennes à favoriser. Plus que jamais, les problèmes de développement scientifique relèvent de choix de société. La décision de construction de SOLEIL n'est pas encore prise, son lieu d'implantation n'est pas choisi. Mais l'expérience vaut d'être racontée. Dans certains domaines de découverte scientifique, la simple mise en évidence d'observables demande de très gros moyens. Il en va ainsi pour la physique des particules élémentaires, pour l'astrophysique, pour la topographie océanique. Chaque très grand équipement scientifique (TGE) joue un rôle important dans la discipline concernée. SOLEIL est un TGE particulier, pas tant par ses caractéristiques techniques: anneau à électrons d'énergie 2,15 Gev, de circonférence de 335 mètres, de grande brillance, pouvant accueillir 40 lignes de lumière, des dizaines de montage expérimentaux servant à de nombreuses applications allant de la recherche fondamentale au produit industriel, nécessitant un site de 15 hectares pour son implantation. Mais parce qu'appareil de rayonnement synchrotron de gamme spectrale de très grande longueur d'onde (du manomètre au millimètre), il permettra de sonder la matière dans de très nombreuses disciplines (chimie, physique, biologie, métrologie, etc.). Il se nourrira de nombreux laboratoires et les alimentera en retour, contribuant ainsi à casser le cloisonnement disciplinaire. Habituellement, quand le besoin d'un TGE se fait sentir, quelques experts nommés par les directions des organismes concernés (CNRS, CEA, etc.) travaillent et font part de leurs conclusions. La décision finale est ensuite prise en haut lieu, en cercle très restreint.
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Un équipement à retombées pluridisciplinaires
Même si cette procédure classique est en cours pour SOLEIL, un élément bouscule la donne: au départ, le projet est élaboré par des " Lurons", des membres du laboratoire du campus d'Orsay appelé LURE (Laboratoire d'utilisation du rayonnement électromagnétique), seul laboratoire synchrotron national existant. Ces Lurons, anticipant sur le vieillissement de l'équipement de leur laboratoire, conçoivent la relève: SOLEIL (d'où le L final). Ils en proposent l'implantation, non pas sur le campus mais à quelques kilomètres, à Saclay, sur un terrain du CEA qui répond à toutes les contraintes techniques requises. L'implication des personnels de LURE ne se réduit pas à l'étude technique mais s'étend aux financements, à la définition du statut du futur laboratoire SOLEIL et de ses personnels. Tous objets de vives discussions, à LURE, dans la section communiste d'Orsay, parmi les élus communistes de l'Essonne, qui ont demandé au Conseil général et au Conseil régional de se saisir du dossier. Le ministère de la Recherche et les directions d'organismes de recherche pèsent. Les différentes forces politiques ne sont pas neutres. Le coût du projet SOLEIL dans le contexte de la grave pénurie budgétaire imposée par le gouvernement ne pousse pas spontanément les scientifiques d'Orsay " non Lurons " à le soutenir. Ils ont d'abord le regard rivé sur la faible cagnotte disponible qu'ils craignent de voir encore écornée. L'intérêt pour l'ensemble de l'université d'accueillir un équipement aux retombées pluridisciplinaires, les convainc néanmoins d'appuyer le projet. L'idée se manifeste aussi fortement que l'absence d'ambition nationale en matière scientifique et technique a fait trop de ravages. L'Allemagne aurait, en l'an 2 000, sept centres de rayonnement synchrotron, la Suisse un, à Zurich, et la France aucun, une fois LURE obsolète ? La coopération internationale est une pratique à laquelle les scientifiques sont, à juste titre, attachés. Elle ne peut pourtant s'instaurer qu'entre des partenaires qui existent chacun par soi-même et qui ont quelque chose à apporter aux autres. Cela vaut pour l'ensemble des activités de la société. L'Etat a, dès le départ, fait connaître sa volonté de se désengager financièrement: " Le CNRS et le CEA ne sauraient, comme cela avait été le cas pour LURE, être les seuls partenaires financiers. Un troisième partenaire, les collectivités régionale et départementale du lieu d'implantation de SOLEIL doit être trouvé. Plus ce 3e partenaire sera généreux, plus il aura de chances de voir SOLEIL s'implanter chez lui ." Les retombées économiques régionales étant réelles, de très nombreuses régions se mettent sur les rangs.34 sites sont en concurrence. La surenchère financière se développe. L'accord entre les communistes d'Orsay et les élus de leur parti dans l'Essonne et l'Ile-de-France, se fait sur le refus de la mise aux enchères de SOLEIL, sur l'intérêt de l'implanter à Saclay, à proximité de LURE pour profiter des compétences des personnels de ce laboratoire, des synergies établies avec des laboratoires voisins, des techniques de pointe disponibles dans la région pour la construction de la machine, bref pour éviter tout surcoût. Accord aussi sur la nécessité de répondre au mieux aux besoins des utilisateurs du futur SOLEIL. A outil national, site de vocation nationale. Or, les utilisateurs de LURE - dont la moitié ne viennent pas de la région parisienne (un quart de toute la France, un quart de l'étranger) - consultés, préfèrent à 90% le site d'Orsay-Saclay pour SOLEIL.
