Regards Février 1997 - Face à face

Téléspectateur cherche télé de demain

Par Jean-Claude Oliva


Débat entre Guy Chapouillié* et Serge Regourd**

La télévision a beaucoup changé. Le téléspectateur aussi. La réception n'est déjà plus la même. Qu'en sera-t-il à l'ère de la " révolution numérique "? Dialogue.

Guy Chapouillié : A la télévision, il y a une invention qui ne se retrouve pas ailleurs car c'est un des terrains de jeux de la création qui mobilise le plus de gens en France et dans le monde.

Serge Regourd : On ne peut contester que la télévision constitue aussi un élément de normalisation, une restriction considérable pour l'imaginaire de l'auteur et par conséquent du téléspectateur.

Guy Chapouillié : La télé n'existe que lorsqu'elle est regardée. Or, la dernière estimation de la consommation moyenne du Français est de plus de trois heures par jour. Alors rien d'étonnant que cette dose soit l'objet de bien des commentaires. Dans un récent ouvrage consacré à la télévision (1), Pierre Bourdieu évoque les grandes années 50-60 mais n'y semble pas très attaché. Il y avait à la fois des émissions de grande morale et des feuilletons " bas de gamme ". Aujourd'hui - est-ce une nécessité pour alimenter le flux ? - apparaît une plus large expression, notamment les documentaires qui permettent une percée des problèmes de la société à travers le monde. A intervalles faibles, se produit une éruption de la qualité à la télévision par la parole d'autres, qui ne sont pas des passagers clandestins arrivant en France, mais des opinions reconnues d'Afrique, d'Amérique latine, etc.

Je constate aussi une autre circulation de la parole, le téléspectateur constitue une véritable force, sa sagacité est différente. Il semble que la télévision s'organise pour tenter d'endiguer les revendications des téléspectateurs d'avoir davantage la parole, d'être présents. Cela se traduit par des émissions de plateau avec tous les problèmes de choix des invités, de temps de parole. Au total, la télévision ne se porte pas plus mal qu'avant. Progressivement, une forte tendance à un regain de qualité émerge à travers les débats, les documentaires ou les reportages. Ainsi France3 consacre des soirées entières à des reportages et des documentaires, des soirées de très grande qualité toutes les semaines. La télévision certes peut mettre en danger la démocratie mais dans la diversité des émissions elle est beaucoup plus plurielle que ne le dit Bourdieu.

Serge Regourd : Les années 60 sont souvent considérées comme le paradis perdu de la télévision. Quelle était la situation ? La télévision était d'abord sous une étroite tutelle politique: jusqu'au milieu des années 70, elle était considérée comme la voix de la France, selon la formulation de Pompidou. L'idée même du pluralisme était exclue. Il était par exemple officiellement impossible d'être communiste et journaliste à l'ORTF. Mais la nostalgie est évidemment liée à " l'école des Buttes-Chaumont ", le grand mouvement de création populaire, boudé cependant par nombre d'intellectuels fascinés par le seul cinéma. La notion de " téléaste " apparaît a posteriori comme un hommage presque posthume. Cette période se caractérise ainsi par une cohabitation entre la mainmise politique sur l'information et le champ libre laissé à la fiction qui permettra notamment les grandes fresques historiques, très progressistes.

Bien sûr, il y a eu depuis une émancipation politique. Mais aussi un héritage des mauvaises habitudes. La guerre du Golfe, le traité de Maastricht, la guerre de Bosnie, trois grands dossiers politiques de ces dernières années, se sont caractérisés par l'absence de débat pluriel sur l'ensemble des chaînes. Selon le même héritage, le président de la République, par sa dernière intervention télévisée, a voulu discréditer le service public, un comportement impensable de la part de celui qui devrait en être le garant. Sauf si l'on continue à penser en termes de domestication politique du service public de la télévision auquel on enjoint d'être plus respectueux de l'exécutif. Et à regarder la répartition du temps d'antenne entre chaque force politique, on voit bien le chemin qui reste à parcourir.

