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Mon pays est en panne de projet politique Par Myriam Barbera |
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Entretien avec Saïd Saadi * |
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Le dirigeant du RCD dénonce la volonté du pouvoir de rester dans l'impasse en revenant aux méthodes du FLN.
Il déplore le manque de perspective et il attend beaucoup de la génération de l'après-guerre
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Comment voyez-vous la situation algérienne actuelle et son évolution, après le référendum constitutionnel?
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Saïd Saadi : On a un sentiment de blocage, dont on connaît très exactement les origines.
Au lieu de viser au dépassement d'un régime finissant, délétère, on assiste à une tentative de le restaurer.
Mais il est directement responsable de la crise actuelle.
Il est pathétique et caricatural de voir le président Zéroual essayer de reconstituer le parti d'une majorité présidentielle avec les clientèles traditionnelles du FLN, avec des organisations dont aucune n'a une vie active.
C'est le choix de la stabilité du régime au détriment de celle de la société.
Cela ne peut pas marcher.
Aucune alternative n'a été préparée dans la société pour remplacer le régime finissant.
Contrairement à ce qu'on dit ici ou là, ce ne sont pas les institutions civiles ou militaires -ou ce qui en reste qui font que l'Algérie est encore debout, ce sont les anticorps politiques et culturels qu'a produit la société.
Prenons un exemple: l'arrivée de Boudiaf a ressuscité l'espoir. Notamment parmi les catégories sociales que l'on disait définitivement acquises aux islamistes, comme les jeunes. Et l'élection présidentielle - gâchée le soir même du scrutin par les trafics électoraux - montre combien la société algérienne est disposée à se mobiliser dès lors que les acteurs et leurs propositions lui apparaissent comme porteurs de changement.
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Comment appréciez vous le récent référendum?
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S.
S.: Le taux de participation a atteint 26% ou 30% selon les observateurs, mais le chiffre officiel annoncé fut 80%! Je vis à Alger...
Je vois des poches de pauvreté absolue s'installer dans un pays qui n'a pas de raison de subir ce genre de malheur parce qu'il est assez riche .
Malgré cela, existe la tentation dogmatique de revenir aux années soixante-dix, pourtant révolues, avec un arrière-fond de corruption généralisée.
Le régime emprisonne les cadres qui essaient de manifester un minimum d'indépendance dans l'exercice de leurs fonctions.
Deux mille d'entre eux sont privés de liberté parce qu'ils refusent le retour du parti-Etat, certains depuis presque un an et aucun n'a été jugé, aucun n'a été libéré!
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Dès lors, que craignez vous pour l'Algérie?
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S.
S.: Une explosion populaire dont personne ne peut prévoir l'évolution.
Je ne crois pas que l'Etat ou l'administration soient en mesure d'absorber un tel choc.
Le pire, devant cette impasse est la résurgence d'un islamisme dont je ne crois pourtant pas qu'il prendra le pouvoir.
Je n'ai jamais cru à l'idée d'une république islamique en Algérie.
Je m'engage sur ce point.
Il n'y a pas 2 000 ayatolas, il n'y a pas 4 000 mollahs en Algérie.
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Mais les attentats restent nombreux et meurtriers.
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S.
S.: L'interprétation à l'extérieur de mon pays de ce retour de la violence m'inquiète.
Les tenants du pire destin algérien, tous ceux qui ont soutenu l'aventure romaine, témoignent d'une sorte de jubilation morbide, à chaque attentat, comme pour dire: vous voyez, nous avons raison.
Ils n'ont fait que ça: discuter avec les intégristes! Et ils recommencent (1)! Je remarque aussi que cette tentation vient fréquemment au niveau international.
On nous demande si l'islamisme ne conviendrait pas le mieux au pays, ce ne serait pas la véritable expression des sensibilités populaires, etc.
Si l'Algérie avait été islamiste, elle se serait effondrée il y a longtemps, or, malgré toutes les erreurs passées, elle a évité cela.
Les élections ont prouvé que le projet islamiste n'anime pas la demande sociale profonde.
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Que proposez-vous?
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S.
S.: Il faut être bien naïf, ou grand démagogue pour déclarer: je veux la paix et dire qu'il suffit de la signer.
Réellement, l'Algérie est en panne de projet.
Les Algériens ont besoin de savoir et de voir où on veut les conduire.
Ce qui manque, c'est la volonté politique de restituer son destin à l'Algérie." Il n'est pas question de restaurer une théocratie désormais révolue.
L'Etat algérien sera démocratique et social ", c'est par ces mots que débutait le premier congrès du FLN en août 1956 ! Ayons de l'ambition.
Que les dirigeants le soient réellement, qu'ils ne soient pas seulement des manoeuvriers qui traficotent les élections et manient la répression! Ainsi on pourrait réanimer l'espoir.
Je ne donne pas cher des groupes islamistes que flatte aussi bien le pouvoir qu'une certaine partie de l'opposition, je veux dire les " Romains ". La violence ne gêne pas le pouvoir. Tant qu'on meurt, tant qu'on est préoccupé par sa survie, l'exercice des droits politiques devient difficile! La violence est aussi manipulée par l'ancienne classe politique car, faute de déstabiliser le pouvoir, elle espère toujours en récupérer les dividendes. Les démarches se ressemblent.
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Quelles forces peuvent contribuer à sortir de l'impasse?
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S.
