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Oui au référendum au nom du réalisme Par Myriam Barbera |
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Entretien avec Redha Malek * |
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Contre la tendance à négocier avec les partis intégristes, l'ancien chef de gouvernement algérien, qui a approuvé le référendum constitutionnel, prône une modernité républicaine
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Comment situez vous votre nouvelle formation dans l'éventail politique algérien?
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Redha Malek : Nous avons fondé l'Alliance nationale républicaine(ANR) le 5 mai 1995, quelques mois avant l'élection présidentielle (1).
Nous l'avons fait parce que la situation se caractérise par une grande confusion.
Le FLN, longtemps parti unique, est en déliquescence.
Le grand vide politique a favorisé la montée du courant intégriste.
Le FIS, reconnu parti politique, a failli obtenir que l'Algérie bascule dans l'intégrisme, lors des élections de décembre 1991.
C'est pourquoi le processus électoral a été stoppé, mais je le souligne, pas le processus démocratique.
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Pourquoi n'avoir créé l'ANR qu'en 1995?
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R.
M.: Je m'étais éloigné de la vie politique après avoir quitté le FLN depuis 1983.
Cela ne m'a pas empêché d'écrire (2) pour dénoncer l'utilisation politique de la religion, pour développer l'idée d'un islam ouvert et fondé sur la rationalité.
Il fallait affirmer ces quelques idées, ce qui n'était pas facile en pleine crise.
Cependant, la situation s'aggravait.le terrorisme se mettait en place.
Le président Boudiaf m'a demandé de reprendre du service et m'a confié d'importantes responsabilités successives.
Puis je suis devenu ministre des Affaires étrangères et enfin chef du gouvernement jusqu'en 1994.
Pendant tout ce temps j'ai défendu mes idées, contre le terrorisme et contre l'intégrisme.
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Quel est l'enjeu pour vous?
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R.
M.: D'abord la fin du terrorisme intégriste qui menace l'Algérie comme Etat-nation.
Ensuite, la réforme de l'Etat et de l'administration.
C'est d'autant plus nécessaire que d'autres partis se sont réunis à Rome, à San Egidio, et ont publié une " plate-forme " préconisant l'ouverture de négociations avec le FIS pourtant dissous.
Ils voulaient ainsi faire pression, par le biais de l'Union européenne, pour obtenir ces négociations.
Nous avons dénoncé cette dérive notamment conduite par le Front des force socialistes (FFS) d'Hocine Aït Ammed, mais aussi par d'autres partis signataires. Observant les partis politiques d'aujourd'hui en Algérie, parmi les démocrates, nous voyons, Ettahadi et le PADS, tous deux issus du Parti de l'avant-garde pour le socialisme (PAGS) lui-même héritier du Parti communiste algérien; le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) de Saïd Saadi, trop régional à notre sens car la lutte pour la démocratie est nationale. Et puis il y a le FLN, très fatigué. Ne nous retrouvant dans aucun des partis actuels, nous avons créé ce mouvement, l'ANR, qui fait appel à tous les Algériens patriotes et républicains
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Allez vous jusqu'à la séparation de la religion et de l'Etat?
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R.
M.: C'est plus complexe.
Nous ne parlons pas de laïcité parce que nous ne sommes pas dans le même contexte historique que vous, par exemple.
Mais nous disons qu'on ne peut admettre d'aucun parti qu'il vienne dire: " l'islam, c'est moi ! " et qui veuille imposer sa conception de l'Islam.
Nous sommes arabes et musulmans, mais il n'est pas question d'en faire une politique ni de l'imposer à toute la société.
Ces partis doivent donc se situer dans le cadre républicain.
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Vous avez surpris certains démocrates qui ont soutenu votre candidature à la fonction suprême lorsque vous avez recommandé de voter " Oui " au dernier référendum modifiant la constitution.
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R.
M.: Reconnus sur la scène politique, nous avons pris part aux discussions avec le président de la République et au travail des différentes commissions, avec les autres partis, sur la modification de la Constitution, sur la nouvelle loi sur les partis.
Nous avons fait des propositions, émis des réserves quand cela nous paraissait utile.
