Regards Mars 1997 - La Cité

Le bilan des privatisations rend urgente une alternative

Par Jean-Marie Martin*


Les pertes d'emplois qu'entraînent les privatisations, dans les services et dans la production, le rôle qu'elles jouent dans le démantèlement du droit du travail, expliquent l'hostilité d'une majorité de Français.

En 1993, le gouvernement a lancé vingt et une privatisations d'entreprises constituant le coeur industriel, bancaire et financier de l'économie nationale. Ces privatisations sont aujourd'hui effectives ou engagées. Un premier bilan est donc possible. Ont-elles servi l'emploi ? Renforcé notre outil industriel et financier ? Permis une meilleure maîtrise des choix économiques et de société ? Servi à redresser les finances publiques ?

Toutes les entreprises privatisées ou en voie de l'être, suppriment massivement des emplois. Il n'y a pas d'exception. Elles occupent la tête du hit-parade des plans dits " sociaux". Le Financial Times a publié un rapport qui chiffre à 800 000 chômeurs le coût des privatisations en Europe d'ici 1998. Pour la France, cette étude réalisée par six instituts européens indique que les privatisations auront entraîné la perte de 290 000 emplois: 20 000 dans les banques et assurances, 55 000 dans la communication, 135 000 dans le secteur industriel (Rhône-Poulenc, Renault, Aérospatiale, Snecma, Usinor-Sacilor, Péchiney).

Les privatisations sont aussi au centre d'un remodelage de la société sur la base du démantèlement du statut du travail, par le recours massif à la précarité, la flexibilité, la sous-traitance, l'externalisation. Dans les grands sites d'études et de production, l'obsession de la baisse du coût du travail conduit à réduire massivement les emplois d'une part, et, de l'autre, à intensifier et déréglementer le travail des salariés restants.

Dans les sites principaux de toutes ces entreprises, 10% à 50% des salariés travaillent sous contrat atypique ou n'appartiennent pas aux effectifs. Cela pose d'énormes problèmes d'efficacité, de qualité, de sécurité, en contradiction totale avec les besoins actuels de formation, d'échange, de démocratie. Les exigences du marché, la concurrence, la stratégie des flux tendus, la préparation à la monnaie unique...nécessiteraient des salariés mobiles, flexibles, disponibles. Personne n'est à l'abri. La qualification ne protège plus. L'individu, sa vie familiale, sa dignité ne pèsent pas lourd. Le dernier rapport du Conseil supérieur de l'emploi, des revenus et des coûts (CSERC) démontre que la précarité et la flexibilité, autant que le chômage, obèrent la consommation, accroissent les inégalités, créant un coût social de plus en plus lourd.

 
Des salariés mobiles, flexibles disponibles...

Du côté de l'entreprise, contrairement au discours officiel, ces pratiques conduisent, en réalité, à une extrême rigidité. L'exemple de la " Scénic " de Renault est significatif. Voilà une voiture fondée sur un concept nouveau (une " Espace " à moins de 100 000 F) qui fait un tabac. La logique étroitement financière de la privatisation génère des rigidités qui empêchent Renault d'honorer la demande. La gamme Mégane, à laquelle appartient la " Scénic ", a demandé - un record - 13,8 milliards d'investissements.

Mais entièrement conçus pour réduire à l'extrême les moyens de production et les emplois. Tout a été misé sur la flexibilité des hommes et des sous-traitants, sur l'intensification du travail, pour obtenir la marge de profitabilité la plus grande possible. Dépassée par le succès du modèle, la direction ne fait pas face aux commandes, retarde le lancement du véhicule sur les autres marchés européens et décide...d'attendre, en augmentant de 2 000 francs le prix du véhicule. Voilà un heureux résultat pour l'entreprise !

 
La logique étroitement financière des privatisations

La politique de Renault d'externalisation, de sous-traitance, de vente des filiales, l'abandon des missions (maîtrise industrielle nationale, aménagement du territoire, progrès social) liées à la nationalisation, ont largement contribué à affaiblir la production automobile française qui, aujourd'hui, est sous une forte dépendance des groupes américains, allemands et japonais. Par filiales interposées, ceux-ci dominent très largement l'industrie équipementière qui fournit plus de 70% des pièces et fonctions d'un véhicule. Il s'ensuit une baisse continue de la valeur ajoutée réalisée par l'entreprise, ce qui menace sa pérennité.