S.: La génération d'après guerre car celle qui s'est située derrière Boudiaf porte sincèrement le projet démocratique.
Elle a pour l'instant été réduite à une fonction utilitaire, technique, administrative.
Mais c'est la génération qui a libéré le pays qui prend les décisions politiques - au pouvoir comme dans l'opposition.
Il est peut-être temps de dire qu'on peut avoir été un bon baroudeur sans être pour autant un bon bâtisseur.
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N'est-ce qu'un problème de génération?
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S.
S.: C'est aussi une affaire de génération.
Les responsables politiques se donnent le droit d'entretenir une relation patrimoniale avec le pays, de ne pas justifier d'avoir le pouvoir, qui leur serait dû parce qu'ils ont libéré le pays.
Il est temps d'en finir avec cette mise en tutelle!
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Que propose votre mouvement politique?
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S.
S.: Les élections législatives peuvent avoir lieu fin avril ou début mai - quand le pouvoir pensera pouvoir les gagner à coup sûr.
Devons-nous y participer ou pas, compte tenu du retour au trafic électoral?Faut-il continuer à faire comme si une opposition légale pouvait exister dans un pays où tout est faussé d'avance? Oui, mais la presse indépendante est assassinée, la télévision n'a jamais été aussi fermée, le président Zéroual et son premier ministre cultivent le retour aux années soixante- dix...
Il faut réagir.
Enfin, l'Assemblée nationale reste une tribune.
Doit-on la négliger? Et puis l'opposition n'est pas une profession, c'est un moyen de parvenir au pouvoir.
Ces élections législatives auront trois pôles politiques. D'abord une liste du pouvoir. D'autre part, la tendance islamiste mais je pense qu'elle n'aura pas le poids que l'on pourrait craindre. Enfin, ce qu'on appelle le " marais démocratique ". Cette génération d'après guerre a fini par apparaître comme un recours possible démocratique. Tous ces gens-là sont en train de prendre contact. Cela tient au mûrissement de l'opinion publique, qui ne dit plus aujourd'hui que la démocratie est un luxe, réclamé par des catégories minoritaires peu ancrées dans le pays, comme le croient encore les "spécialistes de l'Algérie" en France. Aujourd'hui, le projet démocratique a une base populaire: il est ressenti comme la possibilité pour les plus humbles de faire entendre leur voix et de faire valoir leurs droits. C'est une mutation fondamentale. Un phénomène inédit apparaît peu à peu dans toutes les formations politiques. Des tentations de " fracture verticale " se manifestent. Le FLN est coupé en deux ou trois: une partie va vers le pouvoir, une vers le FIS et les jeunes du FLN se rapprochent de nous. Le FFS s'est fracturé en deux. Les militants qui ont un parcours dans l'opposition démocratique ont abandonné Ait Ahmed. Le FIS est traversé par ces fractures verticales. Le mouvement islamiste lui-même est en train d'éclater.
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Avec qui comptez-vous vous allier?
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S.
S.: Je tente de réunir tous les éléments porteurs de patriotisme et de modernité, autour du minimum consensuel, avant les élections législatives.
Nous nous sommes rencontrés de délégation à délégation, j'ai pris des contacts avec diverses personnalités.
Il n'y a pas d'autre choix que d'avoir l'espoir têtu.
La pression des événements a rendu les uns et les autres beaucoup plus responsables.
Les enjeux sont éclaircis.
Les citoyens, mais aussi les militants et responsables, ont vu que le problème n'est pas de sauver un parti mais une certaine idée de l'Algérie.
Ce qui se passe en Algérie engage prioritairement les Algériens, c'est bien évident, mais il serait terriblement naïf de croire que ça ne concerne qu'eux.
Le défi algérien, c'est de savoir si une expérience démocratique est possible en terre d'islam.
Cela concerne toute la Méditerranée et même une bonne partie du monde.
Mais qu'une partie de l'opinion publique française, au motif de cultiver la culpabilité post-coloniale ou un certain orientalisme, nous explique ce qu'il convient le mieux à notre pays, est assez prétentieux, irresponsable et politiquement dangereux.
Je parle des " spécialistes " et d'une partie du " marais " politique.
Quels que soient nos malheurs, je suis persuadé que nous nous en sortirons.
Reste à faire en sorte que la facture soit la moins lourde possible. Nous saurons nous rappeler les positions des uns et des autres. Il faut être un peu naïf pour penser que l'islamisme est bon pour les Algériens et tenter d'en prévenir les prolongements inévitables dans les banlieues de chez vous. J'ai essayé d'attirer l'attention des responsables français, il y a déjà six ou sept ans. Ce qui se passe dans ces banlieues aujourd'hui est exactement ce qui se passait dans nos quartiers populaires il y a dix ans. La marginalisation sociale mène à la radicalisation, identitaire, fut-elle chimérique. Ce n'est pas avec des concerts de raï qu'on assure la promotion de la deuxième génération des jeunes beurs, qui se sentent humiliés. C'est en les amenant à se former, à s'intégrer véritablement. On ne peut pas recommander pour l'islamisme en Algérie, et penser que cela n'aura pas d'effet sur la France. |
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* Secrétaire général du Rassemblement pour la culture et la démocratie. 1. Voir le Monde daté du 11/01/97, l'interview de Aït Ammed, et le rapport d'une agence américaine proche du Pentagone prédisant la victoire des intégristes en Algérie.
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