Sur le terrain de la création, les programmes intéressants se situent dans des créneaux difficiles. Certes France 3 " neutralise " deux soirs par semaine avec des émissions dignes de l'éthique du service public. Mais que dire de la programmation en cours de journée ! Pourtant, la télévision reste un lien social essentiel: elle va mal mais en quelque sorte moins mal que la société. Les gens sont de plus en plus repliés en communautés pour ne pas dire en ghettos et, sans la télévision, beaucoup n'imagineraient même pas le dénuement et la détresse de certains de leurs concitoyens.

G. C.: A l'arrivée de la télévision dans la société, il y a eu un télétropisme total, on a assisté à un véritable culte: les familles mangeaient dans le noir et en silence devant le récepteur allumé. Cette nouvelle technique a bousculé les intérêts en place du côté du cinéma, de la presse écrite. Les " téléastes " ont su profiter de cette nouveauté et entraîner un large public derrière eux et de façon intelligente, par exemple avec Jacquou le croquant dont on serait bien en peine de trouver un équivalent de même portée sociale aujourd'hui.

De plus, il s'est créé une sorte d'habitude autour de la une qui était la seule chaîne. La première chaîne constitue en France le fondement de la mémoire télévisuelle. Même vendue au privé, bradée, elle a continué à être fréquentée non en raison de ses qualités mais par habitude, par confiance. Avec plusieurs chaînes, il y aurait à présent davantage de choix, une certaine démocratie du zapping. Le téléspectateur est soumis à ce que j'appelle le réalisme libéral, au travers de la publicité où tout va toujours bien. Cela permet de gommer l'émission critique vue avant et de passer une émission difficile après: à jets discontinus la publicité fait avaler la pilule. Mais je trouve le téléspectateur plus sagace. Dans la presse, à la radio, dans la rue, on parle beaucoup plus et de manière plus critique de la télévision.

Nous ne sommes plus à l'époque de l'apparition, du miracle ou du mirage. La réception me semble d'une autre qualité et il se peut que la télévision soit obligée de s'y adapter. S'il existe quelques efforts (" Arrêt sur image ", " Ligne de mire ") pour esquisser une observation critique, ces émissions en restent souvent à l'auto-célébration. Les autorités n'ont pas confiance en cette qualité de la réception. Pour preuve, la campagne pour dénoncer la violence à la télévision, qui renoue avec la diabolisation des nouvelles technologies. Cela va à contre-courant de l'émergence de la qualité de la réception. Le plus dangereux est souvent ce qui ne se voit pas ! A contre-courant aussi de la circulation de la parole qui est une manière de s'émanciper du flux organisé en le découvrant. D'autant que le téléspectateur a peu l'occasion de voir s'installer une expression de la pensée autre que celle des animateurs et des journalistes.

S. R.: Je doute fort de cette clairvoyance, de cette lucidité du téléspectateur. Je crains que la majorité d'entre eux soit totalement dupée. Même chez les universitaires dont la raison sociale est pourtant l'esprit critique. J'ai fait l'expérience douloureuse d'aller sur un plateau en prenant l'engagement de dire telle ou telle chose, j'ai voulu le dire... Mais la distribution de la parole est organisée de telle façon qu'on ne le dit pas et, du coup, on participe à son corps défendant au consensus du discours télévisuel.

G. C.: Il ne s'agit pas du, mais des téléspectateurs, la réception est multiple, plurielle. Bien sûr, les téléspectateurs peuvent se laisser prendre au piège de la qualité de l'animateur, de cette fausse dextérité de parole, apprise et travaillée au prompteur, bref d'un leurre. Mais la qualité nouvelle des documentaires - de petits films qui sont des grands films parce qu'ils produisent du sens - livrés tels quels, apporte une pluralité d'expression qui, bien évidemment, ne se trouve pas sur les plateaux. Il ne s'agit pas d'un pluralisme d'expression politique. Un début d'émancipation de la pensée à ne pas sous-estimer apparaît néanmoins dans les interstices des documentaires, des reportages.