Dans les industries de l'aéronautique et de l'espace, alors que les besoins civils sont en pleine expansion les carnets de commande viennent de doubler en trois ans - la privatisation en cours de l'Aérospatiale, sa fusion avec Dassault, préparant la constitution d'un grand groupe privé européen, conduiront à des abandons d'activités et à l'absence de création d'emplois qualifiés et de valeur ajoutée. La privatisation/éclatement de Thomson décidée par le gouvernement a suscité l'émotion que l'on sait. La décision d'offrir à un groupe coréen, pour le franc symbolique, la maîtrise des technologies numériques grand public de Thomson a beaucoup frappé. Mais tout aussi importante est la décision de brader à Matra ou à Alcatel toute la partie électronique professionnelle de Thomson encore à dominante militaire.

L'objectif proclamé des deux grands groupes privés candidats à la reprise de Thomson-CSF, consiste à privilégier des créneaux sur le marché mondial des armes. Ce choix du marché militaire va contribuer dangereusement à la course au surarmement et à l'insécurité. Il se fera en plus au détriment de la diversification des technologies vers les applications civiles. L'électronique et l'informatique constituent des technologies transversales, indispensables à presque tous les services et les produits. Qui va les maîtriser ? Pour quels objectifs ? La réponse sera bien sûr différente selon que le maître d'oeuvre sera privé ou public (un secteur public rénové et démocratisé, avec de nouveaux critères de gestion, faut-il le préciser ?). Différences en termes d'emplois, de statut du travail, de droit d'accès à des technologies favorisant la diffusion de la connaissance, des échanges, des services les plus divers...

Poursuivons: la fusion d'AXA et de l'UAP privatisée, débouchera, on nous le dit avec fierté, sur la constitution du premier groupe privé mondial dans le domaine des assurances. Mais pour quoi faire ? Pour que Claude Bébéar, président d'Axa, réalise son rêve de substituer à la Sécurité sociale un système d'assurance individuelle ? Dans le secteur financier, les privatisations en cours menacent toute la maîtrise nationale du crédit. Or, celle-ci est absolument indispensable pour relancer emploi, formation, recherche, production...

 
Le bradage des droits et des acquis sociaux

Les privatisations peuvent-elles redresser les finances publiques ? Fournir les financements nécessaires au développement productif ? Les premières privatisations ont rapporté au gouvernement près de 100 milliards de francs. Dans le même temps, la dette publique a grossi de plus de 800 milliards. En 1996 et 1997, les privatisations ne rapportent plus. Elles coûtent, à cause notamment des recapitalisations préalables. Déjà, les repreneurs privés intéressés par l'aéronautique et le spatial, exemple américain à l'appui, réclament des financements publics pour la recherche-développement, avouant leur incapacité à y faire face seuls...

L'affaire Thomson a constitué un tournant dans l'opinion publique. Une majorité de Français est hostile aux privatisations. La lutte des salariés du Crédit foncier confirme cette tendance, de plus en plus forte parmi les techniciens, les ingénieurs et les cadres en très grand nombre dans les privatisées et les privatisables. Un ensemble de traits originaux s'est composé au fil du temps, constituant " un développement à la française ". Cette caractéristique forte fait obstacle à la déferlante ultralibérale qui pousse au bradage des droits et des acquis sociaux; elle s'oppose à une construction européenne maastrichienne qui veut " plier " la France à un modèle de société totalement étrangère à ses traditions, son histoire, ses aspirations.

Les luttes actuelles témoignent de la résistance à ce projet. Mais n'est-il pas urgent de réfléchir aux moyens d'une ambition nationale soutenue par un secteur public fort, rénové, démocratisé, jouant un rôle moteur dans les secteurs industriels et financiers stratégiques ? Non pour que le pays vive replié sur lui-même, mais pour lui assurer, avec les coopérations internationales nécessaires, un développement moderne et humain.

 


* Membre du Comité national du PCF.

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