Regards Février 1997 - La Planète

Le vote démocratique contre la démocratie ?

Par Hamid Ait Amara *


Voir aussi Violence à la veille du ramadan

Le sursaut démocratique en Algérie après la première élection présidentielle pluraliste a été suivi par la réforme constitutionnelle adoptée après un référendum douteux, par une situation sociale dégradée et la recrudescence des attentats.

Avant d'aller aux élections législatives annoncées pour le printemps prochain et pour lesquelles il faudra bien concéder un certain degré de crédibilité, le président Liamine Zeroual s'est assuré, pour un passage en force, un contrôle sur le futur parlement. Une deuxième chambre désignée pour un tiers de ses effectifs par le président pourra, en cas de nécessité, jouer le quart bloquant. Cette disposition constitutionnelle a évidemment soulevé les protestations de la plupart des partis qui reprochent au président Zeroual de confisquer le pouvoir. Il est clair que celui-ci cherche à se prémunir contre les risques d'élections dans lesquelles il ne sera pas directement partie prenante. Il n'y a pas de formation politique présidentielle et le FLN, en pleine recomposition ou décomposition, est davantage un fardeau qu'un atout.

Malgré la déception suscitée par l'immobilisme de la politique gouvernementale depuis une année, notamment l'absence d'amélioration de la situation économique, la demande de la population, en particulier sur le plan sécuritaire, qui s'adresse au pouvoir, paraît encore suffisamment forte pour soutenir un vote en sa faveur. Pour le référendum sur la Constitution, la participation électorale a été faible à Alger, plus faible encore en Kabylie, mais, dans les villes moyennes de l'intérieur et les zones rurales, une majorité d'électeurs s'est rendue aux urnes même si elle n'atteint pas les niveaux annoncés officiellement. Une large fraction de la population n'échappe pas encore " aux comportements collectivement réglés par les groupes ".

Il faut également chercher une explication dans la culture du consensus qui porte encore d'importants segments de la société à s'en remettre au pouvoir du soin de conduire les affaires publiques. Enfin, ne manquent pas ceux qui réclament, lorsque leurs intérêts sont menacés, davantage d'autorité et moins de démocratie, coupable à leurs yeux des difficultés présentes. Les partis politiques éprouvent ainsi les limites d'un processus de changement réduit au seul vote démocratique. Mais les structures sociales et mentales ne constituent pas le seul handicap à l'expression démocratique. La structure du champ politique algérien influera également sur la construction sociale de la réalité en faveur d'une opposition entre religions comme vision du monde.

Pour les islamistes du Hamas (tableau ci-dessous), l'espace politique algérien comprend trois pôles. Un pôle islamiste occupé par Hamas dont le candidat Nanah aux élections présidentielles de 1995 avait recueilli 15% des suffrages. Nahda, une petite formation signataire de la plate-forme de Rome, mais dont il reste à apprécier l'audience réelle, se classe comme nationaliste de sensibilité islamique. Un pôle nationaliste constitué par l'establishment au pouvoir, rassemblant les différentes composantes de l'ex-FLN et les associations qui lui étaient affiliées qui ont récemment tenté de se regrouper dans ce qu'elles ont appelé " la famille révolutionnaire " dans la perspectives des prochaines élections législatives. Un pôle laïque autour duquel se situent les formations qui appellent à une modernisation du système politique algérien, pour les principales: RCD, ANR, FFS, Ettahaddi, PADS (voir tableau).

Les " laïques " se désignent le plus souvent comme " démocrates et républicains ". Ils occupent un espace politique assez large qui va des libéraux, au sens anglo-saxon de liberté de l'individu et d'économie de marché, aux communistes attentifs au progrès de la démocratie politique. Ils appellent à sortir le système politique algérien de son étape pré-moderne, à constituer une véritable " communauté politique " sur la base de la citoyenneté. Pour définir la nation, le pouvoir a choisi le concept de " communauté culturelle et religieuse ". L'islam et l'arabité sont les valeurs de l'Etat algérien (Art.2 et 3 de la Constitution). Cette conception, en oeuvre dans les choix éducatifs et culturels du pouvoir depuis trois décennies, a conduit à des situations de conflits. Elle a favorisé également un mouvement de réislamisation de la société par les islamistes qui ont cherché à imposer à la société de nouvelles modalités d'existence en rapport avec des normes religieuses présentes (changement de costume pour les hommes et pour les femmes, interdiction de la musique, du théâtre, des arts, d'une manière générale censure morale...). C'est par ce même mouvement " d'éducation morale " que Hamas entend aujourd'hui travailler à une réforme de la société.

On a ainsi réduit la crise sociale et politique algérienne à un affrontement culturel. Analyse reproduite par les " experts occidentaux " pour être à la mode des idées développées par Huntington, pour qui les conflits de demain seront des conflits de civilisation (l'Occident face à la connexion islamo-confucéenne).

