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Adieu au passé Par Suzanne Bernard * |
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Arrivée à Pékin avec les premières neiges (" c'est bon pour les récoltes ")...
Aussitôt, le choc ! Après dix ans d'absence, je retrouve l'immensité particulière de l'espace chinois, mais je ne reconnais plus rien ! Mon regard s'accroche ici et là à de vieux " signes " perdus dans un environnement qui les abolit...
Bouleversées, les images de la mémoire explosent.
Gratte-ciels, buildings, panneaux de publicité géants, voies élargies, maisons disparues, autoroutes, échangeurs...voitures !
Pékin est devenu une gigantesque vitrine pour quelques-unes des grandes marques du monde." La nouvelle invasion étrangère, sans combat ! " Money, money ! L'Hôtel de l'Amitié, construit par les Soviétiques dans les années cinquante, est toujours là, lui aussi a été transformé à l'intention des hommes d'affaires, chinois et étrangers, qui sont devenus les rois de la nouvelle société. Des hôtesses en robes du soir, ravissantes poupées au maquillage sophistiqué, minaudent dans un décor de rêve hollywoodien des années cinquante. Colonnes de marbre rare, dorures, éclairages savants, verroteries cliquetantes, agréments et services de toutes sortes à des prix astronomiques... Dans le " café " de luxe, les tractations se font en douceur... Profil du Chinois " qui réussit ": bien en chair, face ronde à lunettes, air jovial, plein d'entrain, costume à la coupe impeccable avec cravate de soie. Un homme " simple ", quoi... La télévision, dans ses films, exploite ce nouveau stéréotype, souvent opposé à celui du jeune non intégré, mal dans sa peau, efflanqué, négligé, qui noie le vide de son existence en se soûlant à la bière... De l'autre côté de l'avenue, en face de ce paradis artificiel " de l'amitié ", l'" autre Chine ": un vagabond cherche à me vendre de vieilles médailles de la Révolution, qu'il expose dans une valise... Un vieillard loqueteux lit les lignes de la main... Des marchandes de fruits (trop chers) assises dans le froid, oisives, s'ennuient... La foule du dimanche erre dans les marchés... Il paraît - c'est le président Jiang Zemin qui l'affirme - que le nombre de pauvres qui atteignait 250 millions en 1978 est tombé à 65 millions en 1995." Bien sûr, nous sommes en général plus heureux aujourd'hui, à condition de ne pas être les esclaves de l'argent, c'est-à-dire d'accepter de se suffire d'un confort moyen... Faute de quoi, on n'en finit pas de désirer...et pour beaucoup, c'est la porte ouverte à la corruption." Les moins favorisés: les ouvriers qui, ici et là, s'insurgent... Et puis les intellectuels, mais, pour ceux-là, la gêne est devenue une tradition ! " Beaucoup se reconvertissent dans les affaires." Il faut être fou pour refuser d'entrer dans la formidable machine, même si on doit y laisser son âme... Je me balade en rêvassant au passé dans les rues verglacées. Et tout à coup, en méditant le vieux proverbe qui dit qu'il y a danger à vouloir remettre ses pas dans les traces des pas anciens, voilà que je m'étale par terre ! Humour chinois... La Chine, elle, visiblement, a dit adieu au passé. Et c'est, on le sent bien, irréversible... Et puis, que craindre de l'adversité avec des réserves à la Banque de 100 milliards de dollars ? Ce matin, dans le bus qui m'emmène au travail, je retrouve, avec un coup au coeur, la bleuté du ciel et le soleil d'hiver, lui obstinément rouge ! Les amis (les " camarades " d'hier) viennent tout exprès pour me revoir. Retrouvailles heureuses. Non, on n'a pas trop changé, on s'émeut, on rit... |
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* Ecrivain. |