Regards Février 1997 - La Création

Grandeur et misère de l'art contemporain

Par Lise Guéhenneux


L'art de notre temps se débat entre reconnaissance et financement public. Danger en vue.

La fermeture de Beaubourg ne doit inquiéter personne, tout est prévu: une entente cordiale envisage déjà l'utilisation d'autres lieux parisiens tel le musée du Jeu de Paume, le réfectoire des Cordeliers, l'Espace Electra, le Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Quant à l'art en région, Jean-Jacques Aillagon n'oublie-t-il pas qu'il existe des structures d'achat et de diffusion, les Fonds régionaux d'art contemporain et des Centres d'art qui présentent la création contemporaine ? La suite du programme de la nouvelle politique du centre Georges-Pompidou est annoncée pour mars. Marie-Claude Beaud, ancienne directrice de la Fondation Cartier et du Centre culturel américain, a été choisie pour rendre, sous trois mois, ses réflexions sur la place de l'art contemporain qui deviendrait, dans une articulation entre Musée national d'art moderne et Centre de création industriel, plutôt l'apanage du second. Suite, donc, au prochain épisode (une prochaine annonce en mars).

 
La spécificité d'une France dotée d'un ministère de la Culture

On n'a jamais autant rappelé, en ces temps de commémoration de Malraux, la spécificité d'une France dotée d'un ministère de la Culture, dont on met pourtant le budget à mal. On tente de culpabiliser les Français, trop conservateurs paraît-il, mais alors que des publics pour l'art contemporain, de plus en plus exigeants, émergent, le gouvernement ne cesse de saper ces structures encore neuves - l'Histoire est lente - qui ont douze ans d'existence. Le budget du ministère de la Culture connaît la baisse la plus importante proportionnellement aux autres budgets, il a en charge un nombre croissant de domaines, dont un, de taille, que l'on vient de lui rajouter: l'architecture. D'autres ministères, tels celui des Affaires étrangères ou de l'Education, participent à la diffusion de l'art contemporain et leur budget est aussi revu à la baisse. Ce que se garde bien d'inclure dans ses chiffres Philippe Douste-Blazy. Les écoles des Beaux-Arts sont remises en question dans de nombreuses villes où elles sont livrées au seul arbitrage de la municipalité. Le marché de l'art est en crise. A-t-il jamais profité réellement aux artistes vivants, puisque les seules grosses affaires sont encore Picasso et Van Gogh ? Alors, on dénigre l'art contemporain. Doit-il faire autant d'audimat que " Sacrée soirée " à la télévision ou que le flash météo du prime time ?

Les 30 et 31 octobre, se réunissaient à Tours, pour la première fois, les professionnels des arts plastiques. Le ministre, présent à la clôture, distribuait le texte de son intervention, marquée à chaque page du slogan: " jour après jour, améliorons la vie de tous les jours " digne d'une pub pour Evian. Il réitérait son opposition à la censure et à la politique du Front national dans les villes où celui-ci tient la mairie.

Sa principale initiative pour promouvoir les arts plastiques se résumait à la formule: " Les dix jours de l'art contemporain ". De même, le rapport Rigaud, remis au gouvernement en octobre dernier, ne porte pas trace d'une réflexion sur les différences entre un produit commercial et une oeuvre artistique. Ce gouvernement, qui en appelle à la réduction de la fracture sociale, supprime les crédits des interventions en milieu scolaire défavorisé qui, jusque là, perduraient tant bien que mal."

L'art, une affaire publique ": tel était l'intitulé de ce congrès suivi par plus de 1 000 participants, ce qui disait bien l'inquiétude d'un milieu réputé trop individualiste pour mener une réflexion commune. Cette réunion a montré que ce travail de lisibilité de l'art contemporain continuera. Il y aura donc une suite à cette initiative concertée entre l'association des directeurs de FRAC et celle des directeurs de centres d'art.

Quant aux institutions publiques, elles attendent l'amélioration de leurs cadres juridico-administratifs. La Cour des Comptes, appuyée par certains élus qui souhaiteraient se débarrasser d'un art contemporain gênant et peu gratifiant en terme d'électorat, peut dénoncer n'importe laquelle de ces structures comme illégale (de nombreux exemples existent). Ce travail de réflexion concerne également le statut des équipements, en fonction de leurs missions et non en fonction d'a priori juridiques ou gestionnaires; l'amélioration des statuts des personnels garantissant leur situation et la possibilité d'une mobilité professionnelle. On s'aperçoit aujourd'hui que certains responsables animateurs de structures de diffusion de l'art contemporain ne peuvent travailler dans les musées, dont le recrutement des personnels est calqué sur celui de l'administration française. Ainsi la carrière des plus qualifiés sur le terrain de la connaissance de l'art contemporain se trouve bloquée. Pour ne citer qu'un exemple, l'exposition remarquable - et la première du genre réalisée en France après un long travail avec l'artiste - celle de On Kawara au Nouveau Musée/Institut de Villeurbanne est un modèle du genre pour la compréhension d'une oeuvre, dont on ne voit pas l'équivalent en ce moment dans un musée français. C'est pourtant un centre d'art qui l'a réalisée.

 
Necessité d'un engagement envers les artistes

De même, si un maire veut employer un animateur de terrain dans le domaine de l'art contemporain sans qu'il soit passé par la filière des concours d'agents administratifs, c'est le préfet qui peut seul décider de créer ce poste. Mais il est de bon ton de dénoncer le prétendu discours corporatistes, l'argent étant un sujet tabou dans le monde de la culture et tout le monde se sacrifiant " pour la gloire ".

Les critiques d'art, qui sont les premiers à documenter l'art contemporain, s'entendent dire, provenant d'une assistance de fonctionnaires de l'Institution, que la critique d'art n'est pas une profession. Lorsqu'on aborde la présence de l'art français à l'étranger, il est affirmé que, pour être connu à l'étranger, il faut être reconnu en France, ce qui demande un véritable engagement envers les artistes, même si ce type de travail est ce que les technocrates et les gestionnaires ont peut-être moins le temps de faire.

 


" Face à l'histoire, 1933-1996 ".Centre Georges-Pompidou, jusqu'au 7 avril.Le catalogue, un monument de 620 pages, 566 illustrations et les contributions d'une soixantaine d'historiens, sociologues, philosophes.Pour 420 F..

retour