 
La démocratie, un mot à contenus très divers

L'islamisme a été ainsi dédouané de son projet politique totalitaire, et légitime pour certains. On néglige ainsi de voir ce qui se dissimule sous les apparences des conflits culturels, la marginalisation économique de pays et de régions entières par la mondialisation du capital.

Ainsi la référence religieuse comme instance de légitimation du pouvoir monte dans les moments de crise sociale, crise propice à l'intervention des agents qui manipulent le discours religieux. C'est également, pour parler comme Weber et Marx, une instance de légitimation du pouvoir des dominants et la " domestication " des dominés. La place et le rôle de la religion dans la société sont également un principe de divergences fondamentales entre les différentes forces politiques.

Toutes les formations politiques légales qui vont participer aux prochaines élections législatives se réclament de la démocratie: vote démocratique et pluralisme politique. Les partis islamiques Hamas et Nahda ont souscrit à la " plate-forme de l'entente nationale " qui fait obligation de renoncer à la violence pour régler les différends politiques. Mais tous les partis n'ont pas la même conception de la démocratie.

 
Le rapport du droit et de l'Etat à la religion

Outre les contradictions du discours islamiste sur la démocratie, qui leur vaut souvent l'accusation de double langage, les islamistes s'opposent à d'autres courants politiques, sur le rapport du droit et de l'Etat à la religion. Pour eux, seule la loi religieuse peut être considérée comme loi suprême. Le parlement n'aurait d'autre fonction que celle d'étendre l'application de la loi divine. Cette doctrine théocratique est évidemment rejetée par les partis qui réclament l'autonomie du droit par rapport à la religion.

Le deuxième front ouvert par les islamistes concerne les rapports entre la religion et l'Etat. La constitution algérienne définit les valeurs de l'Etat comme les valeurs de l'Islam." L'Islam est religion d'Etat ". Pour les islamistes, cet énoncé ne signifie pas que le rôle de l'Etat se réduit à une fonction protocolaire. Il contient un principe actif et l'Etat doit promouvoir les valeurs religieuses dans la société, en premier lieu par le système éducatif. Selon des interprétations plus proches du pouvoir, cette disposition constitutionnelle aurait pour but d'éviter l'émergence d'un Islam parallèle. L'Islam officiel permettrait en quelque sorte de mettre la religion à l'abri de toute surenchère politique.

La nature de la problématique algérienne permet au pouvoir de rester maître du jeu et limite l'expression du rôle démocratique. L'accord pour la démocratie porte davantage sur la compétition politique pacifique, le vote démocratique, que sur des valeurs communes qui garantissent la nation contre tout risque de voir le vote démocratique jouer contre la démocratie.

 


* Professeur de sociologie de l'Université d'Alger.A coordoné avec Bernard Gerbier le numéro spécial, double, que Recherches Internationales a consacré à l'Algérie, no43-44,1996.

Patrick Champagne, Faire l'opinion Editions de Minuit, 1990, Paris Emile Poulat, L'Ere postchrétienne, Flammarion, 1994, Paris.

Cliffort Geertz, Observer l'Islam, La Découverte, Paris 1992.

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Violence à la veille du ramadan


Comme l'an dernier à la veille du Ramadan, jeûne traditionnel des musulmans, les groupes armés islamistes ont multiplié les attaques contre les civils. Quotidiennement, des dizaines d'enfants, de femmes et d'hommes sont sauvagement assassinés, dans les petites agglomérations de l'algérois laissées sans protection. La population s'interroge sur cette véritable non-assistance à personnes en danger et réclame les moyens d'assurer sa propre défense.

Alger n'a pas été épargné. Plusieurs attentats à l'explosifs dans les quartiers populaires périphériques (Al Harach...) et au centre ville, ont fait plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés. Les quartiers périphériques et populaires, désarmés, sont aujourd'hui la principale cible du terrorisme. Cette dérive était en germe dans l'idéologie de la réislamisation par la force. Les comportements des groupes armés ont perdu toute dimension politique pour s'apparenter à certaines sectes de l'Islam médiéval.

Celles dont l'assassinat était le moyen d'expression politique sont connues sous le nom de " Achachin " (qui a donné le mot assassin). Les terroristes poursuivent leurs buts, dans la négation des valeurs humaines. C'est le moment que choisit Hocine Aït Ammed, dirigeant du FFS, interviewé par le Monde - qui fait, le même jour, écho à un rapport d'une agence américaine sur l'inéluctabilité de l'arrivée des islamistes au pouvoir en Algérie - pour relancer l'idée de négocier avec le Front islamique du salut, pourtant dissous.

Par H. A. A.

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