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Amour des villes, haine des banlieues Par Paul Chemetov |
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La collection de Flammarion intitulée "20 000 mots ", lance le pari de traiter un sujet - difficile - en ce petit volume.
Les " 20 000 mots " de Paul Chemetov sont pour la ville.
L'ouvrage est construit sur le postulat que l'amour des villes ne peut venir de la haine des banlieues.
Car "les villes, au sens historique du terme, ne regroupent que le tiers des citadins".
Impossible alors de passer sous silence " les territoires qu'elles portent à leurs flancs et qui, encore, les nourrissent".
Le productivisme économique et social " disjoint nos villes, en détache des parts abandonnées, des zones que l'on déclare exclues...
Cette dérive s'est accentuée pendant une période de folle prospérité, de boom immobilier, de travaux présidentiels.
Comment se fait-il qu'une même volonté ait pu imposer les grands projets parisiens et échouer dans son projet d'une politique pour les villes ?" Les raisons de l'échec sont politiques, car, demande Paul Chemetov: "nous vivons en république mais prenons-nous le temps de vivre en démocratie, en assumant le temps historique de la continuité comme le temps actuel de la réflexion, du projet, du débat ?"
La politique de la ville attend aujourd'hui une volonté, une constance et un effort comparables à ceux qui furent engagés dans les grands travaux. Et, au préalable, " un travail de l'utopie sur elle-même ". Car " il est plus compliqué de réussir la mutation de la Plaine Saint Denis ou celle des terrains de la Rive de Seine dans le XIIIe arrondissement de Paris, la transformation du site des usines Renault à Boulogne-Billancourt ou la poursuite du projet de la Défense, que de construire l'Arche, l'Institut du monde arabe (...). Dans ces cas, il fallait réussir un seul bâtiment(...). Mais la modification d'une situation urbaine, par ce qu'elle implique de bouleversements humains, politiques, économiques, travaille à pleines mains la pâte de la société et provoque en retour sa vive réaction ". Pourtant, la politique de la ville (c'est-à-dire des banlieues) a été " pensée comme une charité ". Et l'implosion des tours et des barres comme le recours contre un béton promu " criminogène ". L'architecte y revient méticuleusement: " ce qui est mis en cause dans les tours et les barres, ce n'est pas tant l'inhabitable(...) que l'invendable (...) Figures de l'habitat non propriétaire, donc non approprié (...) Ce qui est en cause dans la dénonciation du béton pour tous, ce n'est pas seulement l'échelle incontrolée, la quantité répétitive, quelquefois catastrophique, mais l'existence massive du banal, de l'ordinaire, le degré zéro du caprice." Paul Chemetov souligne le conflit entre " le marché et sa logique d'objets jetables " et " les valeurs plus lentes du territoire, de la mémoire, de l'histoire ". Dans le dynamitage des tours et des barres, " ce qui est nié, par ces feux d'artifice d'un genre nouveau, c'est aussi la vie de ceux qui habitèrent ces maisons (...) La destruction ne crée rien quand elle fait l'impasse sur la mémoire des pauvres tirés au vol dans leurs parcours d'ascencion sociale, des bidonvilles vers les barres, pour eux déjà des beaux quartiers.(...) La promesse des beaux ensembles ne fut pas tenue mais c'est pourtant de l'avenir qu'ils parlaient, en assurant l'eau chaude pour tous. Excusez du peu !" On ne peut pas avec " les seuls habits de soirée de la ville " répondre aux questions de la banlieue." En tant que fraction d'un tout à réunifier, la banlieue est maintenant le laboratoire de la ville de demain.(...) La périphérie, en acclimatant tout ce que la ville centre expulsait, a été la condition de sa mutation, c'est le tout qui doit à nouveau muer." Vieille " histoire non réglée ", aujourd'hui problème politique. C'est le moins ! L'exemple de l'opposition entre Paris et la banlieue, de ses motifs historiques et politiques, est longuement traité dans l'ouvrage. Paul Chemetov voit son dépassement dans l'effacement de " la coupure des boulevards périphériques, fortifs des temps modernes, par les transports publics aussi." Car, écrit-il, " une banlieue aujourd'hui autonome et plus nombreuse en habitants que Paris ne peut, sous prétexte que cette ville est aussi la capitale de la France, être traitée en glacis urbain..." |
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Paul Chemetov, 20 000 mots pour la ville, Flammarion, octobre 1996, 69F. |