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Fernando "Pino" Solanas, un cinéaste au Congrès argentin Par Christian Kazandjian |
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Quand, dans Sur, Roberto Goyeneche arrache les notes rauques d'un tango amer, c'est toute l'Argentine qui pleure.1983 voit se refermer la parenthèse de sang ouverte, sept ans plus tôt, par la junte du général Videla.
Le pays réapprend la plainte des bandonéons et écoute le cri des Mères de la place de Mai, les Folles comme on les nommait alors, tant paraissait fou le défi qu'elles avaient, en pleine dictature, jeté à la gueule des assassins en uniforme.
Avec Sur, Fernando " Pino " Solanas retrouve son pays, sa ville Buenos Aires, blessés, et que Raul Alfonsin, puis Carlos Menem vont livrer aux grands groupes privés et aux diktats du FMI et du grand frère du Nord.
Des colères enflent, issues du peuple, de milieux intellectuels, de quelques secteurs de l'église: en 1994, l'évêque de Neuquen, Jaime de Nevares et Fernando Solanas s'engagent plus avant; l'apôtre des humbles et l'homme à la caméra sont élus députés du Frente Grande.
Quand celui-ci éclate, et après que Jaime Nevares eut démissionné de son mandat, refusant de cautionner la corruption qui gangrène la vie politique, Solanas remise la caméra; il est, en 1995, à l'élection présidentielle, candidat d'Alianza Sur qui regroupe, autour des communistes, différents mouvements de gauche. Durant la campagne, il n'a de cesse de dénoncer la dérive libérale, prônée par les " grands " candidats, quand il lui est interdit l'accès aux médias.
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Un candidat qui dénonce la dérive libérale
Un an plus tard, à l'ombre de la vénérable " confiteria " el Molino, face au Congrès, le cinéaste-député s'enflamme." Le fil rouge du " caudillisme " ourle l'histoire de l'Argentine.ainsi, chaque gouverneur, chaque maire compte, à sa botte, plusieurs des quelque 1 800 canaux qui émettent dans le pays. L'image a pris une telle place dans nos sociétés que si Descartes vivait aujourd'hui, à l'heure de la globalisation de l'économie mondiale, il écrirait: " Je passe à la télévision, donc je suis ". Les communications sont, à la fois, vecteur culturel, source de profits fabuleux, et instruments de (dé) formation des esprits." Fort de l'exemple argentin où tout a été privatisé, du pétrole de Patagonie aux tigres du zoo, Fernando Solanas peut affirmer que " les énormes potentialités dégagées par la révolution scientifique et technique sont aux mains de groupes capables de transmettre au monde entier leurs produits, en imposant un modèle de communication unidirectionnel et discriminant: ces groupes ont bâti une nouvelle " métropolis ", une mégalopole qui corrompt ce qui fut l'utopie d'un territoire-synthèse des diversités culturelles ".
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Un artiste de l'image, un homme de parole
Au pays du steak-roi, Mac Donald implante sa " hamburguesa ", le rouge Coca Cola enflamme les façades des maisons coloniales de Lavalle et Florida, les rues piétonnes de la capitale, les séries " made in USA " imposent au Cône sud la violence d'" american way of life ", le tango s'essouffle, les bibliothèques de Corientes, la " rue qui jamais ne dormait ", tirent le rideau de fer, et le cinéaste inspecte les décombres du cinéma." On est passé de 50 films argentins par an, dans les années 50, à 30 au début des années 80, et 20 aujourd'hui. Ce phénomène, combiné au flux intarissable de films nord-américains, porte en germe un mal mortel, celui de voir disparaître, conséquences du bombardement médiatique des seules productions en langue américaine, les imaginaires qui distinguent les pays les uns des autres." Artiste de l'image, Pino Solanas n'en est pas moins homme de parole." Les particularités de chaque peuple, de chaque culture, sont véhiculées par la langue: l'idiome détermine le type de narration cinématographique; l'espagnol contient la métaphore et la digression, l'américain, non. En Argentine et sur tout le continent, le danger de perte d'identité est réel: la marée noire des émissions, véhiculant le mode de penser nord-américain, qui submerge l'Amérique latine, menace l'imaginaire et l'expression culturelle même de chaque peuple, en modifiant le langage artistique. Les lois du marché font que le Sud absorbe les images émises par les pays riches, sans espoir de réciprocité. Et les Etats-Unis, qui écrasent le marché, voudraient plus d'espace encore, quand, chez eux, le cinéma non américain, c'est-à-dire les films français, anglais, japonais, italiens, indiens, etc.ne représente que 1% de la distribution ".