Certains partis intégristes participaient à ce travail.
C'est une situation de fait mais nous avons travaillé en vue de la dépasser.
A mon sens, le référendum constitutionnel se justifiait ne serait-ce que pour ne pas revenir aux errements de décembre 1991 où un parti, au nom de l'islam a voulu imposer son dicktat à la société.
Là, nous avons réalisé une réforme constitutionnelle qui implique que les partis ne puissent plus exister sur une base religieuse, linguistique ou régionale.
C'est l'article 42.
Nous avons dit ce que nous pensions du projet, nous avons critiqué ses faiblesses, mais cet article 42 constitue une ouverture importante à notre sens, pour la conscience politique algérienne.
Précisons que " l'islam religion d'Etat " n'est pas nouveau dans la Constitution algérienne. Bourguiba, en Tunisie, n'y a pas touché davantage. Pourquoi ? C'est comme un label. Ces pays nouvellement indépendants ont besoin de marquer leur appartenance à un espace culturel arabe. C'est une sorte de symbole. Si on y touche, on compliquera les choses. D'ailleurs, une Constitution idéale n'aurait aucune valeur car son application dépend des réalités. La question est d'être présents pour gérer des situations de fait et essayer de les dépasser. D'autant plus avec cet article 42, sur lequel nos amis démocrates ne se sont pas assez appuyés, alors que c'était une occasion d'union. Et, d'autant que dans le contexte actuel personne n'était sûr d'obtenir un article de ce contenu. Enfin, le projet de loi sur les partis vient de paraître . Il reprend l'article 42. Les partis qui utilisent la religion à des fins politiques ont deux mois pour changer leur dénomination, leur programme et leurs objectifs. Le bras de fer est donc engagé.
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Les élections législatives annoncées se dérouleront dans ce climat de recrudescence du terrorisme.
Comment vont se comporter les partis démocratiques et particulièrement votre mouvement?
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R.
M.: Le principe que les partis n'utilisent pas la religion doit baliser la route pour les législatives.
La religion doit être affaire de conviction.
Le travail politique à accomplir notamment envers les jeunes, pour en convaincre les gens est important.
Mais l'intégrisme a perdu beaucoup de terrain idéologique et politique.
Il y a eu une démystification de ces partis.
Les intégristes et les terroristes sont isolés dans la société algérienne, ce qui conduit à penser que pour les élections législatives nous ne retrouverons pas du tout la situation de 1991.
Pour l'instant, le rapprochement entre démocrates est bien timide. Ce sont les réactions de la population qui nous intéressent. Pour le référendum, elle a voté. Sauf dans certaines grandes villes où les abstentions ont été nombreuses. Mais dans les campagnes, on a voté parce que dans les moments difficiles, comme ceux que nous vivons, la réaction est de s'accrocher à ce qui paraît le moins fragile: l'Etat. J'aurais souhaité que les démocrates aillent dans ce sens pour être plus crédibles.
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Quelle est votre réaction en regard de la recrudescence des attentats en Algérie? Que vous inspire celui de Paris?
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| R. M.: On ne peut parler de recrudescence du terrorisme,malgré certains coups terribles. Il y a surtout des règlements de comptes dont des enfants et des femmes sont souvent victimes Quant à ce qui s'est passé à nouveau en France, je voudrais rappeler que de nombreux jeunes ont été recrutés chez nous et envoyés dans les camps d'entraînement en Afghanistan; cela avec des moyens très importants. Aujourd'hui, il y a des groupes épars qu'on peut difficilement contrôler. Je me souviens de l'époque où, envoyé du président Boudiaf dans les capitales européennes et aux Etats-Unis pour expliquer la politique de l'Algérie, j'alertais également mes interlocuteurs sur le danger que représentaient ceux qu'on nomme aujourd'hui " les Afghans ". |
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* Ancien chef de gouvernement. 1. Les 75 000 signatures nécessaires pour pouvoir être candidat recueillies par Redha Malek n'ont pas été validées. 2. Redha Malek, Traditions et révolutions, l'enjeu de la modernité, Sinbad, 1990..
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