Regards Février 1997 - Points de vue

1996-1997, bilan d'une heureuse année de cinéma

Par Marcel Martin


A l'heure des bilans, le jugement qu'on peut porter sur 1996 est assez optimiste grâce à deux chiffres toutefois provisoires: la fréquentation globale des salles de cinéma a légèrement progressé (près de 134 millions d'entrées) et celle des films français se maintiendrait autour de 36% (contre près de 45% pour les productions hollywoodiennes) témoignant d'une belle " résistance " nationale, unique au monde dans cette proportion. Un " cocorico " dû à la qualité et à la diversité des films. Parmi les succès, il y avait dans le genre léger (Pédale douce, Fallait pas !, le Jaguar, Chacun cherche son chat, Un air de famille, Hommes-femmes: mode d'emploi), sérieux (Beaumarchais, Ridicule, Conte d'été, le Huitième Jour, Un héros très discret, Le plus beau métier du monde, Microcosmos) ou grave (Capitaine Conan, Passage à l'acte, les Voleurs, le Violon de Rothschild). Le cinéma d'auteur a continué à proposer des petites perles: Ponette, Encore, la Rencontre, la Promesse, Comment je me suis disputé..., Forever Mozart, les Aveux de l'innocent, Méfie-toi de l'eau qui dort. Et, bien sûr, Y aura-t-il de la neige à Noël ? Le prix Louis-Delluc a été un beau cadeau pour Sandrine Veysset. Ce début prometteur a permis d'ajouter son nom à la déjà longue liste des réalisatrices qui se sont imposées au cours des dernières années. Et voici qu'a déboulé une autre débutante, Agnès Obadia, avec une comédie de moeurs, Romaine, portrait sans méchanceté ni complaisance d'une fille complexée, savoureusement interprétée par la réalisatrice elle-même, ballottée par les événements et résignée à l'imprévu. Une " ancienne ", Claire Denis, fait un retour en force avec une remarquable réussite, Nénette et Boni, mélodrame social sans mélo, tranche de vie filmée à fleur de peau avec une sécheresse narrative et une intensité visuelle exemplaires, description des relations conflictuelles et ambiguës entre une jeune femme et son frère, sur fond de quartier populaire de Marseille. Mais la plus belle surprise de ce début d'année a été le second film de Lucas Belvaux, Pour rire !, dynamitage du cliché vaudevillesque du triangle amoureux, que le cinéaste sublime dans la folie douce, entre le rire et l'émotion, grâce au personnage du mari trompé que Jean-Pierre Léaud incarne avec son génie habituel, au sommet de sa forme, dans l'abattement comme dans la rébellion. Le handicap commercial de ces très bons " petits " films, c'est sans doute qu'ils n'offrent pas au grand public la part de rêve qu'il va chercher au cinéma. Ce à quoi s'entendent si bien les grosses productions américaines, même quand la machine spectaculaire s'y emballe jusqu'à l'infantilisme: mais on aura tout de même pu voir quelques bons films comme Maudite Aphrodite, Fargo, Nos funérailles et bientôt Looking for Richard. Deux oeuvres ambitieuses, témoignant des convulsions de l'histoire récente, méritent de retenir l'attention: Brigands chapitre VII d'Otar Iosséliani et Trop tard de Lucien Puntilié, deux cinéastes habitués à traiter de problèmes politiques. Autres caractéristiques de la saison en cours, la bonne tenue du cinéma anglais dans le genre du témoignage social, avec Secrets et mensonges, Carla'song, Jude, Go now, The Van, Trainspotting, la sympathique réapparition de Cuba grâce au regretté Tomas Gutierrez Alea (Fraise et chocolat, Guantanamera), la permanente découverte de l'Asie (Ronde de flics à Pékin, Quand le soleil devint froid, Destinée) et l'atterrissage de quelques OVNI exotiques de belle taille (Breaking the waves, la Comédie de Dieu, Au loin s'en vont les nuages, Carmin profond). Et, pour voyager dans le temps en même temps que dans l'espace, on s'en remettra à l'un des pilotes les plus expérimentés de l'imaginaire, Chris Marker, aux commandes de son dernier vaisseau galactique, Level Five.

 


* Auteurs de l'ouvrage le Feu sous la cendre.Enquête sur les silences obtenus par l'enseignement et la psychiatrie, éditions Cuny-Petitdemange, 660 p., 230 F, port compris, 19, avenue Jean-Moulin, 26100 Romans-sur-Isère.Tél.: 04.75.02.96.41.

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