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Le froid est un " assassin de paille " Par Robert Redeker * |
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| Une journaliste de FR3 commentait, lors des informations nationales de 19 h 30 le samedi 28 décembre 1996, le refus de quelques SDF d'aller s'abriter dans certains gîtes, en moralisant: " ces SDF s'excluent d'eux-mêmes ". Plus généralement, la presse ne cesse d'affirmer qu'en ce début d'hiver glacial, des personnes meurent " victimes du froid ". Qu'en est-il vraiment ? Les morts de froid sont des morts politiques. Les intempéries ne sont pas à l'origine de la catégorie des " fins de droits". Ce ne sont pas elles qui permettent, à travers toutes sortes d'exonérations de charges sociales, de taxes et d'impôts, un tel pillage, par les intérêts particuliers, de la richesse collective, que les budgets sociaux en sont anémiés. Ce sont pas elles qui multiplient les stages-impasses, les CDD, les CIE, les CES, les emplois sous-payés, à la lisière de l'esclavage ! Ce ne sont pas elles qui expulsent les pauvres de leurs logements, qui les privent du nécessaire, qui leur ôtent toute considération, qui les collent au bitume, à la hauteur des tibias des passants. De quoi meurent les clochards ? Du froid ? De l'hiver ? Ils meurent du libéralisme économique, de la démission des politiques devant les exigences des puissances financières, de l'incapacité de la société à imaginer une alternative au capitalisme. Ils meurent de l'absence de toute politique capable de s'opposer à la sauvagerie économique, ils meurent du déchaînement de la propagande antisociale - Raymond Barre, Edouard Balladur (1) et Alain Madelin ne considèrent-ils pas les acquis sociaux comme des luxes outranciers ? Ils meurent du déclin de l'Etat. De l'obsession du bilan. Ils meurent de la Bourse. Le froid n'est que l'arme du crime. Les appels à la charité ne servent qu'à masquer le coupable. La charité fait diversion, disperse la pensée, fatigue la volonté civique. Les discours caritatifs sont une fuite destinée à cacher qu'on ne fera rien contre la pauvreté, contre la précarité - bien au contraire, toutes les politiques de l'emploi envisagées, ne cherchent qu'à développer cette précarité, favorable paraît-il aux entreprises, baptisée du doux nom de " flexibilité " (2). N'est-il pas hypocrite de se scandaliser de la mort d'un clochard, quand chacun sait bien que ce misérable ne peut mourir nulle part ailleurs que dans la rue ? Ces agonies gelées ne sont-elles pas la rançon, ou plutôt la menue monnaie, d'une idéologie de l'efficacité économique quasi universellement partagée ? La mort sur le trottoir, solitaire et anonyme, encore exceptionnelle aujourd'hui, elle deviendra peut-être demain - si la barbarie libérale réussissait à étendre son empire à tous les domaines de l'existence publique - banale. L'histoire de notre siècle nous a appris à être attentif au langage, à ce qu'il porte en lui, à ce qu'il prépare." Victimes du froid " ? Quelle formule fabriquée pour classer sans suite le crime! " Le froid " ? Quel étrange assassin ! Un assassin de paille - comme, dans les conseils d'administration, on dit " un homme de paille " ! |
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* Philosophe, membre du comité de rédaction de la revue les Temps modernes. 1. Le Monde du 18 décembre 1996.Après avoir affirmé "qu'on ne peut pas conserver en l'état tous les droits acquis", E.Balladur se demande si " une protection excessive ne constitue pas une menace, y compris pour ceux qui en bénéficient ". 2. L'OCDE dans un rapport de juillet 1996 sur la situation économique de la République tchèque remarque que " les salaires augmentent trop vite en raison d'un taux de chômage extrêmement bas ".(rapporté dans la revue Futuribles, no214, novembre 1996).
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