On parle du plaisir de lire, d'aller au cinéma et celui de regarder la télévision ? André Breton se disait fasciné par sa force d'aimantation. En zappant des émissions de variétés, des séries américaines, je trouve toujours quelque chose, je me sens un peu rechargé: pourquoi ? Le rapport à la télévision va au-delà de la dénonciation un peu facile des séries, de la pub, etc. Il y a une invention qui ne se retrouve pas ailleurs car c'est un des terrains de la création qui mobilisent le plus de gens en France et dans le monde. Des histoires apparemment très simples revêtent une dimension mythique remarquable, à chacun ses raisons, à chacun ses trophées.

S. R.: C'est très optimiste: il existe en réalité des principes de programmation très normalisateurs...

G. C.: On aurait pu dire la même chose pour Hitchcock enfermé dans les contraintes d'Hollywood. Il y a des inventions audiovisuelles, des formes autonomes. On comprend que les jeunes puissent être attirés: ce n'est pas seulement une consommation facile du temps, il y a aussi la nature de la relation qu'il faudrait davantage interroger. Est-ce du domaine de la drogue ou du plaisir ?

S. R.: A ce sujet, on ne peut contester que la télévision constitue aussi un élément de normalisation. L'exemple de la vie en prison est révélateur: la télévision fait chuter la consommation de tranquillisants. Quant au plaisir, des gens en trouvent aussi dans les romans-photos, dans Intimité ! Cela n'exonère en rien la télévision de ses dérives de programmation. Autre exemple de normalisation, il n'y a plus de téléfilms isolés quel que soit le thème, tous doivent entrer dans des collections pré-établies, ce qui constitue une restriction invraisemblable pour l'imaginaire de l'auteur et, par conséquent, du téléspectateur.

Des bouleversements sont annoncés quotidiennement: révolution numérique, profusion de chaînes thématiques supplantant la télévision généraliste que nous avons évoquée jusqu'à présent. Chacun irait chercher à la télévision ce qu'il a envie d'y voir, et on passerait d'une logique dominée par l'offre à une logique de la demande. Quelle est l'adéquation entre ce discours et la réalité ? Certes, des mutations se produisent, la télévision thématique et numérique existe, mais ne correspondra pas dès demain à une demande et à une consommation de masse. Par contre, un discours ultra-libéral sur la révolution numérique est construit sur le paradigme des 200 ou 300 chaînes proposant autant de programmes que de demandes potentielles chez les téléspectateurs. A partir de là, mutation technologique et liberté de marché assureraient la régulation globale du système.

Donc plus besoin de réglementation, de volontarisme juridique ou même de service public ! Ce discours m'apparaît plus préoccupant que la réalité de la télévision numérique qui lui sert de prétexte. Par exemple, dans le débat européen sur la révision de la directive " télévision sans frontières ", la thèse dominante affirme qu'il n'y a plus besoin de quotas, il suffit de permettre au marché d'utiliser tous les potentiels qu'offre la technologie. L'enjeu dépasse la télévision, c'est celui du lien social que nous évoquions tout à l'heure. Toutes les mutations en cours s'inscrivent dans cette logique. Officiellement, en France, personne ne souhaite privatiser une chaîne publique. Mais des réductions budgétaires considérables sont opérées au moment de l'engagement de France Télévision dans le bouquet satellite TPS. D'où un recours accru au marché publicitaire et par conséquent des émissions commerciales. Une privatisation rampante réglerait finalement le problème de la télévision généraliste, publique, en tout cas.

G. C.: Pour 1997, le financement de la télévision publique proviendra à plus de 50% des recettes de la publicité. Cette pression économique est déjà forte. Une baisse d'audience est promise à toutes les chaînes. Il y aurait une baisse de 4% sur l'année pour la Une. C'est à mettre en rapport avec la multiplication des chaînes, ou d'autres pratiques culturelles comme l'utilisation de cassettes... Avec des bouquets, on ne va pas regarder de la même manière et consacrer le même temps à une chaîne.