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L'objectif pointé sur le monde en mouvement
Artiste de vérité, porte-drapeau des cinéastes du mouvement " Cinéma et libération " dans les années 60, l'auteur de la Hora de los hornos continue le combat depuis son banc de député (il ne retrouvera les sets de tournage qu'en 1997, son mandat achevé). Dans ce pays que les Mères ont sauvé de l'amnésie, on perçoit mieux la nécessité de préserver la mémoire." Des chaînes de télévision, ont disparu les émissions évoquant l'histoire et les grandes figures artistiques du présent et du passé. Cette façon de procéder, aggravée par la manipulation qui consiste, chez les journalistes, à mêler information et commentaires, est destinée à modeler les esprits: c'est une agression sauvage contre l'opinion du citoyen, sa liberté de penser." Sous la crinière blanche qui rend plus doux encore le visage, l'homme est en colère." Carlos Menem a bradé le pays, il a vendu à l'étranger toute la téléphonie. France Télécom se partage avec les Allemands le réseau. Quand on sait l'importance que revêt la téléphonie dans les communications, on voit combien la faute est lourde; nous allons la payer longtemps." L'homme de gauche a été ému par les bouleversements à l'Est." L'absence de perspectives et de propositions crédibles a ouvert la voie au modèle libéral; ce dernier s'est, pour l'heure, imposé, et sa victoire marque une défaite idéologique et culturelle des gauches. Mais le système libéral est par essence antidémocratique et inégalitaire: chaque jour s'accroît le gouffre entre pays riches et pauvres, entre gens riches et gens pauvres.50% de l'humanité possède 1% des richesses, quand 10% accapare les deux tiers." L'artiste a, de nouveau, pointé l'objectif sur le monde." Je revendique le droit, pour toutes les cultures, de communiquer, se connecter, et promouvoir une interaction permanente entre elles, non seulement dans le sens nord-sud mais aussi sud-nord et sud-sud." Le citoyen Solanas prône une liberté qui ne serait pas confinée à la liberté d'entreprendre." Il faut protéger les espaces audiovisuels des oligarchies transnationales en imposant des quotas de création et de diffusion nationales. En ces temps où les communications s'effectuent à la vitesse de la lumière, il convient d'agir vite et fort car le péril est imminent que les autoroutes de l'information livrent à une poignée de puissants la mémoire et l'avenir culturel du reste de l'humanité ". A cet instant, surgit, née du Rio de la Plata, la Croix du Sud, Ariane des navigateurs et témoin séculaire des drames d'un Eldorado que dépècent, face à leurs écrans froids, les conquistadores du marché. |
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* Historien. 1. La Société aux XIe et XIIe siècles dans la région mâconnaise, Paris, éditions Armand Colin, 1953, 675 pages. 2. Editions Aubier, Paris 1962, deux volumes. 3. " Tous les écrits de cette époque émanent de la haute église ou des grandes cours princières.Ils en révèlent à peu près rien de la parenté des humbles ni de leurs amours et le peu que l'on y trouve est grossièrement déformé par les préjugés de classe.Ce que nous pûmes découvrir ne vaut donc que pour l'aristocratie " écrit Georges Duby en parlant de ses recherches historiques et anthropologiques sur les structures de parenté et la sexualité dans la chrétienté médiéval in l'Histoire continue, Paris, éditions Odile Jacob, 220 p., p.201. 4. Les Trois Ordres ou l'imaginaire du féodalisme, éditions Gallimard, 1978. 5. On peut même à mes yeux parler d'une idéo-théologie dont (en liaison avec de multiples et complexes mises à jour) des axes essentiels dans la vision des rapports à Dieu, du christianisme, de l'Eglise se maintiennent dans les conceptions du Vatican. 5. Cf.les Trois ordres...notamment pp.85 à 155. 6. Cf.notamment le Temps des cathédrales.L'art et la société, 980-1420, Paris, éditions Gallimard 1976. 7. Cf.notamment le Chevalier, la femme et le prêtre.Le mariage dans la France féodale, Paris, éditions Hachette, 1981 (312 pages).Sur les femmes de la noblesse, cf.le bel ensemble récemment publié par Georges Duby, Dames du XIIe siècle, Paris, éditions Gallimard. 8. L'Histoire continue..., op.cit.p.209. 9. Parlant de ses travaux comme le Dimanche de Bouvines (Paris, éditions Gallimard, 1973), Georges Duby écrira: " Les chercheurs avaient-ils peur ? Et de quoi ? De quel héros mythique s%8Cacharnaient-ils à imiter l'arrogance ? Qu'entendaient-ils au juste par loyauté, par prouesse ? Où se situait pour eux le point d'honneur ? Bref, je les observais comme Margaret Mead avait observé les Manus, aussi désarmé qu'elle, mais pas plus." 10. L'Histoire continue, op.cit., pp.157-158. 11. Cf.Georges Duby, An 1000-An 2000.Sur les traces de nos peurs, éditions Textuel, Paris 1995, 140 p. 12. Georges Duby, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, collection " Les Inconnus de l'histoire", Paris, éditions Fayard, 1984, 186 p. 13. L'Histoire continue, op.cit.pp.178-179. 14. Cf.les interviews de Georges Duby dans l'Humanité du printemps 1993, puis dans Regards no 13 de mai 1996.
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