Regards Février 1997 - Edito

La mondialisation sur la sellette

Par Henri Malberg


La pensée unique, ce filet d'eau tiède qui susurre qu'" il n'y a rien à faire " est rudement secouée par les coups de butoir d'une réflexion de plus en plus critique. Pas assez, certes. Mais quand même...

Ainsi, pour la mondialisation. A la fois réalité qui met le monde à genoux. Et tarte à la crème, a dit en clair, lors de la soirée de la Mutualité (voir l'Humanité du 16 janvier), Jean-Paul Fitoussi, président de l'OFCE (Observatoire des conjonctures économiques, NDLR). Il l'a caractérisée comme une figure de rhétorique " pour faire passer un message d'acceptation...et d'une prétendue impuissance gouvernementale s'inclinant devant la loi d'airain des marchés ".

En tout cas, la réalité est là: libre circulation des capitaux à l'échelle mondiale, spéculation en temps réel, guerre économique, délocalisation ont provoqué une concentration de richesses et de puissances sans précédent dans l'histoire entre les mains de quelques centaines de sociétés mondiales, plus puissantes que certains Etats.

Or, et là est le débat: est-ce que cette " mondialisation-là " est un fait indépassable ? Alors ce serait terrible en souffrance, en précarisation généralisée pour les peuples. Le directeur du Monde, Jean-Marie Colombani (11/1/97) décrit: " Le désespoir des classes moyennes privées de leur raison d'être, à savoir la croyance en un espoir social permanent et qui aujourd'hui vivent la mondialisation comme un cauchemar annoncé, un déclin programmé ". L'impatience des pauvres, qui sont la majorité de l'humanité, " pourrait alors surgir des décombres d'Etats que la mondialisation mine plus sûrement que la révolution ".

Où est la démocratie dans ces conditions ? Qui dirige le monde aujourd'hui ? Et qui dirige les Etats ? A quoi bon voter si un simple froncement de sourcil des marchés et des capitaux peut mettre à genoux un gouvernement et un peuple ? A cet égard, monsieur Séguin va jusqu'à dire: " Le marché semble être le nouveau maître du jeu (...) puissance anonyme aux desseins mystérieux, dont on parle comme d'une personne à qui l'on attribue les pouvoirs les plus impressionnants et à qui on prête une rationalité indépassable ". Ainsi se profile " la menace d'un capitalisme totalitaire...". Fichtre...

 
L'Europe ?

Une Europe mieux organisée, la monnaie unique sont présentées comme des réponses possibles à cette situation. C'est ce que dit le Parti socialiste. L'Europe, élément de progrès démocratique et de réponse à la question des rapports entre les peuples. Pourquoi pas ? Si, et à condition que cette Europe ne soit pas elle-même soumise à la puissance des marchés financiers. Si c'est une Europe de coopération qui respecte les Etats nationaux issus de l'histoire. Etats nationaux qui sont toujours - il faut le remarquer - le cadre essentiel des rassemblements et des résistances contre la dictature des marchés financiers. On le voit dans les luttes actuelles en France, en Allemagne, en Corée ou en Amérique latine.

 
L'audace de faire front

Il commence à apparaître que cette mondialisation-là - excroissance monstrueuse du capitalisme qui s'est saisi, et modèle, les nouvelles technologies pour en faire un instrument d'exploitation à l'échelle de la planète - n'est pas la seule forme possible de rapports internationaux.

Comme l'exprimait Paul Boccara, lors de la soirée déjà citée: " A l'opposé de la mondialisation de guerre économique, une tout autre mondialisation de codéveloppement de toutes les populations est possible." Et de montrer comment les phénomènes les plus négatifs de l'évolution actuelle du capitalisme appellent un renversement en faveur des peuples. La révolution informationnelle, la concurrence, la crise du travail, les coûts des investissements appellent de nouvelles réponses. La mondialisation peut être remise sur ses pieds dans ses formes et ses finalités. On peut en développer les potentialités et les exigences progressistes et combattre ses réalités inhumaines et ravageuses.

D'abord elle a un coeur: les Etats-Unis, la superpuissance d'aujourd'hui, qui n'a pas bonne presse. Et puis elle a pignon sur rue. Il y a dans chaque pays des forces qui bénéficient de cette mondialisation-là. Les hasards d'une crise de succession viennent de mettre en lumière la banque d'affaires française Lazard, numéro 1 en France et quatrième dans le monde. Les opérations auxquelles elle a contribué en 1996 représentent 730 milliards de francs (la moitié du budget de la France). Surtout, on voit se développer dans nombre de pays, sous une forme ou une autre, des luttes massives d'un nouveau type qui s'attaquent frontalement à la politique dictée par les marchés financiers. En vérité, là est le talon d'Achille.

La lutte contre la mondialisation de type capitaliste a un ancrage de masse, elle s'appelle: luttes pour les salaires, pour la justice, contre la surexploitation, contre la précarité, pour la défense des intérêts nationaux et de nouveaux rapports entre les peuples. La soumission au veau d'or commence ainsi à chanceler.

 
Demain la gauche ? Pour faire quoi ?

Nous ne sommes pas si loin de la question posée à notre peuple à propos de 1998.

Notre pays n'est, pas plus que le monde, condamné à courber la tête. Le déchaînement financier entre en contradiction avec les besoins de développement de la société.

Toute tentation de céder du terrain, de contourner le problème par facilité serait catastrophique. Et payé cher.

Aborder sans détour les questions du contenu du changement, c'est le défi lancé par le Parti communiste en ce début d'année, avec une double initiative. D'abord des " assises pour le changement en 1998 ". Il s'agit de contribuer à une dynamique pour faire de l'objectif d'un vrai changement à l'occasion des législatives, l'affaire de tous ceux qui veulent ouvrir une alternative à gauche. Le contenu de ce changement n'est pas la seule affaire des partis et des formations politiques. Non plus l'affaire d'un seul des partis de gauche, mais celle d'un puissant mouvement d'opinion sachant ce qu'il veut. Le débat sur ce que doit faire la gauche si elle l'emporte ne fait que commencer: le temps consacré à en discuter avec l'opinion publique et entre formations de gauche, c'est du temps gagné pour après. En même temps, le Parti communiste s'engage à fond dans la pétition pour un débat national et un référendum sur la monnaie unique. Objectif: un million de signatures dans les mois qui viennent.

 


" Face à l'histoire, 1933-1996 ".Centre Georges-Pompidou, jusqu'au 7 avril.Le catalogue, un monument de 620 pages, 566 illustrations et les contributions d'une soixantaine d'historiens, sociologues, philosophes.Pour 420 F..

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