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Le statut du laboratoire et celui du personnel sont en jeu
Il y a enfin accord sur la nécessité de bloquer l'appauvrissement du potentiel de recherche en Ile-de-France: en vingt ans, neuf équipements scientifiques lourds ont été fermés ou délocalisés, trois seulement construits; au CNRS, la moyenne d'âge des personnels y est supérieure de cinq ans à celle de leurs collègues du reste de la France. Par contre, ni les militants de la section communiste ni les élus ni les personnels de LURE ne sont unanimes sur la participation des collectivités. Certains verraient dans un apport financier départemental ou régional un encouragement au désengagement financier de l'Etat tandis que d'autres estimeraient que l'origine de l'argent public a peu d'importance. Le débat et le souci d'une construction commune conduit la section à adopter la position suivante: " A outil national de dimension et d'enjeux nationaux, doit répondre un financement essentiellement national. Un complément des collectivités départementale et régionale peut être justifié pour prendre en compte les incidences positives sur le tissu économique local, en particulier les emplois induits . Il ne doit pas devenir un financement de substitution. La région ou le département, dans l'optique non étatique et renouvelée des communistes, doivent avoir un rôle de plus en plus important à jouer, mais pour mieux tramer le pays dans un cadre solidaire et non pas déstructurer le tissu national, casser les cohérences et désolidariser. L'Etat peut seul assurer la cohérence nationale de développement et la pérennité des statuts." Deux statuts sont en jeu, celui du futur laboratoire SOLEIL et celui de ses personnels. Malgré les pressions pour que SOLEIL ait un statut de droit privé, le débat a mis en évidence l'intérêt de conserver un statut public national pour assurer la double fonction de laboratoire de recherches et de laboratoire de prestations, sans amoindrir la première; pour avoir un financement national permanent et une orientation de travail décidée par les communautés scientifiques; pour garantir le maintien du rôle de diffusion des connaissances assuré par LURE dans l'Université. Presque tous les personnels de LURE souhaitent pour les futurs salariés de SOLEIL un statut de type fonction publique et non un contrat de cinq ans à l'instar d'autres organismes français ou surtout étrangers. Une bonne recherche, pensent-ils, se fait avec des personnels non soumis à la tension permanente d'un futur départ, qui d'ailleurs casse la chaîne des savoirs. Cela ne les conduit pas à accepter, par exemple, les lourdeurs bureaucratiques de leur statut actuel. L'inédit se trouve aussi dans cette volonté de rénovation de la Fonction publique pour mieux contrecarrer les partisans du privé. La question de la maîtrise des financements est centrale, d'autant plus quand les acteurs directs et indirects se mobilisent. L'irruption citoyenne et le refus d'experts décidant pour tous démontrent que les protagonistes de l'affaire de SOLEIL l'entendent bien ainsi. F. P. |
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* Maître de conférences à l'Université Paris-XI, coresponsable de la section du PCF du centre universitaire d'Orsay. |