S. R.: TF1 est un cas particulier car aucune autre chaîne en Europe ne se situait à ce niveau d'audience sur son marché national. Et même avec le recul intervenu depuis la privatisation, cette situation reste exceptionnelle. Un relatif rééquilibrage s'est produit au profit de France 3 qui a récupéré environ 1% par an depuis trois ans. La télévision satellitaire ne représente en France que 3,5% de la consommation alors que c'était la grande argutie utilisée il y a dix ans par François Léotard pour justifier la privatisation de TF1. Le câble est tout aussi marginal. La télévision généraliste résiste mais les projets de démantèlement des protections juridiques et de remise en cause des financements publics peuvent mettre en difficulté la télévision publique. Le numérique n'est alors qu'un prétexte utilisé dans une logique politique.

G. C.: Avec la multiplication des chaînes thématiques, la possibilité de choisir son programme, voire sa place pour assister à un match de foot, on entre dans une logique de production plus que de transission. Au niveau des téléspectateurs, la communauté kurde avec sa chaîne inaugure peut-être une nouvelle pratique de résistance...

S. R.: ... Avec un fort aspect de communautarisme et de ghettoïsation. Pour un peu plus d'un million d'antennes paraboliques en France, environ 200 000 correspondent déjà à des populations immigrées, souhaitant capter leur télévision " ethnique ".

G. C.: Mais la télévision ne peut pas tout. Ce n'est pas elle qui va les intégrer.

S. R.: Certes, mais ces pratiques participent de la non-intégration. L'idée même de République est cohérente avec l'organisation de la télévision en chaîne généraliste de service public. L'éclatement en une multiplicité de chaînes ethniques ou même comportementales (les chasseurs, les sportifs, les minorités de tous ordres) me semble un facteur supplémentaire de désintégration sociale. Le lien social correspond à une télévision de type généraliste.

La télévision généraliste a encore de beaux jours devant elle: aux Etats-Unis, quatre grands réseaux représentent toujours 65% de l'audience. Mais, avec la fascination pour le nombre, 300/400 chaînes, dans cette logique libérale de la quantité, je crains qu'on évacue le contenu culturel propre. Par exemple, du point de vue juridique, avec la convergence dans un même droit de la communication, des droits des télécoms, de l'informatique, et de l'audiovisuel, les enjeux culturels propres à l'audiovisuel se dissolvent dans la logique industrielle et " techniciste ". A quoi servent les quotas d'oeuvres françaises dans l'informatique et dans les télécommunications ? La notion même d'oeuvre se dissout dans l'actuel discours du multimédia.

G. C.: Mais les chaînes thématiques répondent aussi à des demandes, à des résistances que n'entendent pas les chaînes généralistes en ce qui concerne les informations internationales, par exemple. Il ne faut pas diaboliser la télévision thématique qui va prendre sa place, grignoter de l'audience. C'est toujours comme ça avec les nouvelles technologies. Le cinéma a beaucoup souffert de l'arrivée de la télévision mais tend à se rétablir dans un rapport symbiotique avec la télévision. Mais cela impose une redéfinition des missions du service public et surtout un nouveau mode de financement dégagé de la tutelle économique de la publicité. On en arrive à une telle dépendance de la publicité qu'il s'agit d'une activité privée dans un secteur public.

S. R.: Mais, dans le contexte actuel de restrictions budgétaires, priver la télévision publique de ressources publicitaires serait la condamner au seul profit des opérateurs privés ! n

 


* Guy Chapouillié est directeur de l'Ecole supérieure d'audiovisuel (ESAV) de l'Université de Toulouse Le Mirail.Universitaire et réalisateur, notamment, du long métrage l'Olivier, sur la Palestine, il intervient régulièrement dans la page " télé-visions " de Regards.

** Serge Regourd est professeur à l'Université des Sciences sociales de Toulouse où il dirige l'Institut du Droit de la communication.Il a publié la Télévision des Européens, la Documentation Française 1993; les Responsabilités sociales de la télévision, Institut européen de la communication, Dusseldorf, édité en anglais par Bertelsmann, 1994.A paraître en 1997, aux PUF: Droit de la communication audiovisuelle et la Dérégulation de l'audiovisuel européen dans la collection " Que sais-je ? "

1. Sur la télévision (suivi de l'Emprise du journalisme), Pierre Bourdieu, éditions Liber, 1996.

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